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INTERVIEW

Sophie hallucine!

La chanteuse Sophie Hunger revient avec «Halluzinationen», un nouveau disque fiévreux inspiré par la nuit et la solitude. Et par Maria Magdalena, une femme mystérieuse qu’elle voit de la fenêtre de sa cuisine. Elle nous en parle.

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Jonas Holthaus
14 septembre 2020

Elle a écrit son nouvel album dans sa cuisine berlinoise et elle est partie l’enregistrer aux célèbres studios londoniens d’Abbey Road. Avec le fiévreux et nocturne «Halluzinationen», qui vient de sortir, Sophie Hunger nous invite à méditer sur la frontière qui sépare le réel de l’imaginaire. L’auteure-compositrice- interprète suisse de 37 ans évoque pour nous la période inspirante du confinement, le bar illégal qu’elle a fréquenté dans la cave de son immeuble, la mystérieuse prostituée qui lui a inspiré une chanson, les bienfaits de la solitude et l’endroit où elle se sent le plus chez elle.

En avril, vous avez donné un concert épatant chez vous pour le site du Royal Albert Hall de Londres. On dirait que vous n’avez pas eu le temps de vous ennuyer pendant le confinement.

C’est vrai, j’ai beaucoup travaillé. J’ai écrit de nouvelles chansons et repris contact avec certains musiciens que je n’avais plus vus depuis un moment. On a commencé à jouer ensemble en petits groupes, à deux ou à trois. C’était une période assez inspirante, remplie de musique, en fait. Sauf qu’on ne pouvait pas donner de concerts. Mais ça m’a donné presque envie de faire encore plus de musique, peut-être parce qu’elle était en danger de ne plus exister.

Vous avez été confinée en Suisse?

Oui, j’ai passé tout le mois d’avril en Suisse ce qui était assez cool. Je suis rentrée à Berlin après quelques semaines.

 

Pourquoi avoir choisi d’enregistrer «Halluzinationen» à Abbey Road?

Pour ce disque nous nous sommes imposé beaucoup de règles et de challenges. On s’est dit qu’on allait tout faire en live, jouer le disque d’une traite, sans s’arrêter entre les morceaux. On a aussi décidé de ne pas ajouter d’overdubs (ndlr: sons rajoutés), de tout faire dans la même pièce. Je me suis donc dit que si on allait se frotter à toutes ces difficultés, il fallait au moins le faire dans le meilleur studio du monde! Et comme on n’avait besoin que de deux jours pour enregistrer, on pouvait se permettre d’aller à Abbey Road. Ce n’était pas trop cher.

 

 Le très célèbre Abbey Studios, c'est ici que Sophie Hunger a enregistré son dernier album. Les Beatles, Pinkfloyd, Lady Gaga ou même Kanye West on également enregistré dans ce studio.

 

Avez-vous enregistré dans ces conditions parce que vous souhaitiez vous «mettre en danger»?

Je voulais adopter la démarche inverse de mon dernier album «Molecules». On l’avait construit pièce par pièce, un peu comme le jeu Tetris. Faire de nouvelles choses, ne pas répéter les mêmes mécanismes nourrit l’envie et m’aide à rester créative.

 

«Molecules» était un disque de rupture. Quel a été le point de départ de «Halluzinationen»?

J’ai eu envie de parler des hallucinations, du monde de l’imagination, de la frontière qui sépare le réel de l’imaginaire. Peut-on trouver la vérité dans ce qui n’est pas réel? Je voulais réaliser un disque qui tourne un peu autour de cette question, de la valeur de l’imaginaire.

Clip d'un des nouveaux titre de Sophie Hunger: Bad Medication

Parlez-nous du bar illégal que vous avez fréquenté pendant l’écriture de l’album et qui a inspiré notamment le titre «Liquid Air».

Il n’a pas existé très longtemps. Quand les autorités ont appris son existence, elles l’ont fermé. A Berlin, cela arrive souvent. Des bars ouvrent, puis trois ou quatre mois plus tard, ils ferment. Mais c’était chouette parce que ce bar se trouvait dans la cave de mon immeuble.

 

C’est pratique…

Très pratique, oui! C’était un endroit très intéressant et en même temps pas du tout parce que personne là-dedans n’était sobre. On ne savait jamais trop si ce qu’on entendait et vivait là était vrai ou pas. Et ça se prêtait bien à mon travail sur le disque.

 

C’est vrai qu’il fallait passer un alcootest pour y accéder?

Oui, c’est un bidule qu’ils avaient acheté sur le web. Tu pouvais même le connecter avec ton téléphone et après il fallait souffler dedans et ça donnait un chiffre. Tu ne pouvais pas entrer si tu n’étais pas assez alcoolisé!

 

Parlez-nous aussi de la femme qui a inspiré la très belle chanson «Maria Magdalena».

Devant mon immeuble, il y a une place et Maria Magdalena est souvent là. C’est une prostituée que je vois de ma cuisine, où se trouve mon studio. Un jour, je me suis demandé pourquoi elle s’est donné ce nom. Peut-être parce que Maria Magdalena inspire le respect à cause de sa relation avec Jésus. Il s’agit peut-être de sa façon à elle de prouver sa valeur dans la société. Ou peut-être qu’elle ne sait rien de tout ça. J’ai beaucoup réfléchi à Maria Magda­lena en l’observant de ma fenêtre. J’ai ressenti un grand besoin de lui rendre hommage parce que sa présence me rassurait. J’ai voulu la rendre visible.

 

Vous lui avez parlé?

Non, je n’ai jamais vraiment osé. Mais dans ce titre je parle avec elle. Si l’on se demande pourquoi l’art est important, c’est parce qu’on ose faire dans cet espace des choses qu’on ne s’autorise pas à faire pour de vrai. Donc à travers cette chanson, je demande à Maria Magdalena de venir me rendre visite et je lui parle.

 

Peut-on dire qu’il s’agit d’un disque nocturne, inspiré notamment par le monde de la nuit?

Oui, très inspiré par la nuit. C’est sûr.

Sophie Hunger, entre réel et imaginaire. Elle a aussi écrit la musique du film «Ma vie de Courgette», plusieurs fois récompensée.

Par la solitude également?

Oui, beaucoup aussi. J’ai lu un livre d’Oliver Sacks (ndlr: célèbre neurologue et écrivain anglais) intitulé «Hallucinations» où il explique ce qu’elles produisent, d’un point de vue scientifique, dans notre cerveau. En fait, les hallucinations sont souvent liées à un manque. Par exemple, une personne qui devient aveugle va en développer. Lorsque le cerveau a un manque, il a tendance à créer cette chose lui-même. Et j’ai trouvé ça très intéressant parce que je me suis dit que tous nos rêves, notre imagination et notre fantaisie naissent d’un manque ou d’un désir. Un désir vient aussi d’un manque. Cela ne doit pas être forcément négatif. C’est juste qu’on a besoin de quelque chose et donc on produit des idées, des images, des rêves. Et je crois que la solitude peut être justement une situation où l’on ressent un grand manque mais qui peut aussi générer beaucoup de créativité.

 

Vous avez vécu en Suisse, à San Francisco et à Berlin. Où vous sentez-vous le plus chez vous?

Difficile à dire (elle réfléchit)… Je dirais quand même à Berlin aujourd’hui. Pas forcément à cause de la ville mais je crois que je me sens le plus chez moi quand je suis entourée par mon milieu, par d’autres musiciens, en faisant mon travail. C’est plutôt ça qui me fait me sentir à la maison. C’est peut-être un chez-soi ou un pays imaginaire. Pas un lieu géographique mais un endroit dans la tête, des valeurs partagées ou une culture partagée. Et je trouve ça beaucoup à Berlin parce qu’il y a là-bas une foule de gens qui vivent comme moi, qui font de la musique et partent en tournée.

 

Etes-vous optimiste par rapport à un prochain retour sur scène?

Non et oui. Je crois que la normalité telle que nous la concevions avant la pandémie ne reviendra que lorsqu’on aura trouvé un vaccin. Ça pourrait prendre entre un et trois ans, j’imagine. C’est encore très loin mais on va trouver des alternatives, dans des configurations sûrement plus petites. On ne va pas gagner beaucoup d’argent mais on ne va pas s’arrêter de jouer. Et il ne faut pas désespérer, surtout pas quand on est auteur, parce qu’on peut continuer à écrire des chansons. Personne ne nous empêche d’avoir des idées, d’écrire des textes et des mélodies. C’est plutôt pour les gens qui travaillent dans l’industrie des concerts − musiciens, techniciens − que cela risque de poser un sérieux problème de survie très bientôt.