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INTERVIEW
SIA

«Je suis tombée sous le charme»

Sia sort «Music», un nouvel album et un film qu’elle a mis en scène. L’énigmatique pop star australienne nous parle de ce défi, de sa protégée Maddie Ziegler, des ados qu’elle a adoptés et des questions existentielles qui la tourmentent.

15 février 2021

Elle est une superstar de la pop, une des dix artistes les plus écoutées dans le monde sur Spotify et Apple Music. Ses clips comptabilisent des milliards de vues et son sens inouï de la mélodie l’a conduite à composer des hits pour Rihanna, Beyoncé ou Katy Perry. Mais Sia est aussi un paradoxe, une écorchée vive revenue de ses addictions qui se cache sous des perruques démesurées pour conserver un semblant d’anonymat et de normalité dans sa vie. L’excentrique chanteuse de 45 ans s’est lancé un nouveau défi avec «Music». Elle a écrit et réalisé cette comédie musicale nommée aux Golden Globes (disponible en VOD dès le 24 février) et interprète les chansons «tubesques» de l’album éponyme qui l’accompagne. L’Australienne y met en scène avec grande humanité Zu (Kate Hudson), une dealeuse ex-alcoolique qui doit prendre en charge Music, sa demi-sœur autiste (Maddie Ziegler). Elle nous a accordé un entretien exclusif et cash de chez elle, à Los Angeles.

Pourquoi était-il important pour vous de raconter l’histoire de «Music»?

Parce que c’est comme si cette histoire m’avait choisie. Il y a une quinzaine d’années, les personnages principaux ont fait irruption dans ma tête et le récit s’est développé au fil du temps. Mon courage aussi a grandi pour oser dire que je souhaitais réaliser un film parce que j’avais honte. A Hollywood, on se moque des chanteurs qui essaient de faire du cinéma. J’avais peur qu’on considère ma démarche comme un projet vaniteux et que personne ne croie que c’était vraiment moi aux commandes.

Qu’est-ce qui vous a convaincue de vous lancer?

J’ai commencé par réaliser des clips avec mon ami cinéaste Daniel Askill, le premier étant «Chandelier». Manifestement, il avait été très bien accueilli et vu tellement de fois que je me suis dit que je ne devais pas être si mauvaise derrière la caméra. Mais je doutais encore: «Suis-je metteuse en scène ou juste une chanteuse qui a de bonnes idées?» J’ai beaucoup discuté avec différents acteurs avec qui j’avais travaillé en tournée ou dans mes clips, et tous m’ont rassurée. Finalement, Dallas Clayton, mon meilleur ami, avec qui j’ai coécrit le scénario, m’a dit: «Evidemment que tu es réalisatrice, espèce de gourde! Vas-y et tourne ce film!» (Rires)

Et ensuite?

Entre-temps, j’ai rencontré un petit garçon autiste non verbal prénommé Stevie dont je suis tombée sous le charme. Il venait aux réunions des alcooliques anonymes auxquelles je me rendais tous les dimanches. Sa mère y travaillait comme interprète en langue des signes et n’avait pas les moyens de payer quelqu’un pour le garder. Je m’asseyais à côté de lui et on a doucement développé des liens. J’ai fini par baser le personnage de Music entièrement sur lui. J’ai appris à Maddie les expressions de Stevie, ses tics et sa démarche. Et puis j’ai décidé de transformer ce drame en comédie musicale, avec Kate Hudson et Maddie dans les rôles principaux. Vincent Landay, qui a produit quelques-uns de mes films préférés – «Adaptation», «Dans la peau de John Malkovich» et «Her» – est venu à bord. Et voilà, c’est le premier film que je réalise et le dernier!

Vous avez révélé Maddie Ziegler dans vos clips et travaillez avec elle depuis 6 ou 7 ans. La considérez-vous comme votre fille, une sœur, une muse?

Comme ma fille et une sœur. Je la considérais uniquement comme ma fille mais elle a 18 ans maintenant et notre relation évolue. Je l’ai toujours traitée comme mon enfant et me suis assurée qu’elle ne danse pas de façon sexy et ne porte pas de rouge à lèvres! Elle a grandi dans l’émission de téléréalité «Dance Moms» où on la fagotait comme une petite prostituée, avec des lèvres peinturlurées, ce qui attirait certains individus néfastes. Je regrette même de lui avoir fait enfiler un body couleur chair dans mes clips. Je considérais cette tenue classique et belle et voulais juste qu’on se concentre sur son visage et sa façon de danser. Elle avait déjà des harceleurs avant notre rencontre, mais je me sens responsable de l’avoir rendue plus célèbre.

Quel est votre rapport avec sa vraie mère?

Elle est aussi une excellente amie. Je suis stérile, donc elle me permet d’exprimer mon instinct maternel avec Maddie. Comme je me sens responsable, je prends en charge son service de sécurité 24 h sur 24. Maddie vit à trois minutes de chez moi et on se voit toutes les semaines. Je suis aussi sa marraine et s’il arrivait quelque chose à sa mère, je deviendrais sa tutrice légale. Mais maintenant elle a 18 ans et un petit copain, donc c’est intéressant. J’ai de la chance de ne pas être sa mère biologique parce qu’aucun ado n’a vraiment envie de parler à sa vraie mère de ses problèmes, alors qu’elle se confie avec moi. Les ados sont horribles avec leurs mamans pendant deux ou trois ans! J’ai donc fait du soutien psychologique à sa mère et lui ai dit: «Ne t’inquiète pas, elle reviendra vers toi!» (Rires)

Vous avez adopté deux ados en 2019. Vous n’avez pas choisi la voie de la facilité…

Je n’avais pas réalisé que ça allait être difficile parce que ma relation avec Maddie ne l’avait pas été. Comme je n’étais pas sa vraie mère, je n’avais pas eu d’emmerdes. J’étais donc naïve quand j’ai adopté mes deux garçons. Honnêtement, on travaille toujours sur nos rapports. Parfois, ils vivent avec moi, parfois, ils reçoivent de l’aide pour surmonter leurs traumatismes. Ils sont passés par 26 foyers différents dans leurs vies et ont beaucoup souffert tous les deux. J’ai la chance d’avoir les moyens de leur offrir les soins dont ils ont besoin pour réparer certains traumatismes d’enfance.

«Courage To Change» est un des temps forts de l’album. Que représente cette chanson pour vous?

Elle évoque la question que je me suis posée ma vie entière et avec laquelle nous nous débattons tous: quel est le but de mon existence? Pourquoi sommes-nous sur cette Terre? Ces dernières années, j’ai appris énormément de choses grâce à mes enfants. Je suis devenue aussi plus consciente sur le plan politique parce que même si je ne peux pas voter en Amérique, j’ai réalisé que je possède maintenant une tribune et je peux l’utiliser pour faire le bien, pas le mal! (Rires) Je pense donc que cette chanson résume le conflit qui existe en moi depuis toujours. J’ai souffert de beaucoup de problèmes psychiques et d’idées suicidaires à cause de cette question. Pourquoi suis-je ici? Que puis-je faire d’important pour rendre le monde meilleur?

C’est une grande question…

Et je n’avais juste pas de réponse. Je ne réalisais même pas que ma musique pouvait aider les gens à se sentir mieux. Cela est très subjectif. C’est très bizarre d’être la personne qui interprète les chansons ou qui est célèbre. J’aimerais que tout le monde se pose cette question. Nous avons tous en nous le courage de faire changer les choses. Cette période est tellement importante pour Black Lives Matter, pour lutter contre le racisme et pour les droits de la communauté LGBT.

Comment s’est passée votre collaboration avec Maddie sur le film?

Je lui ai donné un droit de regard sur le montage final parce qu’elle avait vraiment peur et qu’elle a été tellement courageuse de jouer ce rôle. Elle craignait que les gens interprètent mal sa performance et pensent qu’elle se moquait du personnage. Elle était très sensible à cet égard, s’est documentée à fond sur l’autisme et a essayé de le représenter avec beaucoup de sensibilité. Si vous placiez Stevie et elle côte à côte, vous les croiriez jumeaux. Elle m’a rendue très fière et je crois qu’elle a aussi rempli de fierté la communauté autiste non verbale. J’aurais juste aimé pouvoir plus la protéger. J’aurais préféré qu’on me reproche à moi de faire de la discrimination envers les handicapés et de la laisser tranquille (certains ont reproché à Sia de ne pas engager un autiste non verbal pour jouer le rôle. Elle a répondu avoir essayé sans succès).

Vous assurez la promo de «Music» à visage découvert. Vous êtes plus à l’aise avec votre célébrité?

Ce n’est pas mon vrai visage! (Rires) Mes traits sont altérés par des prothèses et je porte aussi une perruque. Si vous tombiez sur moi demain au centre commercial, vous ne me reconnaîtriez pas.