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INTERVIEW
CLAUDE NICOLLIER

«De magnifiques soirées avec Vénus»

L’astronaute Claude Nicollier (75 ans) évoque avec passion le ciel, le tourisme spatial, ses voyages terrestres et un projet de livre avec Derib pour donner espoir à la jeunesse.

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DARRIN VANSELOW
27 juillet 2020
Le premier Suisse dans l'espace Claude Nicollier,  à l'EPFL où il enseigne.

Le premier Suisse dans l'espace Claude Nicollier, à l'EPFL où il enseigne.

Pantalon cargo et chemise bleue au logo de l’Agence spatiale européenne, Claude Nicollier nous rejoint sur le site de l’EPFL, où il enseigne comme professeur honoraire. «Je me suis habillé simplement, je préfère cela au costard-cravate. Ça ira?» Sourire rayonnant, il se prête avec patience à la séance photo, ravi de dialoguer en anglais avec notre photographe américain. Peu avant, c’est par Skype que nous l’avons interviewé.

Comment avez-vous vécu le semi-confinement

De manière très privilégiée, je dirais. J’en suis conscient, c’était difficile pour beaucoup de gens. Je vis seul depuis le décès de mon épouse il y a 12 ans, et j’y suis habitué. J’ai continué de donner mon cours à l’EPFL, par Zoom, qui a très bien marché. Je voyais mes deux filles – mes trésors – et mes petits-enfants par Facetime. Habitant la campagne, je sortais tous les jours marcher au moins une heure et demie. J’ai fait des photos de la pousse des cultures dans les champs près de mon village, au fil des mois. Et j’ai beaucoup observé le ciel.

Qu’avez-vous vu dans ce ciel?

Il y a eu de magnifiques soirées avec Vénus, très brillante. J’ai fait des photos de son passage au milieu de l’amas des Pléiades début avril. Le matin, juste avant le lever du soleil, on pouvait observer Mars, Jupiter et Saturne. J’ai aussi pu voir la capsule Crew Dragon de SpaceX, lancée le 31 mai, rejoindre la Station spatiale internationale.

Il a fait quatre missions au-delà de l'atmosphère terrestre, dont le sauvetage du télescope Hubble.

Restez-vous en Suisse cet été?

Oui. Il y a les examens à l’EPFL début août et plusieurs de mes engagements de ce printemps ont dû être déplacés à la fin de l’été et à l’automne, comme des conférences et des visites d’écoles.

Le tourisme spatial semble en plein essor, en particulier les vols suborbitaux. Qu’en dites-vous?

L’espace, selon la définition de la Fédération aéronautique internationale, commence à 100 km. Donc si vous allez à 101 km, vous avez été dans l’espace et êtes devenu un astronaute! Beaucoup de gens en rêvent. Même si cela consiste à monter, comme passager, à 101 km et à redescendre avec peu de temps réel dans l’espace, ils auront vu le ciel noir, la courbure de la Terre, et auront vécu l’apesanteur quelques minutes. Un vol spatial court, mais un vol spatial quand même!

Un beau voyage, mais réservé à des privilégiés…

Le prix des vols suborbitaux proposés par Virgin Galactic et Blue Origin est de 200 000 à 250 000 dollars. Mais les premiers vols de l’Europe vers les Etats-Unis, fin des années 40, coûtaient aussi cher, entre 10 000 et 15 000 francs, puis leur prix a considérablement baissé. On peut espérer qu’il en sera de même pour l’accès à l’espace.

Certains promettent aussi la Lune…

Le suborbital, c’est le segment le meilleur marché. La compagnie privée américaine Axiom Space prévoit, elle, d’installer sur la Station spatiale internationale des modules réservés à des entreprises commerciales et à des touristes. Des gens très fortunés voudront aussi aller jusqu’à la Lune, comme ce milliardaire japonais qui a passé un contrat avec Elon Musk pour un voyage autour de la Lune dans son futur Starship. D’autres voudront faire des sorties extra-véhiculaires… Là où de l’argent pourra se faire, il se fera, mais aussi l’aventure et les émotions fortes pour les participants. Pourquoi pas?

Mars comme terre d’accueil pour des colonies humaines, vous y croyez?

Personnellement non, même si à très long terme on ne peut rien exclure. L’atmosphère y est très ténue et essentiellement composée de gaz carbonique. On pourrait imaginer en extraire de l’oxygène et des habitations sous le sol à l’abri des radiations cosmiques, mais cet environnement resterait très hostile et inconfortable, sans compter le problème des ressources vitales. Pour l’instant, l’idée est d’explorer Mars pour mieux la comprendre et voir s’il y a eu ou s’il y a peut-être de la vie dans son sous-sol.

Pour revenir à la Terre et à la question climatique, comment voyez-vous l’avenir?

En fait, je suis un optimiste. Le siècle critique, c’est ce XXIe siècle. It will get worse before getting better: même si l’on arrête immédiatement de rejeter des gaz à effet de serre, le réchauffement se poursuivra encore des années avant une amélioration. Mais je pense qu’avec l’aide de la nature, si on la respecte et la protège, on devrait trouver un moyen de sauver cette planète. Pour cela, il faut des accords entre les gouvernements et des engagements à l’échelle multinationale. Malheureusement quelques pays, comme les Etats-Unis, sont, pour l’instant du moins, de mauvais élèves…

Que faites-vous à votre échelle pour le climat?

Je roule en Smart, je ne mange pas de viande et je recycle soigneusement tout ce que je peux. Dans mes conférences, je parle beaucoup de la Terre vue de l’espace, de sa beauté, de sa fragilité, de la nécessité de la préserver et d’utiliser ses ressources de manière parcimonieuse et intelligente. J’étais aussi responsable des essais en vol de Solar Impulse pour préparer le tour du monde de cet avion utilisant exclusivement de l’énergie solaire.

Vos valeurs les plus importantes?

Le partage et la solidarité. Au-delà de l’effort pour réduire le réchauffement climatique, il s’agit absolument d’aplanir un peu la répartition des richesses.

Qu’est-ce qui vous fait rêver?

Ce qui me fait rêver au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer, ce sont les champs profonds du ciel pris par le télescope spatial Hubble. Imaginez une toute petite fenêtre dans le ciel, où l’on ne voit que du noir. On pointe Hubble dans cette direction et, après dix jours de pose, des centaines et centaines de galaxies y sont visibles… L’immensité et la splendeur de l’univers, c’est cela qui me fait rêver. Chaque 24 avril, jour du lancement de Hubble il y a trente ans, sa plus belle image récente est publiée sur hubblesite.org. Cette année, une nébuleuse dans le Grand Nuage de Magellan, à 160 000 années-lumière, splendide. Il faut que vous regardiez cela!

Une question existentielle?

Sommes-nous la seule forme de vie dans l’univers? Je suis convaincu que non. Le XXe siècle était celui de la physique, notre XXIe siècle sera celui de la biologie et des sciences de la vie. Je pense que l’on aura, bientôt, une preuve formelle de l’existence de la vie ailleurs dans notre système solaire ou au-delà.

Un projet?

Avec le dessinateur Derib, nous travaillons sur un projet de livre. Ce sera un message pour les jeunes, pour leur donner de l’espoir et des idées positives, parce que la jeunesse actuelle en a besoin. On a aussi un prêtre avec nous, mon très cher ami Dominique Rimaz, pour l’aspect de la spiritualité et des relations humaines.

Vous-même, vous êtes croyant?

Le philosophe grec Démocrite disait que le monde est fait d’atomes et de vide, tout le reste ce sont des opinions. La religion en fait partie. Je crois qu’il y a des forces immatérielles qui, d’une certaine manière, dirigent le monde. Certaines personnes sont très attachées à leur religion, d’autres moins, et il y a les agnostiques. L’important, c’est le respect des croyances des autres, l’ouverture, la tolérance!