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Interview
Alexandre Jollien

Alexandre Jollien: «On a besoin de passer du je au nous»

Le coronavirus nous met face à notre vulnérabilité, aux tâtonnements de la science, nous interroge sur notre rapport au monde. Quel sens donner à tout cela? Le philosophe Alexandre Jollien propose des pistes et invite à penser «l’après».

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17 mai 2020
Alexandre Jollien: «Philosopher, c'est se convertir, progresser, avancer.»

Alexandre Jollien: «Philosopher, c'est se convertir, progresser, avancer.»

Il a la lucidité joyeuse des êtres portés par leur quête de la sagesse. Cheminant avec son handicap de naissance, qui fait aussi la force de ses mots. A 44 ans, Alexandre Jollien prépare un nouveau livre − sur Nietzsche et le maître boud­dhiste Trungpa − et espère reprendre bientôt, aux côtés de Bernard Campan, le tournage du film «Presque», interrompu en raison du coronavirus. «Je me sens privilégié, car épargné par ce fléau et par les injustices qu’il a révélées», confie-t-il d’emblée, au terme des semaines de confinement partiel passées avec son épouse et leurs trois enfants dans leur appartement lausannois.

Comment interprétez-vous cette crise en termes de rapport homme-monde?

La planète est notre maison et c’est tout un art que d’apprendre à cohabiter, à respecter l’autre, l’altérité. La course à l’argent, le matérialisme effréné ont peut-être fait oublier pourquoi nous faisons société, pourquoi nous vivons ensemble.

Il est dangereux et malsain, c’est le cas de le dire, de se couper du réel. Combien d’êtres humains sont mis sur la touche? La voracité de l’homme est telle qu’il en viendrait à bouffer littéralement la nature, à instrumentaliser, à maltraiter des millions d’espèces. Descartes, dans Le Discours de la méthode, voulait rendre l’homme maître et possesseur de la nature. L’épidémie nous montre que l’homme ne maîtrise pas grand-chose et que l’on ne possède rien. Au fond, il s’agit de toute urgence de partager. La question climatique, le défi de la solidarité et de la justice sociale devraient être une priorité absolue.

Alexandre Jollien travaille à un nouveau livre et tourne dans un film.

N’est-il pas tentant d’y voir une réaction de la nature, voire une forme de punition divine?

Je ne suis ni virologue, ni épidémio­logiste et ne crois pas, si un Dieu existe, qu’il soit humain, trop humain jusqu’au point de vouloir se venger. La notion d’interdépendance que l’on trouve chez les bouddhistes nous enseigne que nos actions sont comme des graines qui portent des fruits.

Que pouvons-nous faire alors?

Mettons tout en œuvre pour que nos manières de vivre, nos comportements aient des effets sur la justice, la con­dition sanitaire de toute la planète. Mobilisons-nous contre les inégalités, car c’est là l’un des défis majeurs de l’humanité! Je dois vraiment faire acte d’humilité et dire que je n’en sais rien sur le terrain de la virologie. Mais ce que nous pouvons faire, c’est nous engager à fond pour améliorer le vivre ensemble et notre futur.

L’interdépendance est-il un concept-clé?

Nietzsche dit que l’homme n’est pas une causa sui. On ne se donne pas sa propre vie, on ne saurait être des self-made-men ou des self-made-women, et heureusement! Nous ne pouvons pas nous emmurer loin du monde et c’est heureux. Nous faisons partie d’un tout qui nous dépasse et largement. Se limiter aux bornes de sa simple individualité est une erreur de perspective. Et si l’on passait du «je» au «nous»? Et si l’on osait penser autrement, plus largement, hors du «moi à tout prix»? Face à une crise, il est tentant de vouloir repartir comme avant. Mais, précisément, philosopher c’est se convertir, progresser, avancer.

Le confinement, ajouté à la peur, ne contribue-t-il pas plutôt à rendre les populations dociles?

Nous avons la chance de vivre dans des démocraties qui sont respectueuses des libertés individuelles et du bien commun. Bien sûr, il faut se montrer toujours extrêmement prudent et vigilant pour que jamais des impératifs économiques ou des intérêts partisans ne viennent entraver la poursuite du bien commun. Plus que jamais, nous avons besoin de passer du «je» au «nous» dans la transparence. Pour tout ce qui concerne la santé, je fais entièrement confiance au corps médical, aux scientifiques.

Par exemple si un vaccin était préconisé?

C’est sans hésiter que je le ferais. D’ailleurs, notons que l’on ne se vaccine pas uniquement pour se protéger mais pour éviter que des maladies ne se répandent. On protège ainsi des populations qui sont déjà fragilisées. Mais là encore, il faut une transparence totale, que la santé soit l’objectif et non que cela serve la cupidité de lobbyistes sans foi ni loi.

Pourtant, face à cette pandémie, il y a beaucoup d’incertitudes, d’avis contradictoires. Est-ce au fond une confiance par défaut?

La confiance ne congédie pas l’esprit critique, bien au contraire. Elle n’est pas aveugle et ouvre grand les yeux sur ce qui est. C’est une confiance de fond, d’abord en la bienveillance des êtres humains, par exemple, en ne voyant pas le complot, la duplicité partout. Très prosaïquement, dans le cas précis du virus, j’applique à la lettre ce que me dit mon généraliste et je ne dilapide pas mes forces dans le soupçon ni la méfiance. Il faut être constructif, sortir des passions tristes. Et ce n’est pas être un mouton docile que de faire confiance à la science qui, ainsi que l’a montré Karl Popper (ndlr: philosophe autrichien, 1902−1994), progresse par étapes, par expérimentations, par réfutations, par discussions. Là aussi, il faut rester humble. Personnellement, je n’ai pas les compétences de trancher sur des études qui touchent un domaine dont j’ignore presque tout.

Les virologues annoncent que le virus pourrait persister encore des mois, voire des années. Comment apprendre à vivre avec?

La vie est tragique. On peut «claquer» d’une minute à l’autre. Avant le coronavirus, mille et un dangers nous guettaient sans même qu’on ne le sache. Voilà qui pose la question de notre rapport à la mort, à l’impuissance. Pouvons-nous tout gérer? Le philosophe grec Epictète proposait une pratique toute simple: distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.

C’est-à-dire?

Au fond, il y a deux chantiers: se protéger du mal et oser l’abandon, moins s’accrocher à sa petite personne afin de réhabiliter le collectif. Peut-être que bien avant le confinement sévissait un autre confinement. La tentation est grande aujourd’hui de rester dans sa bulle individualiste. Paradoxalement, le fait de devoir appliquer les distances sanitaires par rapport aux autres pourrait être l’occasion de revisiter ce qui nous unit, ce qui nous rassemble plus profondément.

Comment espérez-vous l’après?

J’espère de tout mon cœur qu’il y aura une remise en question, précisément pour inaugurer un autre mode de vie. Que l’on s’interrogera concrètement sur les gens mis sur la touche, sur les défavorisés et que l’on revisitera nos priorités. Bref, que l’on ressortira plus solidaires, plus altruistes et généreux, conscients et reconnaissants d’habiter tous ensemble au sein de cette grande famille. 
 


Alexandre en deux mots

Philosophe, écrivain, conférencier et chroniqueur, Alexandre Jollien a vu le jour à Sierre (VS) en 1975. Infirme moteur cérébral de naissance, il a passé dix-sept années de sa vie en institution spécialisée, tout en parvenant à suivre une scolarité dite «normale». Il étudie ensuite la philosophie à l’Université de Fribourg, avec une licence ès lettres (master) en 2004. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont «Eloge de la faiblesse», «Le philosophe nu» ou «La sagesse espiègle».