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INTERVIEW
Gjon's Tears

Gjon's Tears: «C'est pour ça que je chante»

C’est lui, le chanteur Gjon’s Tears, qui devait avec «Répondez-moi» (1,8 million de vues sur Youtube), représenter la Suisse à l’Eurovision. Le concours n’aura pas lieu, mais une émission rassemble les candidats ce samedi soir. Il nous en parle. 

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SRF/Lukas Maeder
11 mai 2020

C’est via Skype que le Fribourgeois de 21 ans répond à nos questions. C’est aussi à distance qu’il participera à «Eurovision: Europe Shine A Light», diffusée le 16 mai à 21h, sur RTS1. Les 41 candidats qui auraient dû représenter leur pays apparaîtront notamment dans des messages enregistrés sur smartphone et chanteront ensemble un titre depuis chez eux. Un lot de consolation pour Gjon’s Tears, Gjon Muharremaj de son vrai nom, qui, après être arrivé en demi-finale de «The Voice» France, l’an dernier, aurait pu montrer son talent à un public encore plus large. Mais ce n’est que partie remise, puisqu’il représentera la Suisse à l’Eurovision en 2021. Il nous en parle de la cuisine familiale.

Vous êtes chez vous, à Broc?

Oui, chez mes parents. Avec mon papa, on a fait du garage un appartement- atelier où je peux faire de la musique.

La musique, venons-y: êtes-vous heureux que l’Eurovision organise quand même une émission cette année?

C’est un baume au cœur, c’est une façon de faire vivre ma chanson «Répondez- moi», car l’annulation du concours a été difficile à digérer. La délégation suisse m’a donné la chance de revenir en 2021, mais très peu de candidats pourront se représenter, c’est triste. Et j’aurais voulu aller au bout du projet «Répondez-moi», car je devrai présenter une autre chanson l’année prochaine.

C’est d’autant plus dommage que vous étiez l’un des favoris. Votre clip a d’ailleurs été vu 1,8 million de fois sur Youtube!

Auprès des bookmakers, je suis arrivé à la deuxième place, c’est incroyable! Je ne m’attendais pas non plus à cet enthousiasme mondial sur Youtube.

Jean-Marc Richard, qui commente l’Eurovision sur la RTS, m’a dit que vous étiez la meilleure chance suisse depuis Céline Dion.

C’est vrai? Ça fait plaisir! Je n’ai pas le recul nécessaire pour savoir si j’aurais pu gagner. Je suis surtout fier que le public aime ce que je fais. Certaines personnes disent que ma chanson les a transformées, les a fait avancer; c’est encore mieux qu’une victoire!

La musique peut aider, réconforter. A-t-elle un pouvoir?

Oui, c’est pour ça que je chante. Je n’ai vu un partage d’émotions si fort dans aucun autre domaine. La musique peut éveiller en nous des choses incroyables.

Vous regardez l’Eurovision depuis toujours?

Je suis tombé dessus par hasard en 2011. Ça m’avait impressionné. Je me voyais avec le trophée, en train de remercier ma famille. Ensuite, je n’y ai plus repensé. Mais j’apprenais parfois qu’une chanson que j’écoutais avait remporté l’Eurovision.

Votre mère est Albanaise et votre père Kosovar. Dans la chanson «Répondez-moi», vous vous posez des questions sur vos origines, est-ce autobiographique?

Je m’en suis longtemps posé à l’école primaire parce qu’on me demandait d’où je venais, mon nom n’étant pas suisse. A la maison, je parlais albanais. Je ne savais pas qui je devais être. Je me suis rendu compte très tard qu’une nationalité n’est qu’un mot sur un passeport. Ce ne sont pas ma nationalité ni mon origine qui me définissent et me rendent riche, mais mes cultures, mes valeurs, mes réflexes et mes sentiments. Il ne faut pas être son propre étranger. Si on se connaît soi-même, on se fiche d’être étranger pour les autres.

Les paroles de cette chanson sont l’œuvre du duo romand Aliose. Vous composez, mais pourquoi n’écrivez-vous pas?

Je n’arrive pas à être complètement sincère, j’ai peur que ce soit ridicule. Je pense que je ne me fais pas assez confiance. Et avec tout ce qui s’est passé dans ma vie, j’ai perdu le sens des mots, leur vraie valeur; il faut que je les réapprenne pour pouvoir écrire.

Qu’avez-vous vécu pour en être là?

Enormément de fausses promesses. Quand j’avais 12 ans et que je participais à «Incroyable Talent» en Albanie, on m’a promis de superbes projets de carrière qui ne se sont pas concrétisés.

«Tears» veut dire «larmes», en anglais. Pourquoi ce mot dans votre nom de scène?

La première fois que j’ai chanté, c’était pour mon grand-père, une de ses chansons préférées, «Can’t Help Falling In Love» d’Elvis Presley. Il en a pleuré, ça m’a touché, j’ai eu envie de retrouver les larmes dans mon nom de scène. Les larmes sont très fortes pour moi, et peut-être plus sincères que les mots, parce qu’on ne les contrôle pas vraiment. On peut avoir des larmes de joie, de tristesse, de mélancolie, de nostalgie, d’ennui. C’est en lien avec ma musique.

Ce que vous dites est philosophique. «Répondez-moi» l’est aussi: vous vous demandez notamment pourquoi certaines choses sont ce qu’elles sont.

Quand j’ai composé cette chanson, je venais de terminer «The Voice». Participer à une émission vue par 5 ou 6 millions de téléspectateurs, c’est perturbant parce qu’en concert il n’y a jamais autant de monde. Quand ça s’arrête, on est moins sollicité, il y a moins de caméras, on retrouve une vie moins intense. C’est difficile à digérer et à vivre. Ce n’était pas une période facile pour moi. Je me demandais: «Pourquoi l’émission n’a-t-elle pas déclenché autant de choses que j’attendais?», «Est-ce que je dois participer à l’Eurovision?», «Pourquoi ne pas faire de l’enseignement, comme je l’avais envisagé dans le passé?»

«The Voice», ce n’est pas la consécration, mais le début, presque tout est à faire quand on en sort?

C’est ce que j’ai compris. Il faut réfléchir à l’après. Je ne pensais pas qu’il fallait faire tant d’efforts en sortant, aller vers les maisons de disques, même si je ne m’attendais pas à ce que tout me tombe dessus. Mais c’était une aventure incroyable. Arriver en demi-finale, avoir cette exposition, c’est un bonus énorme. J’ai appris plein de choses et rencontré des gens exceptionnels, ça m’a fait évoluer.

Etes-vous de ceux qui profitent du confinement pour cuisiner?

Je n’ai pas assez de patience pour ça. Aujourd’hui, j’ai fait un tiramisu, c’est très rapide. Je rêverais d’être bon cuisinier, mais ce n’est pas le cas.

Que ferez-vous en premier lorsque la situation se sera améliorée?

Je reverrai mes amis, on ira boire un verre et on décompressera. Je pense qu’il faut se focaliser sur le présent et sur les relations avec nos proches. Les personnes avec qui on a décidé de se protéger d’un virus ne sont pas n’importe qui. C’est le moment de leur dire qu’on les aime, car on ne peut pas le faire souvent, la vie avance vite, on travaille beaucoup, c’est souvent métro-boulot-dodo.

Comment vous voyez-vous dans dix ans?

C’est loin et c’est proche. J’espère être heureux. Et vivre autant de choses intenses que ces dix dernières années.

Quels gagnants de l’Eurovision appréciez-vous particulièrement?

Céline Dion! Sa carrière est incroyable! Tout ce qu’elle fait est incroyable! On peut dire qu’elle a bien réussi sa vie! Mais pour moi, la chanson qui représente le plus l’Eurovision, c’est «Euphoria», de Loreen, la gagnante suédoise de 2012. Cette chanson dance est tellement bien composée, et si on la joue en piano-voix, elle est incroyable aussi.

Que répondez-vous aux personnes qui disent que l’Eurovision est un peu ringarde?

C’est une émission qui existe depuis 1956. Le concept est ancien, mais il y a chaque fois de nouveaux artistes et styles musicaux. C’est tellement intéressant à regarder, et ça reflète la situation des pays à un moment précis. Par exemple, il y a parfois des chansons engagées politiquement. Certains candidats font de belles carrières. L’image ringarde vient des apparences et des préjugés. En plus de soixante ans, tellement de préjugés peuvent voir le jour!

Pensez-vous déjà à la chanson que vous présenterez l’année prochaine?

J’y travaille. On va en faire plusieurs, elles vont être soumises à un vote. Mon but est de proposer  plusieurs palettes de couleurs. J’ai des idées, mais je ne peux pas trop en dire. 

Le coronavirus vous angoisse-t-il?

C’est plus la manière dont il est médiatisé. J’ai l’impression qu’on n’aide pas les gens en leur faisant peur. Et il y a des infos contradictoires, on ne sait pas qui on peut croire. Ma famille et moi sommes en bonne santé, donc ça va. 

Quels renoncements sont les plus difficiles pour vous en ce moment? 

Les relations sociales. C’est trop contraignant pour moi de rencontrer quelqu’un en restant à trois mètres de distance, alors je ne vois que ma famille et ma meilleure amie. Mais je me plais bien chez moi.

Comment sera la Suisse, selon vous, quand tout sera terminé?

Pour les jeunes, ça va être simple, car ils ont une facilité d’adaptation, mais je pense que certaines personnes n’arriveront pas à s’en détacher et à s’adapter à l’après. 

Comment avez-vous commencé la musique?

En 3e ou 4e primaire, chaque élève devait présenter sa passion en classe. Je n’en avais pas, alors que d’autres avaient des loisirs incroyables. Par exemple, une fille était passionnée par la plongée sous-marine. J’ai eu envie de faire quelque chose. J’ai essayé le karaté, le football et le patinage artistique. Puis le piano, et ça été le déclic. 

La singularité de votre voix et de votre style déconcertent-ils parfois le public et les professionnels?

Avec les pros de la musique, ma voix aigüe m’a toujours servi. Sinon, récemment, trois dames sont venues me faire des critiques, ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Ça ne me chagrine pas, car c’est sincère. L’une, âgée, m’a dit que ma voix était très haute, qu’un homme devait chanter bas. Sa génération écoutait sans doute des artistes comme Elvis Presley. Les deux autres m’ont dit que le français était un mauvais choix pour l’Eurovision, qu’il fallait chanter en anglais. Pour moi, ce titre sonne parfaitement en français. Et je trouve qu’il est intéressant de montrer la langue française à l’Eurovision. Les gens ne comprennent pas tous ma chanson, mais elle les émeut quand même. J’essaie de toucher d’abord avec la mélodie.