«Les arbres, ce sont nos meilleurs alliés» | Coopération
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INTERVIEW
FRANCIS HALLé

«Les arbres, ce sont nos meilleurs alliés»

De sa maison de Montpellier, le botaniste et biologiste Francis Hallé nous parle des arbres et, dans la fraîcheur intacte de sa passion, nous dit son projet fou: faire renaître une forêt primaire en Europe de l’Ouest.

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laurent pyot | getty images | Pierre Chatagnon
16 août 2021

Pour beaucoup, son nom évoque le Radeau des Cimes, imaginé dans les années 1980 pour observer la canopée des forêts tropicales humides et sa formidable biodiversité. Trente ans d’une aventure scientifique qui a conduit Francis Hallé et son équipe en Guyane, au Cameroun, au Gabon, à Madagascar, au Panama, ou encore au Laos.

A 83 ans, l’œil toujours aussi émerveillé, il ne cesse d’étudier, de dessiner, de raconter les plantes en livres ou conférences, et de se battre pour leur défense. Tout en œuvrant pour concrétiser son nouveau rêve: trouver un site de 70000 hectares, où pourra, sur plusieurs siècles, se créer et évoluer une forêt sans aucune intervention humaine, mais néanmoins ouverte au public.

Le spécialiste des arbres( dendrologue) Francis Hallé lors de l'une de ses expéditions: ici, au Laos, dans le cadre d'Opération Canopée.

Comment est née votre passion pour les arbres?

C’était durant la Seconde Guerre mondiale, sous l’Occupation. Mes parents et moi vivions dans une petite maison en Seine-et-Marne, à 40 km de Paris, et nous avions la chance d’avoir un petit boisement. C’est là que j’ai appris à grimper aux arbres. Je me rappelle d’un petit arbre qui me permettait d’accéder à un plus grand, où je montais jusqu’en haut. Ce déplacement en trois dimensions, même si ce n’est pas sans danger, c’est extraordinairement formateur.

Selon vous, pourquoi y a-t-il actuellement un tel engouement du public pour les arbres?

Je pense que tout le monde réalise que nous sommes dans une difficulté écologique et climatique fondamentale et que nous avons un allié: les arbres. Ce sont même nos meilleurs alliés, car ils captent et stockent beaucoup de carbone. Je crois aussi que la pandémie a ravivé chez les gens leur besoin de nature. Il y a 30 ou 40 ans, une conférence sur les arbres n’aurait intéressé presque personne. Aujour­d’hui, la salle est comble à chaque fois.

Auraient-ils quelque chose à nous dire, à nous apprendre?

Les arbres communiquent entre eux et avec les animaux, mais pas avec nous, êtres humains, et ne peuvent donc rien nous apprendre directement. Ils ne nous considèrent pas comme des interlocuteurs valables, peut-être parce que nous sommes leurs pires ennemis. Et probablement aussi, parce que l'être humain est trop récent. Heureusement l'étude des arbres, si elle n'est pas à visée purement économique, si elle est empreinte d'empathie, peut nous amener à les admirer et à les prendre pour modèles. Ce qu’ils nous apprennent nous parvient donc indirectement.

Par exemple?

Silence et discrétion, frugalité et autosuffisance poussées à l'extrême, robustesse et résilience, beauté et harmonie, support de biodiversité, amélioration ininterrompue des environnements aérien et souterrain, sens du temps long, non-violence intégrale, etc. Mais nous sommes si éloignés de ces modèles que je doute que nous puissions jamais les imiter vraiment.

Etre en présence d’arbres pluri-­centenaires, qu’est-ce que cela vous inspire?

Le temps de l’arbre est beaucoup plus long que celui de l’homme. Et quand on les confond, comme dans la pratique des coupes à blanc (ndlr: la Suisse est l’un des seuls pays les interdisant), le résultat est dramatique.

Il faut également savoir qu’il existe un petit nombre d’arbres potentiellement immortels. Au grand jardin botanique de Kew près de Londres par exemple, vous verrez, au milieu de vastes prairies, des chênes qui n’ont jamais été taillés et dont les branches basses s’affaissent, touchent le sol, s’enracinent et donnent naissance à des couronnes de petits chênes autour du chêne initial, et ainsi de suite. L’un des arbres les plus anciens au monde a 43000 ans, c’est un houx royal. Il forme aujourd’hui une forêt sur plusieurs centaines de mètres, le long d’une rivière en Tasmanie. Et tout cela est sorti d’une graine unique!

Le temps long, c’est aussi ce qu’impliquera votre projet de forêt primaire…

Oui, une fois le site trouvé, il faudra au moins six à sept siècles pour que se recrée une telle forêt avec sa haute diversité biologique. Mais une forêt primaire, ce n’est pas que des arbres, c’est aussi la faune, depuis les plus petits animaux jusqu’aux plus grands…

Il faudra donc aussi une très grande surface, de 70000 hectares. Cela correspond à celle de Bialowiezia en Pologne, la dernière forêt primaire de plaine d’Europe, hélas menacée.

Docteur en biologie et en botanique, Francis Hallé (83 ans) vit une passion d'arbres, loin dans le monde, et a le projet d'une forêt primaire en Europe.

Où en est la recherche du site?

Notre association (site web: www.foretprimaire-francishalle.org) devait commencer la recherche à l’automne dernier, mais a dû la remettre à plus tard en raison de la pandémie de Covid. Nous avons cinq pistes, entre la France et ses pays limitrophes, dont la forêt du Risoud dans le massif du Jura franco-suisse.

Votre expérience ou découverte la plus étonnante?

Les arbres contiennent des molécules actives utilisables en pharmacie et en médecine. Les ifs contiennent, par exemple, l’une des meilleures molécules connues contre le cancer. On a découvert que celles-ci ne se trouvent pas à la base de l’arbre, à hauteur d’homme, mais qu’il faut les chercher dans sa canopée, ce que permettent désormais les dispositifs technologiques.

Votre forêt ou votre arbre préféré?

En tant que scientifique, je me méfie un peu de la subjectivité… Disons qu’en Amérique du Sud, c’est l’hévéa, l’arbre à caoutchouc, parce qu’il est le plus grand et le plus beau des arbres amazoniens. En Afrique, c’est le moabi. Et en Asie, le durian, un très grand arbre de forêt avec d’énormes fruits épineux et délicieux.

Qu’aimeriez-vous transmettre à nos enfants et petits-enfants concernant les arbres?

D’abord et avant tout: le respect. Puis l’admiration et le désir d’étudier afin de comprendre comment les arbres s’accroissent, comment ils vivent, se reproduisent, construisent nos paysages et nous permettent de satisfaire la plupart de nos besoins essentiels. Et on ne devrait pas interdire aux enfants de grimper aux arbres, on devrait même leur apprendre à le faire! Apprendre à ne pas avoir peur d’y grimper, en suivant toutes les règles de sécurité, cela me semble être, pour des enfants, à la fois très amusant et très formateur.

Francis Hallé vient de publier avec Rozenn Torquebiau «L’étonnante vie des plantes», aux éditions Actes Sud Junior. A paraître en fin d’été chez Actes Sud, le manifeste du projet de forêt primaire, ainsi qu’un beau livre sur les expéditions du Radeau des Cimes et d’Opération Canopée.