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Métiers de nuit

Un salarié sur six en Suisse est amené à effectuer des horaires de nuit. Choisies ou imposées, les heures nocturnes ont des conséquences sur la santé, l’organisation familiale et la vie sociale. Rencontres.

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Nicolas de neve
20 janvier 2020

Propriétaire du bar restaurant Backstage à Delémont (JU), Annelise Asbjørnsen travaille de nuit depuis vingt-sept ans.

Toujours plus consommatrice de biens comme de services 24 heures sur 24, notre société module de facto son organisation, entraînant un renforcement du travail en équipe incluant des horaires irréguliers et du travail de nuit. En Suisse, plus de 15% de la population active sont aujourd’hui concernés par ces horaires changeants ou en alternance, parmi lesquels 4,2% travaillent uniquement de nuit, autrement dit entre 23 heures et 6 heures.

Or, opter pour une activité nocturne, exclusive ou par intermittence, n’est pas sans conséquence, comme le rappelle le Dr José Haba-Rubio, neurologue au Centre du sommeil de Florimont à Lausanne: «Physiologiquement nous sommes des animaux diurnes. Etre actif la nuit va à l’encontre de nos différents rythmes biologiques. Toutefois, nous ne sommes pas égaux face à cette spécificité, détaille le professionnel. Il existe une grande variabilité d’un individu à l’autre, et certains, une infime partie de la population, s’adaptent très bien à la vie nocturne.» 

«Je dis toujours que mes nuits sont mes plus beaux jours»

Annelise Asbjørnsen

Quand le hasard s’y met

Preuve en est que la nuit peut être un jour à part entière, voilà presque trois décennies que Annelise Asbjørnsen évolue avec aisance dans cet horaire professionnel singulier. Mais n’essayez pas de lui demander à quel âge exactement elle a commencé, l’idée de dévoiler son année de naissance la fait sourire: «En Norvège, personne ne vous demande votre âge, rit-elle tout en nous proposant un verre. Mais je peux vous dire que je me suis mise à travailler de nuit par hasard, et que tout a commencé à Crans-Montana (VS) il y a vingt-sept ans.»

Des vacances de ski en Suisse, un vrai coup de foudre pour la station, la jeune femme décide de s’installer. «Je ne parlais pas un mot de français. Le travail en boîte de nuit était idéal. Je pouvais y parler anglais et apprendre le français. Pendant la journée, je donnais des cours de snowboard à des touristes anglophones.»

Créatrice de festivals nocturnes avec son compagnon, propriétaire du Stage Club et du bar restaurant de nuit Backstage à Delémont (JU), le choix de vie d’Annelise n’est pas anodin quand on est une femme et de surcroît une maman. «Leonardo a aujourd’hui 18 ans. Je suis certaine d’avoir passé plus de temps avec mon fils qu’en travaillant de jour. Quand il était petit, nous partagions nos journées ensemble, ensuite, tous nos repas de midi et du soir. En réalité, je n’étais pas présente quand Leonardo dormait seulement. En revanche, il faut s’armer de baby-sitters et de solutions de garde toutes les nuits. Ça, c’est un vrai défi pendant plusieurs années.»

Côté santé, là aussi notre interlocutrice avoue être privilégiée: «Je ne suis jamais malade, mon sommeil varie entre 5 et 8 heures selon les périodes, les saisons, la fatigue.» Son secret? «Pas un jour de l’année ne passe sans que je jardine, même en hiver. Et puis j’aime ce rythme, j’ai pour habitude de dire que mes nuits sont mes plus beaux jours. Vous savez, je suis née dans le nord de la Norvège, là où le soleil de minuit fait s’enchaîner les journées sans discontinuer.» Ceci explique peut-être cela…

«Ce n'est pas fait pour tout le monde. Il faut observer une hygiène de vie stricte», explique Joao Andrade Viegas.

Capacités de récupération

Chez Coop aussi, certains collaborateurs sont actifs la nuit. C’est à la centrale logistique d’Aclens (VD) que nous rencontrons Joao Andrade Viegas (41 ans), chef d’équipe aux fruits et légumes. «Je travaille de 19 heures à 5 heures du matin, détaille notre interlocuteur tout en chargeant des caisses. Ce n’est pas fait pour tout le monde et il faut observer une hygiène de vie stricte. C’est primordial. Franchement vous m’auriez dit quand j’ai commencé il y a huit ans que je travaillerais de nuit uniquement, je ne l’aurais jamais cru.» Joao avoue être un petit dormeur, sans toutefois négliger ce repos d’autant plus indispensable avec ce rythme décalé. Car les études sont claires: les troubles du sommeil et la fatigue sont les problèmes les plus fréquents chez ces travailleurs. «Les capacités de récupération ne sont pas les mêmes chez tout le monde, explique le neurologue José Haba-Rubio. Mais une chose est sûre, le sommeil de jour présente moins de phases de sommeil profond et de phases de rêve. Il est donc de moins bonne qualité.» Une particularité qui augmente la fréquence des erreurs, accidents et absences la nuit, avec un pic entre 2 et 3 heures du matin, comme le détaille le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO) dans sa brochure «Travail en équipes et travail de nuit, informations et astuces», disponible en ligne.

«C’est pour voir mes enfants la journée que je travaille de nuit»

Joao Andrade Viegas

Pour la vie de famille

Mais alors comment faire pour bien faire? Pour Joao, le rituel est bien huilé: «Je me couche vers 6 heures et je me lève vers midi. Durant ces heures de sommeil, je veille à ce que tout soit mis en place pour dormir comme de nuit: pas de bruit, pas de lumière, pas de chaleur excessive. A midi, je suis à table avec nos deux filles de 10 et 6 ans, je prends mon repas principal vers 15 heures, et c’est moi qui me charge de les chercher à l’école. Quand elles sont en vacances, nous skions tous les jours ensemble.»

Une épouse qui travaille en journée dans un magasin Coop et une organisation optimisée ont permis au couple de trouver un rythme qui lui convient: «Cela nous a aussi exempté de confier les enfants à la crèche ou de devoir recourir à des nounous.» A la question de savoir jusqu’à quand il se projette dans une carrière professionnelle de nuit, le chef d’équipe est clair: «C’est pour passer du temps avec mes filles que je le fais. Cette configuration est idéale. En revanche, de là à vous dire si je le ferais jusqu’à la retraite, je ne le pense pas. Il ne faut pas se leurrer, il y a forcément des impacts sur la santé à long terme.»

Un risque que Coop ne prend pas à la légère puisque les collaborateurs concernés sont suivis de près par un médecin du travail qui les sensibilise sur la thématique. Sans oublier que trois pauses sont obligatoires à 22 heures, minuit et 2 heures. «A minuit, nous mangeons tous ensemble. C’est un moment important pour toute l’équipe. Car je tiens aussi à ajouter que beaucoup de préjugés négatifs circulent sur le travail de nuit. Pourtant, il y a aussi de nombreux avantages. Je suis ravi d’avoir fait ce choix.»

«L’alternance des horaires est le plus complexe à gérer»

Raphaël Dufaux

Depuis quinze ans, Raphaël Dufaux (37 ans), ambulancier professionnel, vit au rythme des gardes de jour et de nuit.

Interventions de nuit

Alors qu’en est-il pour celles et ceux dont le travail de nuit n’est pas exclusif mais en alternance? Un cas de figure répandu chez les professionnels de la santé, comme le confirme Raphaël Dufaux, ambulancier diplômé au Centre de secours et d’urgences du Nord vaudois et de la Broye. «Nous travaillons sept à huit nuits par mois», détaille le trentenaire tout en vérifiant le matériel embarqué. «Le plus compliqué reste tout de même cette alternance. Le temps de repos en journée est moins long quand on travaille de nuit. Et puis j’ai trois enfants de 7, 5 et 2 ans. Ce n’est plus du tout pareil que lorsque j’ai commencé il y a 15 ans. Le corps récupère moins rapidement et la vie de famille demande aussi de l’énergie en journée.»

Quant à la vie sociale, elle est plus complexe à organiser. «Je faisais partie d’un club de foot. Avec des horaires changeants et un week-end sur deux à travailler, ce n’était plus possible. On ne peut jamais garantir notre présence lors d’entraînements ou de matches.»

Entre le stress, les horaires et les gardes de 12 heures d’affilée, plusieurs études avancent les chiffres de sept à dix ans de carrière pour ce métier. Notre interlocuteur fait office d’ancien dans sa branche. Pourtant, le professionnel l’avoue, les interventions nocturnes ont un statut à part dans une vie d’ambulancier. «Tout est feutré, comme suspendu dans le temps, et la nuit nous englobe à sa manière. Les repères sont bousculés, l’ambulance est souvent seule sur la route, et les appelants nous laissent entrer chez eux, dans leur sphère intime. Mes souvenirs d’interventions nocturnes sont beaucoup plus présents et ancrés dans ma mémoire que ceux de jour.» Alors la nuit tous les chats sont-ils réellement gris? «Je ne sais pas, mais une chose est sûre: tout est plus intense.»


Les secteurs d'activité

Horaires de nuit: 23 h à 6 h


«Il n’existe pas de modèle d’horaire idéal»

Dr José Haba-Rubio

Neurologue FMH, capacité en médecine du sommeil SSSSC, Centre du sommeil de Florimont, Lausanne

En résumé, que se passe-t-il biologiquement quand on travaille de nuit?

De nombreux rythmes programmés sont bouleversés. Le rythme de la veille et du sommeil, bien sûr, mais aussi celui de la température corporelle, de certaines sécrétions hormonales, de la fréquence cardiaque ou encore de la fréquence respiratoire. Alors même si les capacités d’adaptation sont différentes d’une personne à l’autre, il y a toujours un prix à payer en termes notamment de qualité du sommeil et cardiovasculaire.

La proportion de personnes avec des troubles liés à des métiers nocturnes augmente-t-elle?

Je dirais surtout que les profils évoluent, notamment dans la problématique des horaires décalés et changeants. Auparavant, cela concernait surtout des personnes exerçant des professions dites classiques. La police, les professionnels de la santé, les veilleurs. Aujourd’hui, le panel s’élargit car avec une société qui fonctionne 24h/24 avec Internet notamment, d’autres métiers sont impactés tels que la logistique, la préparation de marchandises, le transport, etc.

Que conseillez-vous aux personnes qui remarquent des troubles?

Deux choses: la première est de consulter immédiatement au ­premier signe d’insomnie. Malheureusement la majorité des gens consultent trop tard et, pour certains, on doit dans ce cas envisager des reconversions professionnelles.

La seconde est de veiller, lorsqu’on travaille avec des horaires décalés de type 3 × 8 heures de toujours ­respecter le cycle du sens des ­aiguilles d’une montre. Il n’existe pas de modèle d’horaire idéal, mais il est mieux toléré par le corps.


«La logistique est la plus concernée»

Luc Pillard

Responsable ressources humaines Coop

Quel pourcentage de collaborateurs travaillent de nuit chez Coop?

Près de 10% des collaborateurs travaillent régulièrement de nuit. La plupart sont basés dans nos centres logistiques. On y retrouve des professions telles que préparateurs de commandes dans le domaine de l’ultra-frais et des produits laitiers, ou encore boulangers.

Est-il difficile de recruter avec ces horaires décalés?

En règle générale, nous n’avons aucun problème pour recruter malgré cette spécificité. Il existe des corps de métier – comme les boulangers – où le travail de nuit est d’usage.

Quelles dispositions Coop prend-elle pour ces travailleurs?

Nous veillons consciencieusement au respect des dispositions légales en matière de temps de repos et de bilans de santé. Le bien-être de nos collaborateurs nous tient à cœur. Quant à la rémunération, elle est basée sur nos fourchettes salariales. Le travail de nuit réalisé entre 23 heures et 6 heures est compensé par une majoration de salaire de 25% et par un supplément en temps de 10%.