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INTERVIEW
KEIRA KNIGHTLEY

Dans la peau d'une lanceuse d'alerte

Dans «Official Secrets», l’actrice britannique Keira Knightley incarne la lanceuse d’alerte Katharine Gun. Un thriller passionnant inspiré d’une histoire vraie.

TEXTE
09 mars 2020

Keira Knightley: «On apprend à nos enfants que le bien triomphera. Mais le monde ne marche pas comme ça.»

«Official Secrets» (le film est disponible en VOD et en DVD dès le 11 mars) revient sur l’affaire Katharine Gun, qui avait fait grand bruit en Angleterre en 2003 mais reste méconnue chez nous. Keira Knightley interprète avec beaucoup de conviction cette employée des renseignements britanniques qui avait divulgué à la presse des documents confidentiels dans l’espoir de prévenir la guerre en Irak. En exposant une conspiration politique visant à obliger certains membres de l’ONU à voter en faveur de l’invasion, la jeune femme risque gros et voit sa vie chamboulée. L’actrice anglaise de 34 ans nous parle de son rôle, de sa génération, de ses désillusions et de son goût pour les émissions culinaires.

Qu’est-ce qui vous a séduite en découvrant le scénario de ce film?

J’ai trouvé cette histoire fascinante. J’avais 18 ans quand nous avons envahi l’Irak et je me souviens très bien de la période précédant le conflit. Par contre, je ne me souviens pas du tout de l’affaire Katharine Gun. Je crois que je me trouvais en Amérique quand elle a éclaté mais je n’en savais rien. Et ça m’a intriguée. Cette pièce du puzzle dans les événements qui ont conduit à l’échec de la deuxième résolution de l’ONU et à la guerre m’a semblé une histoire captivante à mettre en lumière.

Aviez-vous participé aux manifestations contre la guerre en 2003?

Oui, mais pas à la grande manif qui s’est déroulée à Londres. Ce jour-là, j’étais aux Etats-Unis. Je me souviens que j’étais déguisée en pirate (sur le tournage de «Pirates des Caraïbes») et au téléphone avec mes amis en me disant: «Pourquoi ne suis-je pas là-bas?» Le discours politique à l’époque et le fait que ces gigantesques manifs n’aient apparemment servi à rien ont eu un immense impact sur ma génération, un effet dont les répercussions se font encore ressentir aujourd’hui. Beaucoup de gens ont eu le sentiment que leur voix ne comptait pas et que le gouvernement n’a pas été tenu de répondre de ses actes. Ça a radicalement changé la façon dont ma génération perçoit les hommes politiques.

Katharine Gun (alias Keira Knightley) a révélé un mémo secret en 2003, pour essayer d'empêcher la guerre en Irak.

 

Vous souvenez-vous d’une occasion où vous vous êtes insurgée contre une autorité ou avez fait preuve d’un grand courage?

Pas contre une autorité. Mais d’un point de vue personnel, ce que j’ai trouvé intéressant dans cette histoire, c’est qu’elle évoque l’horrible désillusion qu’on ressent en devenant adulte. Cet instant où l’on défend une cause juste et on est puni pour ça. On apprend à nos enfants à ne pas mentir, à faire ce qui est juste, à croire que le bien triomphera. Mais le monde ne marche pas comme ça. Je pense que chacun a vécu une expérience, probablement à une toute petite échelle, où il a été puni pour avoir dit la vérité. Et c’est une des étapes qui nous transforme en adulte.

Quelle a été votre expérience personnelle en la matière?

A l’école, un de mes camarades était harcelé et je l’ai signalé à l’instituteur. Mon groupe d’amis s’est retourné contre moi parce que j’avais cafardé le coupable. Et le gars qui était harcelé et battu est devenu ami avec les harceleurs et tout le monde me détestait! C’est le même dilemme pour Katharine, mais à une énorme échelle. A-t-elle eu raison ou tort de dire la vérité? Souvent, dans notre société, les lanceurs d’alerte sont broyés quand ils disent la vérité. Leurs vies sont détruites quand ils dénoncent une grande entreprise, un gouvernement ou quoi que ce soit. Et pourtant, on apprend à nos enfants à dire la vérité. C’est une drôle d’hypocrisie.

La plupart des acteurs font très attention à ce qu’ils disent ou à travers les rôles qu’ils choisissent…

C’est vrai. Ce rôle parle assez clairement par lui-même de ce que je pense. Je ne crois pas qu’on puisse accepter de faire un film pareil et prétendre ensuite qu’on n’a pas d’opinion sur le sujet! Cela dit, je fais assez attention à ce que je dis. Si je dînais en ce moment avec des amis avec un verre de vin à la main, je serais beaucoup plus bavarde! Je suis connue depuis longtemps et j’ai appris que ma tête dépasse du parapet. Si je ne dis rien, on peut m’en vouloir. Et si je dis quelque chose, on peut aussi me détester… Parfois, je suis complètement silencieuse. Et occasionnellement, je ne le suis pas. Qui sait? Ça dépend des jours. Mais en fin de compte, si l’on me demande mon opinion, bien sûr, j’en ai une. Ça ne me dérange pas de la partager. Et je suis heureuse que des gens ne soient pas d’accord avec moi. C’est le but d’une conversation, non?

Le film parle aussi de conscience morale. Comment en développe­-t-on une au point d’agir comme cette lanceuse d’alerte?

J’ai eu la chance de déjeuner avec Katharine avant le tournage et elle m’a aussi rendu visite sur le plateau. C’est la première fois que j’ai parlé à quelqu’un qui ne pouvait pas répondre à une question que je lui posais. Elle n’en avait pas le droit pour des raisons juridiques parce qu’elle est toujours soumise à la loi sur le secret d’Etat. Ça m’a vraiment fait comprendre sa situation. Ce qui frappe quand on la rencontre, c’est que les choses sont très claires pour elle, ce qui est assez incroyable.

«On fait ce qu'on nous dit de faire. Nous n'aimons pas nous mouiller.»

 

C’est-à-dire?

Telle chose est injuste, telle chose ne l’est pas. C’est pourquoi certains disent qu’elle est naïve. Mais la naïveté a du bon parfois! Katharine a une conscience morale très forte et a décidé d’agir ainsi pour essayer de sauver des vies. Je l’ai totalement crue. Et ce qui est extraordinaire, c’est qu’elle était consciente des risques qu’elle encourait. Je ne pense pas que beaucoup de gens auraient agi comme elle. En fait, nous avons très peu de lanceurs d’alerte en Grande-Bretagne. Et pourtant, les peines de prison pour ces gens-là sont très longues en Amérique et relativement clémentes ici.

Comment l’expliquez-vous?

Je crois que c’est culturel. Généralement, on fait ce qu’on nous dit de faire. C’est probablement lié à notre système de classes sociales. Je pense que nous n’aimons pas forcément nous mouiller. Mais je ne sais pas vraiment pourquoi.

Avant le tournage, l'actrice a rencontré Katharine Gun: «Elle a une conscience morale très forte. Elle a voulu sauver des vies.»

 

Que dit le film sur la liberté de la presse?

Il célèbre aussi le journalisme d’investigation, qui est manifestement menacé. Les journaux existent pour demander des comptes aux gouvernements et à ceux qui détiennent le pouvoir. La société devrait protéger cette forme de journalisme plus que toute autre.

Par rapport aux fake news, je trouve intéressant de découvrir les méthodes que la presse emploie pour vérifier les faits. C’est intéressant pour le public de voir des journalistes essayer de comprendre si quelque chose est vrai ou pas.

Lisez-vous souvent les journaux?

Oui. Je suis une lectrice du Guardian (journal de gauche britannique) et du New York Times. Mais je me dis que je devrais incorporer des journaux de droite dans mes lectures parce que j’ai l’impression de vivre dans une chambre d’écho! Je devrais lever la tête et regarder ce qui se dit ailleurs… Je lis aussi le Financial Times, le week-end.

Etes-vous de plus en plus intéressée par des rôles engagés? On vous verra bientôt en militante féministe dans le film «Misbehaviour»…

Oui, en membre du Mouvement de libération des femmes (qui perturba en direct à la télévision le concours de Miss Monde dans les années 1970). J’ai toujours préféré regarder des films qui me font réfléchir et remettre en question le monde autour de moi. Quand j’ai envie de mettre mon cerveau sur pause, j’adore regarder des émissions culinaires.