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Interview
Thierry Raboud

Le retour social du numérique

Le journaliste culturel Thierry Raboud jette un regard de poète sur la numérisation. Le Veveysan d’origine valaisanne estime que la pandémie marque un retour en grâce des mondes numériques.

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Valentin Flauraud
04 mai 2020
Thierry Raboud ressent à la fois fascination et inquiétude à l'égard des technologies numériques.

Thierry Raboud ressent à la fois fascination et inquiétude à l'égard des technologies numériques.

Quand on cherche un éclairage sur le rôle des technologies numériques dans notre société ou dans le contexte de la pandémie de coronavirus, le réflexe intellectuel nous porte à consulter les oracles des sciences sociales ou économiques. Thierry Raboud (33 ans) observe, lui, la numérisation avec les yeux du poète. Dans son premier recueil de poésie «Crever l’écran», auréolé du Prix Pierrette Micheloud 2019, le journaliste culturel de La Liberté, également guitariste, dissèque dans des vers brefs et incisifs notre rapport aux mondes numériques.

Pourquoi le choix de la poésie pour cerner la numérisation de la société?

Cette thématique a été explorée par nombre d’artistes, de musiciens, de ro- manciers, d’essayistes, mais peu abordée en poésie. J’ai donc tenté d’investir le champ du numérique à la lumière neuve de ce genre littéraire ancien.

Qu’apporte le regard poétique?

Le poème permet de condenser la réflexion sur quelques mots, de conférer à la pensée rapidité, densité, concision, autant de spécificités qui sont aussi celles de notre époque où l’attention est morcelée. Mes poèmes, pour la plupart, ne sont pas plus longs qu’un tweet, une forme qui me semblait adaptée au fond.

Votre recueil est divisé entre un avant et un après du numérique. Etes-vous nostalgique, mélancolique?

Il y a certes un brin de nostalgie, mais sans mélancolie. Je ne suis pas un adepte du «C’était mieux avant». Je crois simplement que notre monde et notre regard sur ce monde ont changé: les conditions d’émergence du langage, de notre pensée, de nos idées ont été métamorphosées par l’irruption du numérique. Celui-ci a colonisé nos vies, nos intimités, notre rapport à l’autre et au soi. Mon recueil ambitionne de traduire ce basculement.

Mais quels sentiments vous inspirent les technologies numériques?

Je suis de mon temps, fasciné comme nous le sommes tous par le numérique. Je ne suis pas technophobe, j’utilise ces technologies au quotidien. Mais en même temps, j’éprouve une inquiétude quant à la manière dont le numérique grignote sournoisement nos existences. Je tente dès lors d’utiliser les technologies numériques avec une certaine distance critique.

Comment s’exprime cette inquiétude?

Avec la miniaturisation, on se dirige vers une proximité toujours plus forte entre l’humain et la machine. On a toujours son smartphone en poche, on se pare de montres ou de lunettes connectées. Ce rapprochement homme-machine s’incarne dans le langage, et le virus informatique est une métaphore de celui que nous affrontons aujourd’hui. Cette proximité biologique-technologique méritera toujours d’être questionnée.

Quels dangers voyez-vous encore?

Le numérique nous prive du vertige de l’ennui. Dès qu’on a une minute d’attente, par exemple dans le bus, la tentation est grande de dérouler les réseaux sociaux pour ne rien rater, au lieu d’accepter la dérive de la pensée. Se maintenir dans un état de vide et de rêve devient à la fois in­surmontable et inimaginable pour tout être ultra-connecté.

«On ne s’habitue jamais au regard d’une vitre.» Comment interprétez-­vous cette métaphore centrale de votre recueil?

La vitre comme métaphore du numérique est en effet au cœur de mon recueil. L’écran est à la fois une fenêtre ouvrant sur le monde et un obstacle qui nous empêche d’y accéder véritablement. Un phénomène de mise à distance et de proximité ambiguë auquel on ne devrait jamais s’habituer. J’aimerais croire que notre rapport au numérique sera toujours marqué par l’étrangeté, qu’il apparaîtra toujours comme singulier de communiquer à travers une vitre plutôt qu’autour d’une table.

Comment lisez-vous le rôle des réseaux sociaux en cette période de semi-confinement? On jurerait qu’ils sont la bouée de sauvetage.

A l’heure actuelle, le numérique semble renouer avec son utopie première, celle d’avant l’emprise du capitalisme technologique, lorsque le web ambitionnait de créer du lien entre humains, de libérer les savoirs par le partage. Les réseaux sociaux redeviennent sociaux, redeviennent ce moyen de nous rapprocher les uns des autres, de maintenir le lien social malgré tout. Cela est salutaire.

Et qu’en est-il du phénomène de dépendance au numérique?

Elle a changé de visage. Avant la pandémie de coronavirus, cette dépendance était de type pathologique, exploitée sur le plan économique et publicitaire par les géants d’internet. Aujourd’hui, elle est devenue vitale par sa nature sociale. On n’est plus accrochés aux réseaux sociaux pour s’inquiéter du nombre de likes récoltés par un selfie, mais bien pour communiquer avec ses grands- parents dans un EMS, par exemple. C’est une dépendance redevenue saine.

Décelez-vous des aspects négatifs dans ce retour en grâce?

Les géants du secteur en profitent pour se repositionner en force. Cette crise sanitaire accélérera notre dépendance au capitalisme américain, et il faut s’en inquiéter. Google et Apple travaillent à des applications de traçage des porteurs de coronavirus, et même si ces deux entreprises se disent soucieuses de la vie privée, il est difficile d’y croire.

La pandémie de coronavirus ne marque-t-elle pas la revanche des réseaux sociaux, si décriés?

Bien sûr, mais ne perdons pas de vue que ces réseaux sociaux sont en mains d’entreprises dont le but est avant tout publicitaire et donc lucratif. L’usage qu’on en fait aujourd’hui est particulièrement social, mais il ne faut pas oublier ce qu’ils étaient avant la pandémie et ce qu’ils redeviendront après: des instruments de mise en scène de nos ego boursouflés, des accélérateurs de l’individualisme. Je vois le numérique comme ces paradis artificiels qu’évoquait Baudelaire, une sorte d’opium du peuple technologique d’où naît une forme d’hébétude.

Comment vivez-vous le semi-confinement?

Plutôt bien. Je suis conscient du privilège qui est le mien de pouvoir travailler à domicile. Quand on est versé dans la littérature et l’écriture, un tel confinement n’a rien d’un changement radical. Je me sens très bien chez moi et suis heureux de pouvoir m’occuper un peu plus de ma fille de 2 ans et demi, en alternance avec mon épouse qui travaille en pharmacie.

Comment préservez-vous les liens familiaux?

On a la chance d’habiter près de nos familles et de les voir régulièrement, en gardant nos distances bien sûr. J’ai un grand frère et une petite sœur que je retrouve dans le jardin, également à distance respectable. Quant à mes parents, ils vivent dans la même maison que moi. Avant la pandémie, on se voyait tous les dimanches soir en famille autour d’un repas. Un rituel social que nous avons réinventé: mes parents qui habitent à l’étage font descendre depuis leur balcon un panier relié à une ficelle pour que nous puissions leur verser l’apéro! 


Un recueil primé

Récompensé du Prix de poésie Pierrette Micheloud, l’ouvrage «Crever l’écran» est disponible aux Editions Empreintes. Annulé pour cause de pandémie, le spectacle «Cendrars, fugues et inventions», avec Thierry Raboud, est reporté en mars 2021, à Lausanne.