«Je me sens beaucoup plus forte» | Coopération
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INTERVIEW
Hannah Reid

«Je me sens beaucoup plus forte»

Hannah Reid s’affirme dans un album jubilatoire au parfum féministe. La chanteuse de London Grammar nous parle de son combat contre la fibromyalgie, de masculinité toxique, de l’envers du rêve américain, de ses souvenirs du Montreux Jazz et du conseil que lui a donné Chris Martin.

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Crowns & Owls
12 avril 2021
Hannah Reid, 31 ans, est la voix (fascinante) de London Grammar, dont le premier album «If You Wait», en 2013, s'est vendu à 2 millions d?exemplaires.

Hannah Reid, 31 ans, est la voix (fascinante) de London Grammar, dont le premier album «If You Wait», en 2013, s'est vendu à 2 millions d?exemplaires.

Elle est la voix divine de London Grammar, trio londonien dont la pop vaporeuse et mélancolique enchante les fans aux quatre coins du monde. Pourtant, on en sait finalement peu sur la discrète Hannah Reid. La chanteuse anglaise s’était jusqu’ici presque effacée derrière le groupe qu’elle forme avec Dan Rothman (guitare) et Dot Major (claviers) depuis leur rencontre à l’université de Nottingham. Elle se met en avant et s’affirme avec «Californian Soil» (sortie le 16 avril), une ode féministe aux atmosphères filmiques qui débute sur sol californien en mode trip hop et nous balade jusqu’aux dancefloors d’Ibiza. Confidences.

Ce troisième album est le plus joyeux et rythmé de votre discographie…

Je crois que cette énergie est en harmonie avec ce que je dis dans mes textes. Je ne suis plus triste aujourd’hui et je me sens beaucoup plus forte. J’avais envie que la musique le reflète.

Vous avez entamé l’enregistrement avec très peu d’énergie car vous souffriez de fibromyalgie. Comment l’avez-vous vécu?

Comme l’une des périodes les plus effrayantes de ma vie parce que j’étais très malade et je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait. Ce type de maladie chronique est mal connu donc il a fallu du temps pour la diagnostiquer. Mais ce que je trouve beau, c’est que la réalisation de ce disque a eu un effet très cathartique sur moi et je me suis sentie beaucoup mieux au fil du processus.

Aviez-vous déjà souffert de cette maladie auparavant?

Je me suis sentie mal lors de la tournée du premier album sans savoir ce qui m’arrivait. J’ai fait comme si tout allait bien pendant un an. A la fin, ça m’a vraiment assommée. J’étais tout le temps fatiguée. J’ai tout essayé pour reprendre des forces. J’ai changé de régime alimentaire et me suis remise sur pied. Mais ensuite, la même chose s’est reproduite après notre deuxième disque. J’ai donc fait une pause pour vraiment réfléchir à ce qui se passait. Je sais maintenant que j’aurai toujours ça et le plus important est que je ne me surmène pas.

Vous assumez réellement le rôle de leader du groupe avec ce disque. Pourquoi maintenant?

Je crois que tomber tellement malade m’a rendue plus déterminée à exprimer ce que j’avais envie de dire. Quand on perd la santé, on perd tout. Et j’ai eu l’impression de ne plus rien avoir à perdre. Je me fiche de ce que les gens pensent et de leurs opinions sur ce qu’on devrait dire ou le type de musique que nous devrions faire.

Vous ne vous sentiez pas libre de vous exprimer auparavant?

Je me censurais. Je ne m’étais pas autorisée à me lâcher dans notre deuxième album. Et je crois que c’est à cause de mon expérience pernicieuse dans l’industrie de la musique. Je ne me suis pas sentie moi-même pendant des années et ce disque m’a vraiment aidée à guérir.

Parlez-nous de votre expérience dans cet univers très masculin.

Elle a été fascinante mais toxique et j’ai ressenti ça dans tous les aspects de l’industrie. Avec les responsables du label ou nos producteurs, qui pensent que les garçons s’occupent de la musique et que je me pointe après pour chanter. Ou encore en tournée, avec les techniciens. On juge les femmes différemment. Si les hommes défendent vigoureusement leurs idées artistiques, on considère qu’ils ont de l’intégrité. Moi, j’avais le sentiment qu’on me trouvait vraiment difficile.

La parole des femmes dans l’industrie musicale ne s’est-elle pas un peu libérée avec le mouvement #MeToo?

J’ai l’impression d’être la dernière à dire ce que je pense! J’admire toutes ces artistes plus jeunes que moi qui disent leur vérité et s’en fichent complètement. Certaines ont dix ans de moins que moi, ce qui est terrifiant! Billie Eilish m’inspire tellement et je trouve ça magnifique.

«Californian Soil» évoque la fin de votre rêve américain. Pourquoi?

J’ai consommé beaucoup de culture américaine en grandissant, ses sitcoms et grandes pop stars. Lorsque nous sommes partis en tournée en Amérique, cela ne s’est pas passé comme je l’avais imaginé. C’est un des plus beaux pays que j’ai visité mais aussi celui où j’ai vu le plus de pauvreté. C’est de ça qu’il est question dans l’album, de désillusions et de choses qu’on imagine être géniales ou belles mais qui ont un fond toxique.

L’Amérique est aussi une métaphore de la masculinité toxique pour vous?

Oui. On a tous vu ce qui s’est passé là-bas et c’est juste terrifiant. Ça rejoint mon expérience personnelle, ici aussi, au Royaume-Uni. Mes copines et moi avons toutes été victimes de mauvaises expériences au travail. Et en tant que femme, j’ai été confrontée au sexisme toute ma vie. J’ai donc amalgamé ces deux choses dans l’album et fait de l’Amérique une métaphore de mon expérience personnelle.

«Lord It’s A Feeling» est un titre puissant qui parle de relations toxiques, justement.

Je mets mon âme à nu dans cette chanson. Je crois que c’est la première fois que je dis un gros mot dans l’un de nos morceaux et c’est effrayant! Elle parle du gars qui te trompe ou est très malhonnête avec toi, puis essaie de te faire croire que tu te fais des idées et tu es folle. Mes copines et moi avons toutes vécu ça. J’ai eu envie d’écrire cette chanson pour elles. Cela dit, je connais aussi plein d’hommes formidables qui ne sont pas du tout comme ça.

L’album est imprégné d’ambiances filmiques. Le cinéma, une passion?

Les films sont tout pour moi. Je revois souvent mes favoris. Mon préféré de tous les temps est «Erin Brockovich» dont je connais par cœur chaque réplique. Petite, j’adorais Julia Roberts. J’étais aussi sensible à l’esthétique et la musique du film. Et puis à l’histoire de ces habitants qui se battent pour qu’on reconnaisse qu’ils ont été empoisonnés. J’étais aussi fan de n’importe quel film avec Leonardo DiCaprio.

Envisagiez-vous déjà de devenir chanteuse à l’époque?

J’adorais écrire des chansons quand j’étais jeune mais je voulais en fait devenir actrice. Cela dit, je ne m’attendais pas concrètement à réussir dans le cinéma ou la musique. J’ai fini dans un groupe et ça a juste marché. Ça a été un vrai choc.

Hannah Reid avec le guitariste Dan Rothman (debout) et Dominic «Dot» Major aux percussions et aux claviers: le groupe pop London Grammar.

Pensiez-vous à un job plus réaliste?

Les êtres humains et la psychologie me passionnent, donc si je ne faisais pas ce métier, j’aurais probablement choisi de devenir thérapeute. Mais je suis très désorganisée et distraite, donc j’aurais eu beaucoup de peine à fonctionner dans un autre environnement professionnel. Je m’en tire de justesse avec ce job!

En attendant de vous revoir sur scène, quels souvenirs gardez-vous de vos concerts au Montreux Jazz?

Une fois, 30 secondes avant d’entrer sur scène, j’ai repéré un visage familier qui nous observait. Je me suis dit: «Mais qui est ce vieux gars assis là-bas? Je suis certaine que je le connais.» Tout d’un coup, j’ai réalisé que c’était Quincy Jones. A cet instant, j’ai pensé: «Mon Dieu, tu ne peux pas te planter. Tu dois absolument être au top!» C’était extraordinaire qu’il ait assisté au concert. Je n’en reviens toujours pas que cela soit arrivé!

Etes-vous souvent intimidée par d’autres stars?

Tout le temps. Je fais ce métier à cause d’autres musiciens, donc je suis éblouie quand je croise mes idoles. Je me suis probablement mise dans l’embarras plus d’une fois.

Qui sont vos idoles?

Je n’ai pas eu la chance de connaître Gladys Knight, Whitney Houston et Nina Simone. J’ai rencontré Chris Martin qui a été très gentil avec moi et m’a donné un conseil précieux. Il m’a dit que pour arriver au bout d’une tournée je devais ménager ma voix et m’abstenir de parler entre chaque concert. C’est dur à faire, mais fondamental.