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Fonder une famille: un choix audacieux

Renoncer à avoir des enfants par égard pour le climat ou fonder une famille pour rendre le monde meilleur: les futurs parents reçoivent plus de conseils qu’ils ne le souhaiteraient. Chaque couple a sa façon de se préparer à accueillir un bébé.

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Louis Dasselborne | charly rappo
16 novembre 2020
Bien avant cette première grossesse, le couple avait déjà acheté des bodys aux couleurs de Manchester United.

Bien avant cette première grossesse, le couple avait déjà acheté des bodys aux couleurs de Manchester United.

«Toi, si tu crois que tu vas me marier un jour et me faire des gosses, tu peux rêver!» Cette phrase de défi, lancée un soir de novembre 2016, Lauriane Veuillet (27 ans) s’en souvient très bien. Elle s’appelait alors encore Dorsaz et elle était impressionnée par ce trompettiste hors pair de la Guggen de Monthey: Vincent Veuillet (40 ans).

S’ensuivent des leçons privées de musique, premiers baisers, premier appartement à Fully (VS) et demande en mariage. «Lors de sa demande, il m’a dit qu’il voulait avoir des enfants de moi, se souvient-elle. C’est notre couple qui lui a donné envie de fonder une famille.» Et durant leur voyage de noces, en février dernier, ça fait boom. «Un bébé, c’est plus fort qu’un mariage, on lie nos arbres généalogiques, observe-t-il. J’étais le dernier de ma famille à pouvoir transmettre mon nom. On remet une branche sur l’arbre.»

«Je n’avais jamais spécialement voulu d’enfant avant de rencontrer Lauriane»

Vincent Veuillet

 

Un bébé nommé désir

Chaque année, en Suisse, plus de 80000 bébés voient le jour. Avec les manifestations pour le climat, beaucoup de voix se sont élevées pour affirmer que fonder une famille était irresponsable, dans le monde actuel. On a lu aussi beaucoup d’articles sur des couples qui renoncent à devenir parents pour cette raison. Et pourtant, le désir d’enfant reste fort, puisque 91% des 20–29 ans désirent fonder un jour une famille, selon les données de l’Office fédéral de la statistique.

A Fribourg, Sandra Ruey (35 ans) a deux filles de 14 et 12 ans. Soudain, l’envie de pouponner une dernière fois s’est imposée avec une telle force qu’elle a embarqué son ami, duquel elle vit séparée, une troisième fois dans l’aventure. Et plus ce dernier enfant a mis du temps à s’installer, plus la certitude grandissait. «C’est un bébé miracle. J’ai mis 16 mois à tomber enceinte. Je vis cette grossesse très angoissée car j’ai failli faire une fausse couche.»

«Toi, si tu crois que tu vas me marier un jour et me faire des gosses...»

Lauriane Veuillet

Défi pour les couples homosexuels

Barbara Cardinale (40 ans) hésitait à avoir des enfants, avant sa rencontre avec Stéfanie Mango (38 ans), en 2014. «J’ai fait mon coming out à 18 ans et fonder une famille n’était pas compatible», explique-t-elle. Mais Stéfanie l’a eue à l’usure, rit-elle.

C’est surtout lorsque la loi qui accorde l’adoption des enfants par le partenaire du même sexe passe, en janvier 2018, que le couple d’artistes de Lausanne a concrètement envisagé l’avenir et a enregistré son partenariat. «On avait plusieurs options, dont choisir un papa avec qui on partagerait la garde. Mais on a décidé de créer une cellule à nous», dévoile Stéfanie. En Suisse, la procréation médicalement assistée (PMA) demeure fermée aux couples homosexuels. Départ donc pour le Danemark, dans une clinique spécialisée, qu’elles ont choisie pour laisser à leur enfant le choix de connaître son donneur à 18 ans. C’est Barbara qui actionne la canule pour l’insémination artificielle. Et par chance, cela fonctionne à la deuxième tentative.

En juillet, deux mois avant le terme, Stéfanie donne naissance à Ferdinand. «Nous n’avons reçu que des compliments positifs, autant des gens dans la rue que de la part du personnel médical», se réjouissent-elles, pour cette naissance qu’elles qualifient de militante.

Transfert d’embryons

Pour Alexandra Gremaud (40 ans) et son conjoint, avoir des enfants – quatre! – était une évidence lorsqu’ils se sont rencontrés, à 17 ans. Mais leurs espoirs s’étaient presque envolés après près de dix ans d’essais sans résultat, mettant à l’épreuve leur couple. «On a failli se séparer dix fois.»

Le couple de Morlon (FR) entre en 2011 dans le monde de la PMA à l’hôpital cantonal fribourgeois et apprend de nouveaux termes: ponction, transfert, fécondation in vitro... Après la naissance de leur fils Logan, en 2014, certaines personnes leur conseillent de s’arrêter là et de remercier la médecine. D’autres les soutiennent et les félicitent de parler ouvertement de la PMA.

Pour eux, le fameux questionnement revient rapidement sur la table: «Quand est-ce qu’on arrête d’essayer? Quand est-ce qu’on aura fait tout ce qu’on pouvait ou devait, sans avoir de regrets un jour?» Mais quand le désir de maternité est là, impossible de penser à autre chose. Il leur faudra à nouveau cinq ans et une fausse couche pour mettre en route – surprise! – des jumeaux, Kerian et Liam, nés il y a tout juste un an.

Alexandra Gremaud et son conjoint ont mis plus de dix ans pour concevoir leurs enfants: ici Kerian et Liam.

Des principes d’éducation

Avec ce premier bébé, Lauriane et Vincent Veuillet découvrent au fur et à mesure ce qui les attend d’ici quelques jours. Ils se documentent beaucoup, regardent des émissions. Ils ont déjà célébré la gender reveal party (fête durant laquelle le sexe du bébé est dévoilé – ce sera un petit garçon) et le blessing way (célébration pour porter chance à la future maman). La chambre est prête, les petits bodys estampillés Manchester United attendent suspendus à l’armoire. Une doula (personne qui soutient physiquement et moralement lors de la naissance) les accompagnera pour l’accouchement qu’ils souhaitent naturel. «J’ai déjà prévenu Vincent que je vais probablement l’insulter», sourit Lauriane. Ils en ont beaucoup parlé, ils donneront une éducation plutôt rétro à leurs enfants: «Un minimum d’écran, des jouets en bois, des feux dans la forêt, commente Vincent. Les enfant d’aujourd’hui ne savent même plus où se trouve la forêt.» Ils reçoivent tellement de conseils non sollicités qu’ils ne les écoutent plus et iront au feeling.

Ce qui change avec un autre enfant

Des principes d’éducation, les familles Gremaud et Ruey en avaient aussi. Mais elles ont dû lâcher du lest. Les filles de Sandra Ruey ont chacune leur portable. La maman s’est fixé de mettre davantage de limites à son petit dernier pour ne pas revivre les crises d’adolescence qu’elle traverse actuellement.

Alexandra Gremaud, qui a des milliers de clichés de son premier fils, s’efforce à présent, tous les 21 du mois, de réaliser un joli portrait de ses jumeaux. «Il y a beaucoup de choses que je ne peux pas faire parce qu’ils sont deux et qu’ils réclament beaucoup d’attention.»

«On a failli se quitter dix fois durant toute la procédure»

Alexandra Gremaud

Ce qui change, surtout, à l’arrivée d’un deuxième ou troisième enfant, ce sont les parents eux-mêmes. Ils ont pris de l’expérience, naviguent en eaux connues – même si chaque enfant est différent. La parentalité engendre d’autres peurs: gérer un bébé en même temps que des ados, peur de donner plus à l’un qu’à l’autre. «Je me fais beaucoup de souci pour le choix du prénom, confie Sandra Ruey. Les gamins peuvent être très méchants entre eux, et trouvent toujours un surnom.»

A l’arrivée de leurs jumeaux, les Gremaud ont dû changer de voiture, acheter une poussette double et agrandir leur maison. Ils cherchent encore leurs marques. «Il faut s’écouter. Et écouter les enfants, remarque Alexandra. Forcément, on fait des erreurs, mais sont-elles si graves?»

Avec trois enfants et un papa absent, Sandra Ruey a du respect devant la tâche qui l’attendra dans quelques semaines. Toutefois, selon son expérience, elle suggère aux futurs parents de «vivre la grossesse au jour le jour. Un enfant, ça fait peur au début, mais ensuite, c’est merveilleux!»

L’amour compense tout

Barbara Cardinale et Stéfanie Mango relèvent qu’il est bon de prendre le temps de faire connaissance avec l’enfant, observer ses réactions, se connecter, s’émerveiller. «Je pensais qu’il n’y avait pas d’émotions plus fortes que celles ressenties lors d’une première au théâtre. Mais l’arrivée d’un enfant est imbattable.

Lauriane a offert ces petits cadeaux pour annoncer sa grossesse à son mari.

L’amour compense le manque de temps, de sommeil, les moments de solitude», souligne Stéfanie. Une grande épreuve attend encore le couple: la reconnaissance de l’enfant par le conjoint n’est possible qu’un an après la naissance, et suite à une enquête de l’administration. «D’ici là, on a peur qu’il arrive quelque chose à Stéfanie et que je n’aie aucun droit sur Ferdinand. Je trouve cette procédure très injuste, car j’étais là depuis le début», exprime Barbara.

Alexandra ne serait pas contre un quatrième bébé – mais naturellement. En revanche, pour Barbara et Stéfanie, la lourdeur de la procédure, émotionnellement très intense et financièrement compliquée, les décourage de se relancer une deuxième fois dans l’aventure. 

La poussette est l'un des derniers achats du couple, qui a accueilli un petit Logan quelques jours après ces photos.