«Je suis un rebelle suisse» | Coopération
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INTERVIEW
ZEP

«Je suis un rebelle suisse»

L’auteur Zep revient cet été avec un nouvel album de Titeuf. Dans ce 17e tome, il envoie son personnage à la mèche blonde en colonie de vacances. Un nouveau décor qui n’a pas été choisi sans raison. Entretien.

TEXTE
04 juillet 2021
On connaît bien Titeuf. Mais moins son créateur: Zep, alias Philippe Chappuis. Interview d'été avec le dessinateur de 53 ans.

On connaît bien Titeuf. Mais moins son créateur: Zep, alias Philippe Chappuis. Interview d'été avec le dessinateur de 53 ans.

Avec 24 millions de livres vendus, tout le monde ou presque connaît Zep. En revanche, on sait moins qui se cache derrière cet auteur suisse qui porte Titeuf depuis bientôt 30 ans. Avec la sortie de «La grande aventure», l’occasion était donc toute donnée pour interroger Philippe Chappuis, de son vrai nom, sur les colonies et les vacances. Dans cette interview, il partage notamment des souvenirs de sa vie privée, nous parle de son organisation familiale et évoque sa passion pour la musique.

Les colos en nature, c’est dépassé?

Non, je ne crois pas. Les colos ont peut-être un côté désuet, puisqu’elles existent depuis longtemps et la manière de les faire n’a pas beaucoup changé. Par contre, c'est on ne peut plus actuel de vouloir être proche de la nature et d’essayer de ne plus la détériorer… Et d’autant plus pour la nouvelle génération.

Prendre la colo comme décor pour cette BD était donc un moyen de faire passer un message?

Non. Pour moi, c’est important que Titeuf réagisse comme un enfant et non pas comme un adulte qui se cacherait derrière un gamin pour faire passer des messages. J’avais plutôt envie de faire une BD sur le quotidien de personnages contemporains. Et aujourd’hui, les enfants entendent déjà énormément parler de ces questions environnementales. De plus, ils se retrouvent dans une situation assez paradoxale. On leur répète qu’il faut agir, mais leur capacité d’action est extrêmement petite. Je ne voulais donc pas en rajouter une couche en leur disant que la nature ne va pas bien. Au contraire, je trouvais sympa de plonger Titeuf, un petit citadin, dans la forêt et de jouer sur ses réactions.

Dans cet autoportrait, on aperçoit Zep dessiner son personnage fétiche, un geste qu'il exécute depuis bientôt 30 ans.

Vous avez trois enfants (15, 18 et 24 ans) et deux beaux-enfants (13 et 15 ans). Vous les avez envoyés en colonie de vacances?

Le grand et mes beaux-enfants ont beaucoup aimé. Pourtant, ils avaient énormément d’appréhension avant le départ. Pour eux, c’était assez flippant d’aller dans un endroit qu’ils ne connaissaient pas avec des inconnus et sans leurs parents. Ça a été un moment d’émancipation. Au retour, j’ai en effet constaté qu’ils avaient grandi. Ils avaient notamment appris à faire de nouvelles choses. Par exemple, la petite est revenue de colo et s’est mise à faire la vaisselle, car elle avait trouvé génial de le faire avec les copains du camp. Et avant cela, il fallait toujours menacer pour que les enfants participent aux tâches ménagères.

Et vous-même, vous êtes déjà allé en colo?

Pour que j’obéisse, mes parents me disaient toujours: «Si tu n’es pas sage, tu iras en colo!» Et évidemment, j’ai toujours été très sage, alors je n’y suis jamais allé. (Rires)

Quand vos enfants n’étaient pas en colo, que faisiez-vous pendant les vacances?

On passait beaucoup de temps dans notre maison à Genève qui a un grand jardin. Et tous les deux ans, on s’offrait un voyage grandiose, genre le Japon, l’Islande… On découvrait également notre pays. Je trouve parfois que visiter la Suisse alémanique est plus exotique que visiter les Etats-Unis. Car souvent les enfants ont déjà vu les paysages et les monuments américains à la télévision. Pour eux, c’est donc davantage surprenant de passer, par exemple, des gorges de la Tamina (SG) au val Verzasca (TI).

Et cet été, qu’allez-vous faire?

Je pense qu’avec ma femme nous irons en Engadine en minibus. Mais sans les enfants…

Car maintenant ils sont grands et préfèrent passer les vacances avec leurs copains. La période où nous partions à sept est donc révolue. Je ressens une certaine nostalgie.

Dans l’album «Happy Parents», vous n’hésitez pas à mettre en avant des structures parentales moins traditionnelles que le tandem homme-femme. Trouvez-vous qu’en Suisse nous ne sommes pas suffisamment ouverts sur ces questions?

On a tendance à le devenir. La fiction a un rôle à jouer. Plus on va voir des structures moins classiques à la télévision ou dans les livres, et plus cela va devenir quelque chose d’ordinaire. Je trouve bien que la BD soit le reflet du vrai monde et aborde des sujets de société. Je l’ai toujours fait. Quand j’ai commencé Titeuf en 1992 on parlait beaucoup de sida, c’est pourquoi j’ai pas mal d’histoires articulées autour du sexe et de la puberté. Et pour nous habituer à ces choses qui nous inquiètent et les affronter, nous avons besoin du rire. En Suisse, il a toute sa place, puisqu’on a souvent peur de tout, notamment de ce qui est nouveau, des étrangers, de l’Europe... J’ai toujours envisagé l’humour comme un kit de survie.

En parlant de schéma moins traditionnel, vous formez vous-même une famille recomposée. Avez-vous rencontré des difficultés à cette forme d’organisation?

Fixer des vacances a parfois été compliqué. A un moment donné, 18 personnes devaient être consultées et, bien entendu, on ne s’entend pas toujours très bien avec toutes les parties qui souhaitent voir les enfants. Mais on apprend à composer avec elles. Mis à part ça, je n’ai pas l’impression qu’une famille recomposée rencontre plus de difficultés. Typiquement, ma sœur et moi avons été élevés par des parents qui ont passé toute leur vie ensemble et ça n’a pas empêché de passer parfois par des moments difficiles ou de nous engueuler. La famille, quelle qu’elle soit, est un peu à l’image d’un laboratoire. On essaie, on se plante, on recommence et on apprend à s’apprivoiser.

Et y a-t-il des points forts?

Dans une telle structure, j’ai l’impression que les enfants apprennent plus vite qu’aucun parent ne détient la vérité. Parce qu’ils vont vers un parent qui dira quelque chose, puis vers l’autre qui dira le contraire. Exemple typique: «Mais ce n’est pas vrai! Ça ne me m’étonnerait pas que ce soit ton père qui t’a raconté cela.» Cette prise de conscience est une bonne chose, car elle leur permet de grandir plus vite et surtout de relativiser la parole des adultes. En ce qui me concerne, quand j’ai compris que les adultes n’avaient pas forcément raison malgré leur âge, ça a été une désillusion qui m’a fait du bien. Je me suis dit que mes propositions n’étaient pas mal non plus.

Et comment en avez-vous pris conscience?

C’était à 8 ou 9 ans, j’avais un prof qui assénait des vérités à longueur de journée, comme tel pays pense comme ça. Et je me suis douté qu’il y avait quelque chose qui clochait. Alors je l’ai piégé. J’ai cherché des mots compliqués dans le dico et ensuite je lui ai demandé ce que ça voulait dire. Et n’osant pas dire qu’il ne savait pas, il a donné des définitions très éloignées de celles que j’avais trouvées.

Parlons un peu musique si vous voulez bien. Vous êtes guitariste, tirez votre nom d’artiste de Led Zeppelin… Depuis quand la musique est entrée dans votre vie?

J’ai commencé la musique vers 11-12 ans. Le rock m’a passionné car c’était une musique transgressive, celle des grands. Aujourd’hui, ce n’est peut-être plus propre à une génération, mais ce genre musical véhicule toujours des valeurs de liberté, de refus et a un côté irrévérencieux.

Vous avez donc un côté rebelle?

Disons que je suis un rebelle suisse. C’est-à-dire que je m’insurge contre l’autorité mais seulement jusqu’à 22 heures. Eh oui, après il ne faut plus faire de bruit. (Rires)

Quelle est votre actu?

Je dessine un album d’anticipation. C’est une histoire qui se passe dans 100 ans autour de l’humain augmenté. Ce sont des dessins un peu plus réalistes que ce que je fais avec Titeuf.

«La grande aventure - Titeuf, tome 17», Zep, Ed. Glénat, disponible chez Coop Suisse romande