«Elles ont un petit goût sucré» | Coopération
X

Recherches fréquentes

INTERVIEW
RALUCA ANTONESCU

«Elles ont un petit goût sucré»

Son dernier roman parle de femmes, de secrets, et de jardins. Raluca Antonescu, quant à elle, cultive son lien à la nature en cueillant avec parcimonie des plantes sauvages à déguster. Entretien en promenade cueillette.

PHOTO
Patrick Gilliéron Lopreno
26 avril 2021
«Les violettes? Pour décorer une salade, et on peut les grignoter.» La romancière (44 ans) a le goût des fleurs comestibles depuis l?enfance.

«Les violettes? Pour décorer une salade, et on peut les grignoter.» La romancière (44 ans) a le goût des fleurs comestibles depuis l?enfance.

Raluca Antonescu a publié plusieurs romans. Dans l’un de ses derniers livres, Inflorescence (Ed. La Baconnière), elle raconte une histoire de transmission et de non-dits entre quatre femmes, du Jura à la Patagonie.

Elle-même a vécu une enfance atypique, puisque ses parents ont fui seuls la Roumanie quand elle avait deux ans, et son frère quelques mois. Restés avec leurs grands-parents, les deux enfants ont retrouvé leurs parents en Suisse deux ans plus tard, en échange de «pas mal d’argent», et en renonçant à la nationalité roumaine. Apatride durant 20 ans, Raluca Antonescu a été «à deux doigts de faire de la prison en Egypte» à cause de ce statut particulier, avant d’obtenir un passeport suisse à 25 ans.

Elle a grandi près de Bulle puis dans un petit village saint-gallois où elle se souvient d’«une enfance de rêve». Arrivée à l’âge de 12 ans à Genève, elle y enseigne aujourd’hui les arts plastiques dans une école primaire, mais accorde 50% de son temps à l’écriture. Et s’adonne à son hobby: la cueillette de plantes sauvages.

Pendant notre promenade au parc de La Grange, à Genève, elle nous montre des primevères, des violettes, des pâquerettes et des véroniques. Mais elle prévient: en cas de doute, s’abstenir.

Comment mange-t-on ces fleurs?

Les violettes (en photo page 35) et les primevères (en photo ci-contre) ont un petit goût sucré. Elles peuvent décorer une salade, et on peut les grignoter. C’est très savoureux, mais on ne va pas en faire un repas. On peut aussi manger les feuilles de primevère en salade ou à la poêle, mais quand elles sont jeunes. Enthousiaste, elle désigne un pissenlit.

Le pissenlit a une signification particulière pour vous?

C’est une plante que les jardiniers détestent, qu’ils considèrent comme des nuisibles qui se répandent trop facilement, et qui sont très difficiles à déloger. Les racines poussent très loin dans le sol; il reste toujours un petit bout qui va repousser. En même temps, on peut manger la racine toute l’année, en la bouillant pour qu’elle soit moins amère. Tant mieux qu’on ne puisse pas s’en débarrasser, car on a toujours un bout de cette plante à déterrer pour se nourrir au cas où, ce que je trouve très rassurant.

La fleur se mange-t-elle aussi?

Tout à fait! Par exemple en salade avec des oranges, c’est délicieux. Soit salée, avec une vinaigrette et des feuilles, ou sucrée, avec du miel et du citron. Les boutons aussi sont très bons.

Quels sont vos principes quand vous faites de la cueillette?

Il ne faut pas cueillir la plante si on n’est pas absolument certain de la reconnaître. On peut cueillir quelques fleurs, mais elles sont sauvages: il faut en laisser aux insectes et aux animaux.

Quand avez-vous commencé à manger des plantes sauvages?

Quand j’étais toute petite, dans mon village du canton de Saint-Gall. Tous mes amis étaient des fils de paysans. Nous étions tout le temps dehors. Et on suçait les trèfles, une fleur au goût sucré. On mangeait également l’oseille, des feuilles acides, et les jeunes pousses de sapin, très claires, acides elles aussi, très vivifiantes. C’était ma façon d’explorer et d’entrer en lien avec la nature.

Ça me connecte au monde autour de moi, je me sens moins seule. La romancière s’interrompt. Ah, voilà du plantain lancéolé!

Comment l’utilise-t-on?

Pour les piqûres d’insectes ou d’orties, c’est par exemple très efficace. Il faut l’écraser pour faire sortir le jus, la poser, et si possible, maintenir la feuille avec un pansement. Elle est comestible, mais vraiment amère. Par contre, la fleur en bouton est très bonne à la poêle en apéro, elle a le goût de champignon.

Mangez-vous ces plantes avec votre mari et votre fille de 12 ans?

Quand j’étais enceinte, j’habitais en France voisine un peu en montagne, et il y avait plein d’ail des ours pas loin. J’ai eu ce trip où j’ai fait des pestos à profusion que j’offrais à tout le monde, telle une mère nourricière, et j’en ai consommé énormément. Ça fait maintenant partie des plantes que ma fille Ilinca reconnaît facilement. On va les cueillir ensemble pour préparer des pestos, et on ne mange que ça pendant deux semaines, jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus! C’est l’un de nos liens.

Comment faites-vous ce pesto?

Il faut bien laver l’ail des ours. Moi je le laisse tremper dans de l’eau avec du vinaigre. Puis je le hache grossièrement, j’ajoute des pignons, ou des amandes ou même des noisettes, idéalement en poudre, du parmesan, de l’huile d’olive, du sel, et je passe le tout au mixeur.

 

«En salade avec des oranges, le pissenlit, c’est délicieux»

Raluca Antonescu

 

Peut-on confondre l’ail des ours avec une plante toxique?

Oui, par exemple avec l’arum, quand il est jeune. Mais quand elle grandit, la feuille de cette plante toxique prend une forme de cœur. On peut également le confondre avec le muguet, qui pousse en général plus tard, et dont les feuilles jeunes s’enroulent autour du pédoncule, contrairement à l’ail des ours. Au moindre doute, il ne faut surtout pas cueillir la plante.

Pour écrire votre roman «Inflorescence», vous êtes allée en Patagonie?

Oui, j’y ai passé quatre mois en famille. J’avais obtenu une bourse et j’ai pu prendre une année sans solde. On a traversé le pays dans l’idée de questionner ces cultures intensives, parce qu’il y en a énormément. En même temps, il y a des forêts millénaires, et des endroits où l’homme n’a jamais posé le pied, un côté très sauvage que je recherchais. C’est vraiment grand et très peu habité, on a la nature à perte de vue dans la majorité des endroits. Ça ouvre la pensée de voir qu’il n’y a pas que l’être humain et son point de vue.

Dans votre livre, chaque personnage a une façon différente d’aborder le jardin.

Aloïse a utilisé les plantes pour survivre, elles ont été un moyen de subsistance. Vivian, elle, avec en plus sa main gantée, qu’elle ne veut pas salir, est coupée de la nature, parce que c’est Amalia qui l’a élevée. Mais son beau-père va lui transmettre ça et va la mettre en lien. Et Catherine plante des arbres en Patagonie sans s’arrêter, pour éviter de faire face à des choses trop dures.

Cette relation au jardin dépend de l’histoire de chaque personnage?

C’est la question qui m’obsède. J’ai l’impression que chaque génération veut écrire son histoire sur un sol net, mais je crois beaucoup au transgénérationnel. Il y a souvent une forme d’héritage invisible. Si c’est un truc horrible, un secret, il peut pourrir sur plusieurs générations, mais si c’est positif, ça peut nourrir énormément. C’est aussi ça que je voulais mettre en scène. On bataille énormément, on veut construire son propre jardin, et après, petit à petit, on est prêt à accepter les plantes qui viennent des autres.

Le jardin est une métaphore pour autre chose?

C’est l’idée du jardin à soi, cet espace qu’on crée. Pour tous les gens que j’ai rencontrés et qui aiment leur jardin, ces jardins deviennent vraiment une expression d’eux-mêmes.