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INTERVIEW
ANTHONY HOPKINS

«Je suis très heureux d'être en vie!»

Anthony Hopkins est bouleversant en vieil homme atteint de démence dans «The Father», un rôle qui vient de lui valoir un Oscar. L’immense acteur britannique nous parle de l’art de jouer la comédie, de la beauté de l’existence, de son père boulanger et de la quête futile du bonheur.

TEXTE
24 mai 2021

En décrochant son deuxième Oscar pour «The Father», Anthony Hopkins est devenu l’acteur le plus âgé à recevoir cette récompense. Le Britannique de 83 ans est magistral et bouleversant dans ce huis clos aux allures de thriller où il campe un vieillard au caractère bien trempé sombrant peu à peu dans la démence au désespoir de sa fille, incarnée par Olivia Colman. «J’ai écrit pour Anthony qui est le plus grand acteur du monde» a déclaré Florian Zeller, qui a remporté la statuette du meilleur scénario adapté et réalisé le film (en salles dès demain 26 mai). Né au Pays de Galles d’un père boulanger, le monument du septième art a tout appris au théâtre sous l’œil de son mentor Laurence Olivier. Il perce à Hollywood sur le tard en se glissant dans la peau du tueur en série cannibale Hannibal Lecter dans «Le Silence des agneaux», un rôle emblématique qui lui vaut son premier Oscar. Puis s’illustre en majordome dans «Les Vestiges du jour», en président corrompu dans «Nixon», en déité Marvel dans «Thor» ou encore dans la soutane de Benoît XVI pour «Les Deux Papes». Le grand comédien nous a accordé une interview exclusive sur Zoom depuis chez lui, à Los Angeles, quelques semaines avant les Oscars.

Anthony Hopkins (83 ans), magnifique dans le film «The Father», au cinéma mercredi.

Jouer la comédie vous a manqué pendant la pandémie? En avez-vous profité pour vous adonner à vos autres passions, le piano et la peinture?

Oui, j’ai peint et joué du piano. J’ai aussi participé à un film sur Zoom. Je ne sais pas de quoi il parle mais il y avait beaucoup de dialogues donc j’ai récité ça devant la caméra. Apparemment, il a été tourné à travers le monde entier pendant la pandémie, même en Allemagne et en Suisse, je crois. (ndlr: il s’agit d’un thriller intitulé «XCII»). J’ai joué mon rôle assis à mon bureau, ici, à Los Angeles. Nous vivons dans un monde très étrange!

«The Father» est terriblement émouvant. Connaissiez-vous bien le sujet du film?

J’avais entendu parler de la démence, de l’Alzheimer. J’ai rencontré une personne qui souffrait de démence. Il approchait de la fin de ses 80 ans et ne savait pas où il se trouvait. Cet homme très gentil confondait sa fille avec sa mère mais ses enfants se montraient infiniment patients avec lui. Il était calme, prenait ses repas le soir, regardait la télévision. Et il est mort paisiblement. Je crois que sa famille était soulagée à la fin car cette situation l’avait mise à rude épreuve. Les petits-enfants, en particulier, étaient bouleversés parce qu’il s’agissait de grand-papa.

Comment vous êtes-vous glissé dans la peau du personnage?

Tout est dans le scénario. Si vous posiez la question aux vieux acteurs d’Hollywood, ceux qui sont morts depuis longtemps, ils vous diraient tous la même chose. Avec un bon script, on n’a plus besoin de se faire du souci. Et c’est tout à fait vrai. Si j’ai appris quelque chose en regardant de vieux films et des acteurs comme Gary Cooper, c’est qu’ils ne jouaient pas du tout la comédie. Ils faisaient leur truc et c’est tout. J’espère qu’ils m’ont un petit peu inspiré mais tout ça est facile. Pas besoin d’en faire toute une histoire. Quand on est jeune, on veut en faire tout un fromage mais ce n’est pas compliqué.

Anthony Hopkins, acteur, réalisateur, producteur, scénariste, compositeur, est né le 31 décembre 1937, au Pays de Galles, et habite à Malibu (Etats-Unis). Il vient de recevoir un Oscar pour son rôle dans «Father».

On ne vous avait jamais vu si vulnérable à l’écran, particulièrement vers la fin du film. Cet aspect du rôle vous a séduit?

Travailler avec Olivia, Florian et toute l’équipe du tournage a été une joie quotidienne. La scène à la fin n’était pas difficile mais émouvante à tourner. C’était simple de ressentir ces émotions parce que… c’est très difficile à décrire. Quand on joue un rôle, on n’a pas besoin de se perdre dans le personnage. On peut boire son café le matin, dire bonjour à l’équipe et tourner sa scène. Ce n’est pas ardu. Mais ce sont des petits détails qui m’ont touché, comme les lunettes de lecture et les livres de mon personnage posés sur sa table de chevet à l’hôpital. On sait qu’il ne les utilisera plus, que lorsqu’on le quittera, c’est fini. Ça m’a fait prendre conscience de la beauté de l’existence car quand elle s’achève, c’est le grand sommeil. Et nous n’avons aucune idée de ce qui vient après, que l’on soit athée, agnostique ou croyant. Personne n’en sait rien. Tout ce que je sais, c’est que je suis très heureux d’être en vie!

Cette année marque le 30e anniversaire du «Silence des agneaux». Qu’est-ce que ça vous fait d’avoir incarné un des méchants les plus mémorables de l’histoire du cinéma?

Je ne me lasse jamais d’entendre les gens en parler et suis content que le film reste gravé dans leur mémoire. Pour une raison que j’ignore, je savais comment jouer Lecter. Je comprenais ce qui fait peur aux gens. Je ne sais pas pourquoi j’ai ça en moi. Je ne crois pas être effrayant mais je savais effrayer. Le premier jour du tournage, j’étais sûr de moi mais l’équipe américaine semblait douter qu’un Britannique puisse incarner Hannibal Lecter, le héros d’un roman populaire. Nous tournions une scène dans ma cellule et, entre deux prises, le chef électricien est venu ajuster les lumières. Je lui ai dit (il adopte la voix de Lecter): «Qu’est-ce que tu fais dans ma cellule?» Et le pauvre gars a sursauté de peur. J’ai su à ce moment-là que j’avais trouvé le personnage. Il faut vraiment être sûr de soi. Je ne dis pas ça par vanité. Le talent, c’est bien mais ce qui compte surtout ce sont les années d’expérience, la préparation, connaître le dialogue sur le bout des doigts, savoir trouver son chemin dans le labyrinthe qu’est le jeu d’acteur. Quand on sait tout ça, on peut aller n’importe où.

On raconte que vous n’aviez pas adressé la parole à Jodie Foster pendant le tournage…

Non, Jodie et moi avons parlé, sauf qu’il y avait une grande vitre entre nous! Il nous arrivait de boire un café ensemble. J’ai fait sa connaissance lors de la lecture de groupe du scénario à New York. Elle m’intimidait un peu. C’était Jodie Foster et elle venait de gagner un Oscar pour «Les Accusés». J’étais un étranger qui incarnait Hannibal Lecter, donc nous étions un peu timides l’un avec l’autre. Elle m’avait invité à aller voir un match de football américain. Je ne suis pas un grand fan de sport. Ça m’indiffère, je ne sais pas pourquoi. Elle était très gentille mais je n’ai pas eu l’occasion de réellement la connaître. Je l’ai revue dernièrement pour une interview sur Zoom. C’est une femme adorable, comme Olivia d’ailleurs, tellement naturelle, décente, professionnelle et drôle. Sans ego surdimensionné.

Vous disiez dans une interview venir d’un milieu, au Pays de Galles, où les hommes n’avaient rien de doux et n’étaient pas du tout démonstratifs. Vous êtes-vous adouci avec le temps?

Non, je n’ai pas employé ces mots. Mais mon père était un homme qui a travaillé très dur toute sa vie et c’est le bon souvenir que je garde de lui. Il était bosseur, allait droit au but et ne supportait pas les chichis, surtout dans le milieu des acteurs. C’était un homme bon qui a travaillé d’arrache-pied et est mort de problèmes cardiaques. Il était boulanger, comme mon grand-père, et faisait du pain nuit et jour, même quand il avait eu une pneumonie. Ces deux-là étaient de vieux gars coriaces. Quand je me plains, je me dis: «Allez!» Je ne prétends pas qu’il s’agisse d’une vertu mais je n’ai jamais été très démonstratif. Je me méfie de ça, surtout à Hollywood.

C’est-à-dire?

Tout le monde ici dit que tout est génial! Je ne juge pas mais allez, ce n’est pas sérieux! La vie est beaucoup plus fondamentale que ça, beaucoup plus rude. Tout le monde est à la recherche perpétuelle du bonheur mais il n’existe pas. On peut trouver des instants de bonheur mais la vie est un combat permanent parce que nous allons tous mourir à la fin. Je vois donc les choses sous cet angle: laissez-moi en profiter pendant que je suis là. Mon père avait coutume de dire: «Vide ton verre. Amuse-toi!» Il s’est bien amusé mais ça l’a tué à la fin. Il fumait et buvait. C’est comme ça qu’il vivait. C’était un dur à cuire, comme mon grand-père. Et je garde de tendres souvenirs d’eux.