«Je ne dis pas adieu mais plutôt au revoir» | Coopération
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HANSUELI LOOSLI

«Je ne dis pas adieu mais plutôt au revoir»

Hansueli Loosli a rejoint Coop il y a près de 30 ans. Dans les années qui ont suivi, il en a fait le distributeur le plus durable de Suisse et un modèle de prospérité. A la fin du mois, il se retire de son poste de président du Conseil d’administration et revient ici sur une période riche en événements.

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Heiner H. Schmitt
26 avril 2021

Hansueli Loosli, que ressentez-­vous au moment de quitter Coop?

Des sentiments contrastés. D’un côté, je suis fier d’avoir contribué à faire bouger les choses, avec le soutien de nombreux collaborateurs, et d’avoir formé une équipe dont est issu mon successeur Joos Sutter, car cela me tenait vraiment à cœur. Et lorsque nous faisons le bilan de l’année écoulée, nous pouvons vraiment être très fiers d’avoir des employés qui sont restés motivés et qui ont fourni un travail remarquable malgré les conditions difficiles liées au semi-confinement, car cela ne va pas forcément de soi. D’un autre côté, je suis également conscient de transmettre quelque chose dont j’ai fait partie. Mais dans mon esprit, Coop et moi resterons toujours indissociables.

 

Quels sont vos projets pour l’avenir?

Je vais continuer à assumer la présidence du groupe Transgourmet. En ces temps difficiles, il y a et il y aura encore beaucoup de travail à faire pour soutenir la gastronomie. J’ai aussi été désigné pour prendre la présidence du Conseil d’administration de Pilatus Flugzeug­werke AG à Stans (NW) et mon élection sera proposée lors de la prochaine assemblée générale. C’est une entreprise suisse extrêmement intéressante, très active à l’international, et qui a été remarquablement présidée et développée par Oscar Schwenk et son équipe. Parallèlement, je vais également conseiller la famille Deichmann, ainsi que des petites et moyennes entreprises comme, par exemple, Kenny’s Auto-Center AG, en tant que membre du Conseil d’administration.

 

Vous êtes-vous fixé des objectifs personnels?

J’avais dit un jour que j’aimerais pratiquer à nouveau l’équitation, mais aussi jouer du piano et progresser en italien. Mais, pour être honnête, mon passe-temps préféré est le travail. Je me suis toujours vu comme un entrepreneur, et c’est pourquoi le travail continuera de m’inspirer, d’être mon moteur. J’en ai besoin pour mon équilibre. Mais j’ai toutefois acheté un cheval et je compte bien, à l’occasion, me remettre à l’équitation.

 

«Pour réussir, il faut aimer les gens, c’est avec eux qu’on progresse»

Hansueli Loosli

 

Quelle race de cheval avez-vous choisie?

Un étalon Oldenburg de cinq ans. On a déjà fait quelques sorties ensemble, ce qui m’a valu pas mal de douleurs par la suite. (Rires) Trente ans sans faire de cheval, ça a été un sacré défi pour mes muscles, mais c’est un vrai plaisir.

 

Vous étiez un cavalier ambitieux et vous avez eu l’opportunité d’en faire votre métier. Avez-vous regretté d’avoir pris une autre voie?

Jamais! Mon père m’a dit à l’époque que je devais choisir entre mon métier et le sport. Et à l’époque déjà, il était évident pour moi que j’opterais pour le métier.

Pourquoi?

Vous imaginez, un jour, vous faites une chute de cheval, et tout est terminé...

Cela aurait pu aussi vous arriver dans le cadre professionnel…

Bien sûr, mais ensuite, on se relève et on va de l’avant.

 

Vous avez passé près de 30 ans chez Coop. Vous vous souvenez de votre premier jour de travail?

Oui, comme si c’était hier. Je m’étais rendu au siège, à Bâle, qui s’appelait encore Coop Suisse à ce moment-là. J’étais assis dans le bureau du président de la Direction qui manipulait ostensiblement un dossier. Lorsque je lui ai demandé ce que c’était, il m’a dit qu’il s’agissait du dossier Coop Zurich, une affaire compliquée, car la coopé­rative zurichoise était en difficulté à l’époque, et il n’avait personne pour s’en occuper rapidement. J’ai donc accepté et, quelques jours plus tard, j’ai repris Coop Zurich et j’ai également été nommé responsable de la division non alimentaire de Coop Suisse. C’était le 1er septembre 1992.

 

Trois ans plus tard, Coop Zurich était de nouveau dans les chiffres noirs. La décision d’accepter spontanément ce défi a-t-elle été la plus importante de votre carrière?

Non, mais j’ai pu utiliser les connaissances acquises grâce à mon expérience chez Waro et j’ai aussi beaucoup appris sur Coop. La décision la plus importante fut Coop Forte, la fusion de toutes les coopératives Coop. Certains se sont moqués de moi à l’époque, mais en l’espace de 12 mois, nous avons réussi à faire approuver la fusion à l’unanimité par toutes les coopératives. Ce fut probablement le plus grand et le plus important moment de l’histoire de Coop.

 

Comment avez-vous réussi ce tour de force?

Comme je travaillais pour Coop Suisse et Coop Zurich, je connaissais les deux parties impliquées. A cette période, il y avait des coopératives très riches et d’autres très pauvres. Les plus riches détenaient déjà de solides parts de marché et leurs chances d’expansion étaient faibles, tandis que les plus pauvres ne pouvaient pas construire de nouveaux magasins faute de moyens. Ajoutée au fait que la concurrence étrangère attendait patiemment en coulisses et que Coop était alors endettée à hauteur de 7 milliards, cette prise de conscience a incité les Conseils d’administration et les délégués des coopératives à se remettre en question. La décision la plus importante n’a donc pas été prise par moi, mais par les Conseils d’adminis­tration des coopératives, et ensuite par 1000 délégués issus des régions. Ils ont ouvert la voie à ce que Coop est aujourd’hui. Ce fut probablement le plus grand et le plus important moment de mon parcours et de l’histoire de Coop.

 

Qu’avez-vous appris sur les gens au cours de votre carrière?

Que pour réussir, il faut aimer les gens. Sinon, le commerce de détail n’est pas fait pour vous. Dans ce domaine, on ne progresse qu’avec la contribution des gens. Vous avez besoin de confiance, et vous devez remettre l’autre en question et l’encourager; ce qui signifie que vous vous remettez vous aussi en question.

 

Et qu’avez-vous appris sur vous-même?

(Il rit.) Qu’il arrive que l’on accorde trop facilement sa confiance, quitte à être parfois déçu. Ou encore, qu’il faut toujours se relever lorsque l’on tombe.

 

Comment gérez-vous les échecs?

Comme un sportif! Les champions olympiques, par exemple, ne naissent pas avec cette qualité innée. Il faut s’entraîner dur, acquérir de l’expérience et le chemin le plus direct n’est pas toujours le meilleur. Il faut se relever après les défaites, regarder devant soi et continuer à se battre.

 

Quelles compétences vous ont permis d’arriver là où vous êtes aujourd’hui?

Un mélange de beaucoup de choses et aussi un peu de chance, celle d’avoir rencontré des gens qui croyaient en moi et voulaient faire bouger les choses avec moi. Je n’aurais jamais réussi tout seul.

Vous connaissez de nombreux employés par leur nom. Comment faites-vous? Y a-t-il un truc?

J’y arrivais encore mieux avant. J’ai une sorte de mémoire photographique et je peux immédiatement attribuer un nom à un visage. Ça marche dans 99% des cas.

 

Etes-vous heureux lorsque vous repensez aux 30 dernières années?

Oui, très. Je suis fier que nous soyons arrivés au sommet ensemble. Le groupe Coop se trouve aujourd’hui dans une situation très différente de celle de l’époque. Outre le succès du commerce de détail alimentaire, nous sommes numéro un sur le marché de l’électronique grand public grâce à de nouveaux acteurs, parmi lesquels Interdiscount et Fust, et avec Bell Food Group, nous avons construit et développé une entreprise solide de produits convenience et végétariens/végétaliens. Mais nous sommes également devenus numéro un dans le secteur des carburants avec Coop Mineraloel AG et dans le segment des produits de proximité avec Coop Pronto. Et avec Transgourmet, nous sommes numéro deux dans le secteur des services et de la livraison de produits frais en Europe. En résumé, nous avons procédé à de nombreuses optimisations et, en même temps, nous avons construit quelque chose de nouveau. Ceci a contribué à renforcer les résultats de l’ensemble du groupe Coop.

 

Avec le recul, quels sont les points sur lesquels vous avez échoué?

Il y en a probablement quelques-uns, mais dans l’ensemble, c’est plutôt une réussite!

 

Le meilleur conseil que vous ayez reçu au cours de votre carrière?

Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées. C’est ce que me disait le fondateur de Mövenpick, Ueli Prager, pour qui j’ai travaillé lorsque j’étais jeune.

 

Que vous a apporté ce conseil, à titre personnel?

Il m’a permis de ne pas m’aventurer dans des domaines que je ne connaissais pas. Chez Coop, la croissance est toujours venue de l’activité principale. La reprise de Transgourmet s’est faite dans un secteur apparenté et a joué un rôle important, car Coop repose aujourd’hui sur deux piliers: le commerce de détail et la production/le commerce de gros. On a toujours besoin de manger et de boire, ce qui se vérifie également en temps de pandémie.

 

Quelles leçons tirez-vous de la pandémie?

Cela fait maintenant un an que nous sommes plus ou moins confinés. Ce qui semble incroyable, mais ça prouve que Coop est capable de résister aux crises. Je n’ai pas souhaité cela, bien sûr, mais la pandémie montre à quel point nous sommes forts. L’année a été passionnante et pleine de défis. Nos employés ont prouvé, chaque jour, qu’ils pouvaient répondre aux besoins des clients, ce qui mérite mon plus grand respect.

 

Mais vos adieux en ont été quelque peu gâchés…

(Il rit.) J’aurais bien sûr souhaité des adieux différents, mais ainsi va la vie. Je voudrais profiter de cette occasion pour remercier tous ceux qui m’ont accompagné, soutenu, mis à l’épreuve et encouragé directement ou indirectement au cours de ces dernières années. Mes plus vifs remerciements vont à toutes les collaboratrices et tous les collaborateurs du groupe Coop, quel que soit l’endroit où ils travaillent pour nous en donnant le meilleur d’eux-mêmes chaque jour.

 

Quels ont été les changements les plus marquants dans le commerce de détail au cours des 30 dernières années?

Dans le document concernant Coop Forte que nous avions élaboré à l’époque, j’ai notamment écrit que, dans un premier temps, la concurrence allait évoluer et que, dans un second temps, de nouvelles formes de distribution allaient apparaître. Ces deux éléments ont fondamentalement transformé le commerce.

 

«Je laisse à mon successeur un groupe solide et une super équipe»

Hansueli Loosli

 

Quelles évolutions sont encore à prévoir dans le commerce de détail?

Nous sommes un petit pays. Il existe bien sûr un potentiel dans le commerce en ligne, mais pas pour des volumes énormes, comme c’est le cas dans d’autres pays européens beaucoup plus peuplés. Mais Coop dispose d’un réseau de magasins accessibles en dix minutes et où les gens peuvent faire leurs achats plus rapidement qu’en ligne. Toutefois, la part du commerce de détail en ligne va continuer d’augmenter. Dans le non- alimentaire plus que dans l’alimentaire. Comme le montre aussi la pandémie, la proximité de nos points de vente constitue un atout majeur. Et un constat s’impose: le magasin en tant que lieu de rencontre subsistera toujours. Les gens ont besoin de sortir. Faire ses courses fait partie de la vie sociale.

 

Coop sera-t-elle capable de tenir tête aux géants internationaux de la vente en ligne?

Absolument, parce que nous disposons de nombreux points de vente et que nous pouvons y associer la vente en ligne. En d’autres termes, nous pouvons proposer une offre multicanale. Et si l’on prend en compte l’empreinte carbone des géants étrangers de la vente en ligne qui transportent leurs produits en Suisse par avion ou par la route depuis l’étranger, les livrent et, en cas de retour, en rapatrient également une bonne partie, la question de nouvelles exigences dans ce domaine pourrait se poser.

Pour ma part, je préconise de rester ancré régionalement et d’être très réactif. Nous sommes en bonne position pour ce qui est du bilan carbone, un sujet qui nous concernera tous demain encore plus qu’aujourd’hui.

 

La tradition veut que les présidents américains laissent à leurs successeurs une lettre manuscrite. Que laisserez-vous à votre successeur?

Je laisse à mon successeur une maison bien entretenue. Le groupe Coop est financièrement très solide et dispose de la meilleure équipe que je connaisse dans ce secteur. Joos Sutter se chargera lui-même de façonner l’avenir. Je lui souhaite le meilleur, et à toute l'équipe du groupe, encore beaucoup de clients satisfaits.

 

Qu’est-ce qui va vous manquer le plus après avoir quitté Coop?

Les gens. Vous, clients ou employés. Je suis sûr que je resterai un client enthousiaste de Coop et que je ne pourrai m’empêcher de dire «Salut» en passant devant un magasin. Coop fera toujours partie de moi. C’est pourquoi je ne dis pas «Adieu», mais plutôt «Au revoir». 

 

Hansueli Loosli

Rassembleur et proche des gens

Hansueli Loosli (65 ans) a grandi à Würenlos (AG) avec ses trois frères et sœurs dans une famille d’entrepreneurs. Son père était directeur commercial chez Geistlich, sa mère tenait un magasin Volg dans le village. La famille gérait également une petite entreprise de transport ainsi qu’une ferme. Hansueli Loosli a débuté sa carrière professionnelle par un apprentissage de commerce chez Volg, dans le magasin de sa mère; après quoi, il a suivi une formation d’expert agréé en comptabilité et en contrôle de gestion. En 1992, après avoir occupé des postes de direction chez Mövenpick et Waro, il entre chez Coop où il devient PDG du groupe cinq ans plus tard et président du Conseil d'administration en 2011. Père de deux grands enfants, Hansueli Loosli vit avec sa compagne dans le canton d’Argovie.