X

Recherches fréquentes

PORTRAIT
GEOFFREY SYMONS

Le dompteur de loco

Geoffrey Symons se sent comme un poisson dans l’eau aux manettes de sa locomotive de convois de fret. Ce jeune Valaisan décortique une passion née dans l’enfance.

PHOTO
Valentin Flauraud
04 mai 2020

Gare de triage de Denges (VD): un paysage tour à tour fascinant et inquiétant, où règnent des monstres d’acier en perpétuel mouvement, où résonnent des crissements de roues, où l’on imagine un Tinguely aussi extasié qu’une Thérèse d’Avila. Au cœur de cette plaque tournante ferroviaire griffée d’une cinquantaine de voies transitent chaque jour un millier de wagons de fret.

Calme olympien

Geoffrey Symons (25 ans) évolue dans cet environnement depuis 2016. D’un calme olympien, aussi filiforme qu’un personnage de Giacometti, le mécanicien de CFF Cargo s’apprête, en début de soirée, à prendre les commandes de sa locomotive pour rejoindre la gare de Genève-La Praille. Le convoi, composé de 14 wagons (dont un de gazole), mesure 240 mètres pour un total de 626 tonnes. Pour le trajet retour entre la Cité de Calvin et Denges, le jeune Valaisan aux racines américaines – il a grandi à Chardonne (VD) – pilotera une procession de 30 wagons (dont un d’acétylène, gaz inflammable et toxique), longue de 510 mètres pour un poids global de 890 tonnes.

«Conduire une loco, c’est comme promener sa grand-mère», plaisante Geoffrey Symons. Mieux que mille explications, cette boutade exprime à la fois la passion joyeuse et la zénitude espiègle qui animent le jeune homme. Installé dans la cabine de pilotage, les mains rivées sur les commandes de frein pneumatiques et électriques, ainsi que sur le levier de dosage de la vitesse, le jeune homme déguste des sensations qu’il boit à généreuses gorgées, celles du domptage de la machine. «J’adore cette relation quasi animale à la loco. J’aime ressentir les soubresauts de la mécanique, je raffole du sentiment que procure la maîtrise de la puissance de l’engin.»

Brevet de pilote

Cette passion de la machine jette ses racines dans l’enfance: tout-petit déjà, Geoffrey Symons s’intéressait aux trains. Au fil des années, ses pôles d’intérêt se sont élargis aux avions, bateaux, motos et voitures. «Je fais partie du Corvette Club Romandie, qui rassemble des amoureux de la marque américaine, je pratique la moto sur circuit, je navigue sur bateau à voile, tout en préparant un brevet de pilote d’avion léger.»

Le train marchandises semble en apesanteur. Il file sur les rails avec une grâce aérienne. Etrange impression que celle d’une locomotive qui progresse, la nuit, dans une quasi-obscurité, sachant que les phares de la machine servent à être repérés par les autres trains et le personnel et non à éclairer les voies. On jurerait que Geoffrey Symons conduit à l’aveugle. En fait, le guidage de son convoi est effectué depuis les centres de contrôle des CFF, si bien que le cœur de l’activité du mécanicien consiste à gérer la vitesse, à doser les freinages et à respecter les signaux lumineux de vitesse et d’arrêt.

Choix personnel

«Je ressens un sentiment de liberté dans ma locomotive. En été, jusqu’à 23 heures, je peux même admirer du coin de l’œil quelques merveilles de la nature», confie-t-il. Et de poursuivre: «Les horaires me permettent de profiter de mes journées, tout particulièrement l’été où j’ai l’impression d’être tout le temps en vacances.»

On l’aura compris, le travail de nuit n’effraie pas le Valaisan, qui collectionne les journées débutant à 20 heures et s’achevant à 4 heures du matin. Il explique que ce choix de vie lui convient à merveille, dans la mesure où il résulte d’une volonté personnelle et où il a toujours été un couche-tard. On le croit sur parole tant le plaisir qu’il manifeste dans la cabine de pilotage semble immense.

Mais qu’en est-il des dangers liés à une profession qui peine à assurer la relève? Geoffrey Symons admet que l’univers du transport de marchandises fourmille d’embûches, au point qu’une vigilance et une concentration de tous les instants s’avèrent vitales. «Nous avons été formés pour affronter les situations d’urgence, notamment en passant un test psychotechnique lors de l’engagement.» Le cauchemar demeure, on s’en doute, l’accident avec un convoi de produits dangereux. «Pour les convois exceptionnels, avec du chlore, par exemple, la vitesse est limitée à 40 km/h. Et il s’agit d’un train spécial qui circule une fois par semaine», souligne, serein, le mécanicien. 


Mini-Questionnaire

  • Votre mot préféré? Amitié
  • Y a-t-il une vie après la vie? Personne ne le sait, mais je pense que oui.
  • Le désir que vous aimeriez réaliser? Continuer à vivre en bonne santé.
  • A quelle heure vous levez-vous? En début d’après-midi.
  • Quel est votre salaire? 5000 francs nets.
  • Votre bruit préféré? Le chant des oiseaux au réveil.
  • Votre plat préféré? Les lasagnes et les nouilles sautées aux légumes.
  • Une qualité que les autres ont remarquée chez vous? Ma facilité d’adaptation.
  • Quel est votre plus vilain défaut? J’entends uniquement ce qui m’intéresse.
  • Quelle est la chose qui vous irrite le plus? L’injustice.
  • Votre remède quand ça va mal? Faire un tour à moto.