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INTERVIEW
Philip Jaffé

Un lien à préserver

Spécialisé en psychologie de l’enfant, Philip Jaffé décrypte les relations entre grands-parents et petits-enfants, ainsi que les conséquences du confinement sur ces liens si importants.

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Getty Images | Sedrik Nemeth
20 avril 2020
Des grands-parents qui jouent avec  leurs petits-enfants: une scène révolue  en ces temps  de pandémie.

Des grands-parents qui jouent avec leurs petits-enfants: une scène révolue en ces temps de pandémie.

Comment décririez-vous le rôle des grands-parents dans les familles?

Il est crucial. Dans nos sociétés occidentales marquées par des changements sociologiques majeurs – essor de l’espérance de vie, femmes actives sur le plan professionnel –, les grands-parents possèdent de multiples casquettes.

Quelles sont ces casquettes?

Les grands-parents épaulent les parents dans la prise en charge des enfants, à tel point qu’on a coutume de dire qu’ils sont les nounous les plus sollicités de Suisse. Ils ont un rôle de soutien, de présence quasi quotidienne, pour autant qu’ils résident à proximité du foyer familial. Même si ce volet est moins mis en avant, ils apportent un appoint financier aux loisirs des enfants.

Psychologue de renom, Philip Jaffé (61 ans) enseigne à la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l'Université de Genève.

Quelle est la nature des liens entre grands-parents et petits-enfants?

Les grands-parents incarnent des figures morales pour les petits-enfants, tout en contribuant à leur construction identitaire et au développement de leurs capacités cognitives. Ils sont les gardiens de certaines valeurs, le réceptacle d’une forme de sagesse.

Qu’entendez-vous par là?

Mères et pères, souvent absorbés par le travail, ont la tête dans le guidon. Les grands-parents, eux, disposent d’un temps de loisirs et de discussions. Ils peuvent dès lors se vouer à des hobbies tels que le jardinage ou la cuisine, expliquer les choses aux enfants avec la disponibilité, le recul et l’expérience qui sont les leurs. Autre aspect, les grands-parents représentent, aux yeux des petits-enfants, des mentors auxquels on ira volontiers se confier.

Et qu’en est-il sur le plan émotionnel?

Les grands-parents sont surtout foca­lisés sur l’affectif. Davantage que les parents, ils évoluent avec leurs petits- enfants dans la confidence, l’humour, la bienveillance, voire l’autodérision. Grâce à leur capacité d’écoute, ils représentent une sorte de refuge pour les enfants quand ceux-ci vivent des tensions au sein du foyer familial. En d’autres termes, les gosses peuvent se plaindre auprès des grands-parents pour résoudre d’éventuels conflits.

Identifiez-vous d’autres aspects des relations entre grands-parents et petits-enfants?

Les grands-parents peuvent être considérés comme les historiens de la famille. Ils sont des «machines à remonter le temps», dans la mesure où ils transportent les enfants à travers les âges grâce à leurs connaissances personnelles et à leur grande expérience de vie. Je me souviens de ma grand-mère qui évoquait la grippe espagnole apparue au début du XXe siècle, soulignant combien cette tragédie l’avait marquée pendant l’enfance.

Justement, quelles sont les séquelles psychologiques de l’actuel confinement sur les rapports entre petits-enfants et grands-parents?

Il est difficile de les évaluer avec précision, car nous sommes encore immergés dans cette situation inédite. On soulignera néanmoins que les liens d’attachement des enfants avec leurs grands- parents passent par le tactile et que la perte de ce contact physique a évidemment des conséquences psychologiques.

Pouvez-vous préciser votre pensée?

Il existe, entre grands-parents et petits-­enfants, une sorte d’affection tactile qui a une saveur différente de l’amour que les enfants portent à leurs parents. Pour l’exprimer autrement, ce n’est pas la même chose d’être dans les bras d’une maman que dans ceux d’une grand- maman. Ma belle-mère, à savoir la grand-mère de mes deux enfants qui vit cloîtrée au Tessin, pleure car elle ne peut plus toucher ses petits-enfants. Cette proximité physique, tactile que leur dénie le confinement est difficile à supporter pour les anciens.

Et comment les enfants vivent-ils cette séparation forcée?

Ils sont déboussolés. Ils se demandent pourquoi ils ne peuvent plus rendre visite à leurs grands-parents, pourquoi ils ne sont plus autorisés à leur tenir la main, à les embrasser, à passer du temps sur leurs genoux. Les enfants vivent mal cette rupture du contact physique, d’autant plus qu’ils sont entiers sur le plan affectif. Quand une personne est importante à leurs yeux, elle se mue en héros. Certes, les parents sont les héros du quotidien, mais les grands- parents demeurent des personnages centraux dans le cadre familial. Les enfants souffrent dès lors que les rituels entre générations sont bousculés, que les liens se distendent à ce point, que la proximité physique disparaît.

Peut-on évoquer des symptômes dépressifs chez les enfants?

Je n’irais pas jusque-là. Les enfants ne sont pas dans la dépression, mais plutôt dans la tristesse. La plupart d’entre eux sont résilients, ils compensent par les relations sur les réseaux sociaux, par exemple. D’ailleurs, nous ne sommes pas dans une situation de guerre avec des risques de bombardements. Les liens sociaux sont certes altérés mais ils continuent sous d’autres formes.

Revenons à ce qu’il advient dans la tête des grands-parents.

Catégorie la plus vulnérable de la pandémie de coronavirus, ils endurent un confinement plus radical que celui des parents et des petits-enfants, et de la population en général. Pour les seniors, il s’agit d’une question de survie. Or, les petits-enfants font vibrer les grands- parents, si bien que la mise entre parenthèses de cette relation est d’autant plus cruelle pour eux. Face à l’isolement forcé, certains grands-parents se dévalorisent ou culpabilisent. Ils vivent avec le sentiment qu’ils paraissent fragiles et vulnérables aux yeux de leurs petits- enfants, ce qui a un effet significatif sur leur estime de soi et leur moral.

Comment remédier à cette situation?

Il faut préserver des avenues de communication entre petits-enfants et grands-­parents, par le biais des technologies numériques mais aussi des canaux plus classiques, comme les courriers traditionnels ou le téléphone. Et il faut faire preuve de créativité: pourquoi n’endormirions-nous pas les enfants avec un smartphone près du lit avec la voix de la grand-mère qui raconte une histoire?

Comment gérez-vous le problème avec vos enfants?

J’explique à mes enfants de 8 et 11 ans ce que l’on vit, ce que le Conseil fédéral a décidé, je mets l’accent sur la signifi­cation de la maladie, sur les comportements à adopter. Je pars du principe que les liens entre petits-enfants et grands-parents ne doivent pas être interrompus, qu’il faut même les renforcer par des échanges sur les plateformes numériques et des rituels de mise en contact entre générations, tels que des coups de téléphone réguliers.