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Rencontre avec Karin Keller-Sutter

«La crainte de l'e-ID est infondée»

Le peuple suisse se prononcera le 7 mars 2021 sur l’e-ID, un système d’identification sur le web reconnu par l’Etat. La ministre de la Justice Karin Keller-Sutter cerne les buts de la loi et évoque son mode de consommation sur internet.

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Keystone
11 février 2021
La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter (57 ans) utilise volontiers les services en ligne.

La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter (57 ans) utilise volontiers les services en ligne.

Madame la conseillère fédérale, nous nous parlons via Skype, je vous entends bien, mais je ne suis pas sûr que ce soit vous. Pourriez-vous vous identifier de manière certaine avec l’e-ID?

(Rires) Non, je ne pense pas. L’e-ID n’est pas prévue pour les visioconférences.

Pour quoi alors?

L’e-ID est un login agréé par l’Etat, une procédure d’enregistrement qui remplace, si on le souhaite, les login utilisés aujourd’hui. L’e-ID est facultative.

L’e-ID n’est donc pas un passeport électronique?
Non. Il ne s’agit ni d’un passeport électronique, ni d’une carte d’identité électronique, ni d’une pièce d’identité. Un passeport vous donne des droits. Il montre, par exemple, que vous êtes citoyen suisse et vous permet de voyager. L’e-ID n’est liée à aucun droit particulier, et elle ne vous permet pas de passer un contrôle de police (sourire).

L’e-ID doit-elle aussi remplacer les login utilisés sur des plateformes de vente et de réseaux sociaux?
C’est justement sur ces plateformes que nous avons beaucoup de transactions commerciales en ligne. A ce jour, celles-ci n’ont pas de protection juridique particulière. Et les données sont stockées à l’étranger.

Mais, si je le souhaite, je peux un peu tricher sur ces plateformes. Je peux dire, par exemple, que je suis plus jeune ou plus vieux. Avec l’e-ID, cela n’est plus possible.

C’est le principe de la retenue qui est appliqué à la quantité de données fournies. Imaginons que vous commandiez un spiritueux en ligne. Dans ce cas, il vous suffit de confirmer au fournisseur que vous êtes majeur. Il n’est pas dit quel âge vous avez. Ne sont transmises que les données nécessaires à la transaction.

Quelle utilisatrice web êtes-vous?

J’ai de plus en plus recours à des solutions en ligne. Je lis les journaux sous leur forme électronique et j’utilise l’e-banking depuis des années. Jusqu’à récemment, je n’achetais que rarement en ligne, car j’ai toujours soutenu le commerce traditionnel. Mais le confinement a tout changé et je n’avais pas d’autre solution. Je procède aussi en ligne pour les démarches administratives. Je n’ai tout simplement pas le temps de me rendre sur place, pendant les heures d’ouverture, pour acheter le timbre de la taxe sur les ordures ménagères, par exemple. Avec l’e-ID, cela sera plus facile.

«L’e-ID ne coûtera probablement rien», juge Karin Keller-Sutter

Etes-vous très méfiante quand vous naviguez en ligne?

Non, pas vraiment. J’ai confiance. Mais le niveau de sécurité n’est pas le même partout. Quand je commande le timbre de la taxe sur les ordures, la transaction est moins sensible qu’une opération bancaire. Dans les applis bancaires, utilisées par un très grand nombre, il faut se fier à la banque qui propose ce service. La loi sur l’e-ID offre une protection encore plus efficace, et je m’en réjouis.

La mise en œuvre technique de l’e-ID pourra être confiée à des entreprises privées. Ce point est très critique. Pourquoi l’Etat ne se charge-t-il pas lui-même de cette opération?

L’Etat joue un rôle important. Il conserve la souveraineté des données et assurera l’agrément, la surveillance et le contrôle des fournisseurs. Cet agrément doit être renouvelé tous les trois ans, et il peut être retiré aux fournisseurs. La question est la suivante: l’Etat doit-il se charger de la mise en œuvre technique du login? Si c’était le cas, l’Etat devrait opter pour une seule technologie précise, par exemple une appli, qui deviendrait vite obsolète.

Vous devriez être heureuse de voir que les citoyennes et citoyens font plus confiance à l’Etat qu’à des fournisseurs privés.

Oui, c’est vrai. Alors que beaucoup de gens confient aujourd’hui déjà leurs données à des acteurs privés, et ce sans protection juridique spéciale. Quand je vois tout ce qui est publié sur Facebook ou les recherches effectuées sur Google... Tout cela laisse des traces. Avec la nouvelle loi sur l’e-ID, nous aurions maintenant la possibilité de régler ce développement conformément au droit suisse. Les données, par exemple, devraient être stockées en Suisse.

Avez-vous le sentiment qu’il existe une demande pour cette e-ID?
Il y a déjà eu une tentative avec la Suisse-ID, mais ce fut un échec... C’est exact. Cela fut un flop, car la Suisse-ID n’a pas convaincu. Elle coûtait cher et n’était pas pratique. Pour cette raison, il est important que les fournisseurs proposant différentes solutions soient mis en concurrence. Déjà six fournisseurs sont dans les starting-blocks. Je fais la même chose: je n’utilise presque jamais les solutions d’e-banking trop compliquées ou manquant de convivialité. L’important, c’est qu’à l’avenir chaque login de chaque fournisseur d’e-ID puisse être reconnu partout.

Pouvez-vous garantir qu’il sera encore possible d’accéder aux administrations et aux prestations de services sans e-ID?

Oui. La loi stipule que nous pourrons continuer à effectuer des transactions en ligne simples sans e-ID, par exemple pour l’achat d’un pullover. Les prestations de services de l’Etat resteront bien entendu disponibles sous leur forme analogique. Toutefois, je ne peux pas vous assurer qu’il existera encore dans 20 ou 30 ans une administration communale classique, auprès de laquelle il sera possible d’acheter les timbres de la taxe sur les ordures ménagères pendant les heures d’ouverture de bureau.

Combien coûtera l’e-ID?

Probablement rien. Les fournisseurs d’e-ID devront payer pour leur agrément. J’en conclus que l’e-ID demeurera gratuite pour les utilisatrices et utilisateurs. Il est dans l’intérêt de l’Etat et des entreprises que l’e-ID soit proposée gratuitement.

Quand pourra-t-on commencer à utiliser l’e-ID?

Nous avons encore besoin d’une ordonnance, que nous allons passer en consultation. Cela devrait nous amener jusqu’à fin 2022.

Vous-même, demanderez-vous une e-ID en toute confiance?

Oui, absolument. Lorsque je fais des achats sur internet, je m’enregistre déjà, même s’il n’existe pas de protection juridique particulière. J’aurai encore plus confiance avec une e-ID. Et puis, vous savez, l’Etat a déjà aujourd’hui beaucoup de données vous concernant, par exemple dans le registre fiscal, les casiers judiciaires, etc. Mais on peut craindre que les boutiques en ligne mettent soudain la main sur ces données. Cette crainte est infondée. Les boutiques ne reçoivent que les données nécessaires à l’identification. De plus, le fournisseur d’e-ID doit conserver les différents types de données séparément. Tout comme on garde le sel et le sucre séparément dans une cuisine. L’Etat garantit simplement à la boutique, via l’e-ID, que c’est bien vous qui vous êtes inscrit(e). Toutes les autres informations sont verrouillées.