«Je suis libre, c'est ça qui est génial» | Coopération
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INTERVIEW
NICOLA SIRKIS

«Je suis libre, c'est ça qui est génial»

On ne le croirait pas en le voyant, mais Nicola Sirkis fêtera l’année prochaine les 40 ans de son groupe Indochine. Le rockeur français nous raconte ses efforts pour en arriver là, et lève le voile sur sa vie privée, qu’il évoque rarement.

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Patrick Gilliéron Lopreno
17 août 2020

A 61 ans, le chanteur d’Indochine a résisté à bien des choses: au décès de son frère jumeau, au départ de tous ses musiciens originels, à une période de vaches maigres et à des critiques virulentes. Continuant sa route, Nicola Sirkis a fait d’Indochine le plus grand groupe français, adulé par des fans de tous âges. Voilà qui méritait bien un anniversaire en grande pompe, qui va s’étaler sur deux ans. Au programme des festivités, le morceau inédit récemment sorti «Nos célébrations», une «Singles Collection (2001−2021)» disponible le 28 août, puis, le 27 novembre, le second volume couvrant la période de 1981 à 2001. L’an prochain, place à des concerts grandioses. Pourtant, quand on le rencontre, Nicola Sirkis ne joue pas la star, il est simple et abordable.

Eprouvez-vous une sorte de vertige à fêter 40 ans d’Indochine?

Non, mais peut-être que le vertige est dans tout ce qu’on a fait et vécu. C’est totalement irrationnel pour un musicien et un groupe de rock d’avoir 40 ans de carrière, on n’est pas nombreux sur les doigts d’une main à le vivre. C’est assez marrant que ça tombe sur nous alors que dès les premiers jours d’Indochine beaucoup disaient qu’on n’allait pas durer.

Est-ce que vous pensez parfois: «C’est incroyable, c’est moi qui ai créé ce groupe»?

J’en suis conscient, mais je ne me le dis pas le matin en me levant. J’ai d’autres préoccupations que moi-même, j’ai à gérer les affaires courantes. Mais je devrais peut-être plus penser à moi. C’est Indochine tout le temps, il faut que j’apprenne à couper parfois mon téléphone.

Qu’est-ce qui fait que le groupe dure depuis si longtemps? Est-ce la volonté, l’ambition?

Il faut être volontaire et y croire. La sincérité et la spontanéité sont importantes aussi. On ne peut pas tricher avec le public. Il y a eu un sondage dernièrement sur les artistes musicaux français les plus populaires. A ma grande surprise, Indochine est arrivé deuxième, après Jean-Jacques Goldman et devant Francis Cabrel. On est tous les trois les plus discrets du paysage musical français…

En effet, on en sait peu sur votre vie privée.

Je préfère être pudique, même si je publie parfois sur les réseaux sociaux des photos de mes enfants (ndlr: il a une fille et deux garçons de 18, 10 et 4 ans, nés de mères différentes). L’impudeur aujour­d’hui est de se montrer partout tout le temps. Pendant le confinement, de nombreux artistes se sont produits sur les réseaux sociaux. Personnellement, je n’ai pas envie de divertir les gens quand il y a des centaines de morts chaque jour du Covid-19.

Est-ce un effort quotidien pour maintenir le groupe à ce niveau?

Oui, c’est même un effort heure par heure quand on est en tournée, je suis un peu le DRH.

Y a-t-il des choses que vous changeriez dans ces 40 ans?

Globalement non.

Quels sont vos meilleurs souvenirs?

Il y en a énormément, souvent liés à la scène: les concerts dans les stades, ou ceux qu’on a donnés à Lima et à Hanoï. En Suisse, il y a notamment eu le Paléo Festival.

Les moins bons moments?

La disparition de mon frère (ndlr: Stéphane Sirkis, guitariste d’Indochine, décédé d’une hépatite en 1999), quelques disputes, des tensions avec les maisons de disques. Mais, comme je le dis dans la chanson «Nos célébrations», il ne faut garder que le beau.

Avez-vous peur du temps qui passe?

Ça me soûle, bien sûr, la vie est cruelle. J’aimerais être intemporel, ne pas voir mes enfants grandir ni partir, je préférerais avoir 30 ans pour vivre encore plein de décennies. Mais je regarde plutôt vers le futur, le passé n’est pas un souci pour moi.

Vous êtes plutôt zen?

Ce n’est pas évident, mais j’essaie. Je fais du yoga et de la méditation de temps en temps. Le sport m’aide aussi à évacuer les pressions, qui sont nombreuses.

Vous faites beaucoup de sport?

Au moins une heure ou une heure et demie tous les jours. L’an dernier, j’ai couru le marathon de Genève incognito.

Etes-vous le même dans votre tête qu’il y a 40 ans?

Non. J’ai gagné en sérénité et je suis beaucoup plus mûr. J’ai appris plus de choses en 40 ans qu’en une dizaine de vies: sur plusieurs métiers, sur l’être humain, notamment. J’apprends toujours. Et j’ai le pouvoir de dire non grâce à notre public.

Indochine ne vieillit pas? Vous avez toujours du succès et vous ne changez guère physiquement.

L’année dernière, je fêtais mes 60 ans sur scène, l’année prochaine, ce sera les 40 ans du groupe. Il y a quelque chose de magique dans ce qu’on fait. On a une chance folle de vivre ce qu’on vit. Mick Jagger a dit que faire du rock, c’est rester un éternel adolescent. Il n’a pas tort, il faut juste ne pas abuser de ce qui est bon, car c’est très mauvais. Je n’ai pas de plaisir à boire de l’alcool ou à fumer, j’ai du plaisir à faire du sport.

Vous êtes un éternel adolescent?

Je ne suis pas nostalgique de mon enfance ni de mon adolescence. Que je sois resté un peu adolescent, oui, il n’y a qu’à me regarder. Pour l’instant, je ne me trouve pas ridicule, je me sens à ma place.

Vous avez un état d’esprit jeune?

Je ne sais pas, mais je suis libre, c’est ça qui est génial. Si on vit sa passion, on se sent mieux, on n’est pas aigri. J’ai une vie rêvée.

Vous êtes heureux, donc?

Non.

Non?!

Je n’aime pas être heureux parce que je trouve que le bonheur est indécent aujourd’hui. Je ne suis pas tout le temps heureux, même s’il y a des moments de grâce. Mais je suis conscient d’être privilégié, ce qui est déjà un signe de bonheur. J’ai la chance d’avoir réussi avec mes enfants et de vivre ma passion.

Comment conciliez-vous votre vie privée et votre travail très prenant?

J’essaie d’être disponible pour mes enfants, de les voir le plus souvent possible. Mais c’est compliqué, car ma disponibilité est périodique. Mes enfants sont fiers de moi, je pense. Quand j’étais à Paléo, il y a deux ans, ils étaient tous venus, ils étaient sur le bord de la scène, je les voyais derrière moi quand je chantais, c’était super beau. Je regrette de ne pas être plus présent. Mais, au moins, ils voient un papa qui s’épanouit dans son travail, je ne me lamente pas en buvant de la bière le soir.

Vous aimeriez continuer longtemps avec Indochine, comme les Stones?

Si Dieu nous prête vie, c’est une éventualité qui n’est pas à repousser!

A vos débuts, comment voyiez-vous l’avenir d’Indochine?

Après notre premier concert, en 1981, ça ne m’aurait même pas paru envisageable d’avoir une carrière de 40 ans. On n’y pensait pas du tout. On était plutôt dans le côté prochain concert, prochain projet. On était inconscients. Il fallait l’être pour se lancer dans un groupe de rock sans avoir la certitude que ça marche.

Qu’auriez-vous fait si ça n’avait pas marché?

J’aimerais bien le savoir! J’avais des passions pour la photographie et l’écriture, est-ce que ça m’aurait fait vivre? Est-ce que j’aurais mal tourné? Je ne sais pas. On n’était pas issus de familles fortunées qui pouvaient tout arranger, mais elles ne nous ont jamais empêchés de faire quoi que ce soit.

Y avait-il des musiciens dans vos familles?

Pas du tout. On s’est formés sur le tas, on était complètement autodidactes, la musique punk nous a montré qu’il ne fallait pas être des privilégiés et avoir suivi des cours de piano ou de solfège pour être dans un groupe, qu’on pouvait prendre une guitare et se lancer.

Il faut un patron dans un groupe de rock?

Des formations comme Depeche Mode, The Cure ou U2 ont eu l’intelligence de comprendre qu’il fallait un leader, d’autres pas, notamment Téléphone, et c’est dommage. Je suis avec les mêmes musiciens depuis 25 ans, ça veut donc dire qu’ils ont aussi cette intelligence. Comme tout le monde, parfois l’un de nous est fatigué et raconte n’importe quoi. On est réunis en tournée, mais on ne part plus en vacances ensemble, on n’est plus ensemble au quotidien, ce qui nous permet de vivre d’autres choses, avec nos familles. Un groupe, c’est toujours compliqué. Se retrouver sur scène, c’est ce qu’il y a de plus magnifique.

Certaines de vos chansons parlent de sujets qui touchent les jeunes, comme l’homophobie ou le harcèlement scolaire. Cela contribue-t-il à ce que les nouvelles générations vous suivent?

Ce sont des thèmes qui m’ont ému, dont j’avais envie de parler. Qu’on ait été les premiers à les aborder a sans doute joué un rôle, mais ce n’était ni calculé, ni une opération marketing. Tous les jours, des jeunes me disent qu’ils peuvent aller à l’école la tête haute grâce à «College Boy». D’autres chansons, comme «3e sexe», ont aidé des gens, j’en ai aussi des témoignages quotidiens. Rien n’est plus émouvant pour moi.

L’inspiration vous vient facilement?

C’est difficile de faire des albums, il y a une pression, il faut qu’on soit à la hauteur. C’est compliqué de se réinventer, c’est pour ça que se cultiver est extrêmement important. Toutes mes passions dont j’ai parlé tout à l’heure me permettent de me nourrir et d’écrire.

Indochine est un peu comme un de vos enfants?

Non. Un enfant, s’il lui arrive malheur, on est touché en plein cœur. Je me battrai toujours pour qu’Indochine existe, mais si Indochine a mal, ce n’est pas très grave. Et on s’en est déjà sortis.

Indochine, c’est un groupe surprenant à tous points de vue!

Ce qui est génial, c’est qu’on n’est pas trop largués. A chaque album, quelque chose de nouveau se passe, on surprend toujours. Est-ce qu’on va y arriver après? Je ne sais pas. C’est une vie en permanence sur les hauteurs, mais il y a aussi des gens qui ne nous aiment pas, ou qu’on lasse. L’important est de ne pas faire le concert ou l’album de trop. J’ai toujours ça en tête. Peut-être qu’on y échappe grâce à l’énergie que je mets.