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INTERVIEW
CARLOS LEAL

«Je suis très amoureux de la Suisse»

Juste avant le 1er Août, notre pays à travers le regard d’un expatrié, Carlos Leal. L’acteur vaudois a vécu à Paris et Madrid avant de s’installer à Los Angeles, il y a dix ans.

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Darrin Vanselow
19 juillet 2021
Danseur de breakdance, rappeur et leader du groupe Sens Unik, le comédien  Carlos Leal (52 ans), ici  devant le lac Léman.

Danseur de breakdance, rappeur et leader du groupe Sens Unik, le comédien Carlos Leal (52 ans), ici devant le lac Léman.

Il était récemment de passage à Lausanne, juste après avoir terminé un film avec Mark Wahlberg et Mel Gibson ainsi qu’une mini-série allemande. Sans oublier «American Traitor: The Trial Of Axis Sally», qui vient de sortir aux Etats-Unis, long-métrage dans lequel Carlos Leal joue avec Al Pacino. Sur une terrasse surplombant le lac Léman, l’ancien rappeur du groupe Sens Unik, fils d’immigrés espagnols, nous parle de la Suisse, le pays où il est né, de ses aspects positifs comme négatifs. Un point de vue enrichi par ses multiples expériences internationales.

Où serez-vous le 1er août?

A Los Angeles, mais j’aimerais bien mieux être ailleurs parce qu’il y fait vraiment chaud!

Aux Etats-Unis, vous célébrez la fête nationale helvétique?

Oui, on a l’habitude de se réunir avec quelques potes suisses pour lancer des fusées. Cette année, on a prévu de faire un barbecue.

Etes-vous patriote?

Non, parce qu’un patriote pense toujours que son pays est le meilleur, je n’aime pas ça, c’est dangereux. Mais je suis très amoureux de la Suisse.

Combien de fois par an revenez-­vous en Suisse?

En tout cas une fois. J’aime revoir ma ville, Lausanne.

II a joué dans 50 films et plus de 40 séries et téléfilms: Carlos Leal est né à Fribourg, a grandi à Lausanne, a été dessinateur en génie civil.

Quand vous y êtes, que faites-vous?

Je vais voir ma maman, mon frère, mes amis, je marche, heureux de croiser des êtres humains partout. Ce sont les gens, les rues, les bâtiments qui font la culture d’un lieu. Los Angeles est une ville qui s’est construite sur le tard, elle n’a pas vraiment d’aspect pittoresque. Ce qui est différent aussi, c’est l’individualisme: les gens sont tout le temps dans leur voiture, ils ne se mêlent pas les uns aux autres, sauf à la plage ou dans les lieux où l’on peut marcher, comme Santa Monica ou Venice.

Que ressentez-vous quand vous revenez ici?

La Suisse, c’est chez moi. C’est bizarre de dire ça parce que je suis fils d’immigrés espagnols. Je suis né ici, mais j’ai grandi en me disant que j’étais Espagnol, en me sentant un peu différent des Helvètes. Et pourtant, quand je suis allé vivre à Madrid pendant quatre ans, on m’a fait comprendre que j’étais un peu plus Suisse qu’Espagnol.

Comment voyez-vous votre pays en vivant si loin de lui?

Il est admirable et a tellement de qualités! C’est plus facile de le dire quand on n’y vit plus – on n’est plus confronté aux problèmes – mais j’ai du recul et une certaine objectivité, même si je ne suis plus en position de le juger parfaitement.

Qu’aimez-vous particulièrement dans notre pays?

L’humilité. Ça peut aussi être un défaut quand elle est poussée à l’extrême. A Paris, mon humilité ne m’a pas aidé, j’ai compris qu’en étant trop gentil, j’allais me faire manger. La Suisse m’a beaucoup appris en ce qui concerne le travail méticuleux. Pour un acteur, c’est très important. C’est, pour moi, presque un métier de précision, de l’artisanat plus que de l’art.

Qu’est-ce que vous n’aimez pas en Suisse?

Quand on veut entreprendre quelque chose d’ambitieux, on a souvent ce genre de réponse: «On se calme, vous êtes fou!» Aux Etats-Unis, on te dit: «Waouh, j’adore!» Ça m’énerve aussi que les gens âgés et les jeunes ne soient pas en contact, comme s’il fallait planquer les seniors dans des appartements. En Espagne, même le soir, toutes les générations se mélangent dans la rue. C’est ce que j’ai connu, c’est peut-être différent aujourd’hui, car la Riviera vaudoise, notamment, s’est internationalisée ces dix dernières années. Ça a dû ouvrir l’esprit des Suisses.

Suivez-vous l’actualité helvétique?

Peu. Quand j’étais petit, les news étaient les mêmes qu’aujourd’hui, avec des noms différents. Mais ayant beaucoup d’amis suisses sur les réseaux sociaux, je sais vite s’il se passe quelque chose.

Quelle ville est la plus jolie: Lausanne ou Los Angeles (L.A.)?

La Californie, c’est beau, L.A. c’est moche! C’est des routes, des autoroutes, des voitures. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’endroits au monde comme la Suisse, où tout est si propre, sans un papier par terre. Avant, ça me dérangeait, plus maintenant. A L.A., c’est un peu le chaos et parfois une porcherie. Je vis dans un quartier assez populaire, mais en Suisse, même dans les endroits les plus modestes, les gens ont une sorte de respect pour leurs rues.

Comment décririez-vous les Etats-Unis?

J’ai été rappeur, j’ai donc un esprit très critique, j’ai notamment écrit sur le système un peu impérialiste de l’Amérique et sa politique extérieure. Ce pays est une sorte d’exemple que de nombreuses personnes suivent et admirent, ce que je ne comprends pas toujours! J’ai eu beaucoup plus de mal à m’intégrer que ma femme. Elle avait déjà un côté international, ayant grandi à Bruxelles dans le milieu de la politique européenne et ayant une mère irlandaise.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile à vos débuts là-bas?

L’administration. Elle est très complexe. Si on a un pépin de santé, ça passe par énormément de services différents, c’est un casse-tête.

Peut-on parler de rêve américain?

Je ne suis pas sûr qu’il existe encore. Ce terme attire beaucoup de gens qui ne sont pas préparés. Il ne suffit pas d’avoir une bonne gueule pour réussir à Holly­wood. Certains rentrent chez eux trois mois après y être arrivés. Mais c’est un pays d’opportunités. J’ai très vite trouvé un manager, des castings et du boulot.

Quand vous jouez avec Al Pacino, c’est un peu un rêve? Vous vous dites que vous y êtes arrivé?

Dans la carrière d’un artiste, il y a tellement de hauts et de bas! Qu’est-ce que ça veut dire y être arrivé? Ça dépend de l’ambition qu’on a. J’ai toujours été très ambitieux. C’est vrai que maintenant je peux me dire: «Tu es parti de Renens et tu as fais un certain parcours pour en arriver là.»

Il y a un rêve suisse aussi, non?

Mes parents l’ont vécu. Ils vivaient sous la dictature de Franco, dans un pays pauvre, ils y avaient leur business de tailleurs. Ils ont tout de suite trouvé du boulot dans une usine à Renens. Le rêve suisse, pour eux, c’était de s’offrir une vie meilleure, ainsi qu’à leurs enfants.

Reviendrez-vous vivre un jour ici?

Je ne me vois pas mourir à L.A. Je me vois bien vieillir ici, jouer dans un petit théâtre lausannois. J’ai beaucoup bougé, je me suis beaucoup battu. Je pense qu’un jour j’en aurai marre et que je serai content de me poser sur un banc avec un bon bouquin, le lac en face de moi.

Vous venez de tourner un film avec Al Pacino, un autre avec Mark Wahlberg et Mel Gibson. Pas mal!

C’était une grande chance d’avoir une longue scène en tête-à-tête avec M. Pacino dans «American Traitor: The Trial Of Axis Sally». Quant à «Stu», produit et joué par Mark Whalberg, c’est un film d’auteur, avec une vraie histoire et de beaux personnages, c’est ça qui m’intéresse. J’essaie de m’infiltrer à Hollywood dans le film d’auteur avec du budget et de bons acteurs. J’ai aussi terminé la 2e saison de la série «The L Word: Generation Q» et je vais tourner un film espagnol à Lucerne. J’ai autant de plaisir à jouer un grand rôle dans un projet européen qu’un petit rôle face à Al Pacino. L’idéal serait d’avoir un grand rôle face à Al Pacino (rires)! 

Tourner avec des stars, en venant de Suisse, ça doit être une satisfaction?

Contrairement à la France, il n’y a pas tellement cette notion d’acceptation aux Etats-Unis. Si tu as du talent et de l’envie, les Américains te donnent la possibilité de montrer ce que tu vaux. Mais il faut avoir un manager, un agent. 

Ils sont plus ouverts?

Oui. A Paris, le milieu est plus familial, c’est moins facile d’y entrer. Je passe beaucoup de castings aux Etats-Unis et j’ai raté des trucs énormes. La possibilité existe, qu’on vienne de Suisse ou d’ailleurs. Je n’ai pas encore l’accent d’un Américain, mais ils s’intéressent à moi pour mon côté multiculturel. 

Vous disiez tout à l’heure vous être beaucoup battu. C’est-à-dire? 

Le métier d’artiste est comme ça. On doit se confronter à des challenges, se remettre en question. Il faut apprendre à se relever parce que tu prends beaucoup de claques, de refus. Si tu ne sais pas gérer ça, tu dois changer de métier! Au début, l’amour-propre en prend un coup, puis on comprend que c’est le jeu et qu’il ne faut pas tout prendre personnellement. J’ai beaucoup pleuré, hurlé, arraché mes cheveux parce que je mourrais d’envie d’avoir un rôle que je pensais mériter, et deux semaines plus tard j’en ai décroché un autre.

Avez-vous des projets en Suisse?

La première saison de «La chance de ta vie», qui va être diffusée cette année sur la RTS. J’ai l’impression qu’on me trouve prétentieux d’être parti à Hollywood, du coup je ne suis pas très présent dans le cinéma suisse. Je suis parfois surpris et attristé de ramer pour obtenir un rôle dans mon pays. 

Et la musique?

Je ne l’abandonnerai jamais. J’ai de nouvelles chansons, je vais en faire quelque chose, mais je ne suis plus à la recherche d’un succès d’estime. La musique, et le rap, appartiennent davantage aux jeunes. Je fais aussi de la photographie, je m’y suis mis pendant le confinement et je ne peux plus m’arrêter!