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«Mes chansons sont des remontants»

Priya Ragu enchante la presse internationale avec ses métissages musicaux et son style. La chanteuse saint-galloise d’origine tamoule nous parle de son étonnant parcours et des nombreux obstacles qu’elle a dû surmonter pour réaliser son rêve.

06 septembre 2021

Priya Ragu est un ovni parmi les musiciens suisses. Adoubée par des faiseurs d’opinion internationaux comme la BBC, le New York Times ou Vogue, la chanteuse saint-galloise d’origine sri-lankaise a signé l’année dernière un contrat avec la filiale anglaise de Warner Music.

Le 3 septembre, celle qui vit à Zurich sortira «Damnshestamil», sa première mixtape (un synonyme d’«album»). Un savoureux cocktail de R&B, hip-hop et folk tamoul, rempli d’ondes positives.

La chanteuse a quitté son emploi fixe chez Swiss dernièrement et déménagera pour de bon à Londres début 2022. Sa tournée européenne se conclura le 30 novembre à Zurich.

Qu’il s’agisse de «Good Love 2.0», «Kamali» ou «Chicken Lemon Rice», les chansons de Priya Ragu (35 ans) ont toutes déjà été vues un demi-million de fois sur Youtube.

Que ressentez-vous à l’heure de sortir votre première mixtape sur un grand label?

Je me sens super bien. J’ai de la peine à croire que je vais sortir ma première œuvre complète dans quelques jours. Je pense que je ne réaliserai vraiment qu’à ce moment-là. Je serai sur scène à la Brixton Academy, à Londres, en première partie du groupe Jungle.

Comment avez-vous concocté ce mélange original de R&B, hip-hop et musique traditionnelle tamoule? Avec votre frère?

Oui. Nous avons commencé à faire de la musique ensemble en 2017. Avant, il produisait d’autres artistes et je chantais de mon côté. Il y a quatre ans, j’étais prête à écrire mes propres chansons et on s’est dit qu’on allait essayer de faire ça ensemble. Au début, il y a eu beaucoup de discussions et c’était dur de se mettre d’accord. Et puis, quand j’ai décidé de lui faire confiance et de suivre notre intuition, on a créé un son original.

«Damnshestamil», c’est une façon de dire que vous êtes fière de vos origines tamoules?

Totalement. «Damnshestamil» (ndlr: contraction de «Damn, she’s Tamil», c’està-dire «Mince, elle est Tamil!») est mon alias et aussi un identifiant que j’ai créé il y a des années pour Instagram. Il signifie que je revendique mon héritage. Je suis fière de ma culture et de qui je suis. Il a toujours été clair dans ma tête que mon premier projet s’intitulerait comme ça et pas autrement.

Votre long chemin vers le succès a-t-il débuté dans votre chambre, enfant, quand vous chantiez des tubes pop occidentaux à l’insu et contre le gré de vos parents?

Oui, mais devenir chanteuse n’était pas un rêve. Chanter était juste quelque chose que j’aimais faire et qui m’a accompagnée toute ma vie. Le désir de créer ma propre musique est venu plus tard. C’est à ce moment-là que je me suis dit: «OK, tu as un don. Laisse-lui du temps pour se développer et regarde ce que tu peux en tirer.» C’est alors qu’en 2017, je suis partie six mois à New York pour composer des chansons.

Votre père vous a interdit de chanter sur scène quand vous étiez ado. Comment l’avez-vous pris?

Très durement. Je n’étais pas douée pour beaucoup de choses mais j’avais confiance en mon talent de chanteuse. Les gens me disaient que j’avais une jolie voix et que je devais me consacrer à la musique. Alors savoir que me parents n’approuvaient pas était vraiment difficile pour moi. Je l’ai accepté, mais j’ai quand même fait les choses à ma façon. Et je n’arrêterai jamais.

Vos parents savent-ils que vous avez quitté votre emploi fixe il y a deux mois?

Non, pas encore! Ils pensent que je suis en congé non payé. Mais bon, je suis certaine qu’ils ont compris! Je suis une femme adulte, bien sûr, mais dans notre culture je suis toujours leur petite fille et ils souhaitent la sécurité pour moi. Pour eux, un emploi de comptable ou d’acheteuse de composants d’avions est quelque chose de stable. Avec la musique, on n’est jamais sûrs, ça va et ça vient. C’est ce qu’ils disent!

Où avez-vous trouvé la force de défier les attentes de vos parents?

Je me suis juste montrée vraiment honnête avec moi-même. Je savais que ce n’était pas quelque chose que je voulais et que j’avais une plus grande mission dans la vie. Je possédais un talent et un potentiel que je pouvais utiliser pour aider les autres. Tout au fond de moi, je comprenais donc que je devais poursuivre sur cette voie et faire mon propre truc. Et qu’un jour, tout ça aurait un sens.

Comment une artiste suisse quasi inconnue se retrouve-t-elle avec une vingtaine de labels qui frappent à sa porte pour lui offrir un contrat?

C’était très surprenant, surtout pendant une pandémie. Je ne m’imaginais pas signer avec un label. J’avais publié quatre chansons jusque-là et je pensais continuer comme ça, à gagner des fans peu à peu et à me débrouiller seule. Et puis Annie Mac (ndlr: DJ influente à la BBC) a passé ma musique à la radio et, soudain, les gens ont commencé à parler de moi et je me suis retrouvée sur des playlists. Tout s’est mis en place au bon moment.

Croyez-vous au destin?

Oui, je pense que certaines choses sont prédestinées. En même temps, je crois qu’on peut prendre son destin en main si on le souhaite et si on sait comment.

Les musiciens suisses devraient-ils oser rêver plus grand?

Oui, parce qu’on m’a très souvent répété que c’est difficile de vivre de la musique en Suisse, surtout quand on chante en anglais et du R&B ou de la soul. Cela m’agaçait beaucoup parce qu’au bureau, je parlais tout le temps de musique et certaines personnes me disaient: «Oui, mais tu vas faire ça pendant combien de temps? Est-ce bien réaliste?» Je trouve cool de prouver qu’on peut avoir ces opportunités, surtout quand on appartient à une minorité.

Percer à 35 ans, un obstacle dans l’industrie de la musique?

Pas jusqu’à présent. OK, les gens ne croient pas vraiment que j’ai 35 ans. En même temps, je trouve cool de briser
les barrières de l’âge, surtout en tant que femme de couleur.

Vos parents sont-ils fiers de vous à présent?

Oui, ils sont très fiers parce que j’intègre notre culture dans tout ce que je fais. Dans la musique, les visuels et mon style vestimentaire.

Vous avez des looks d’enfer! Est-ce l’œuvre de votre styliste ou êtes-vous une fashionista?

J’ai l’œil pour m’habiller, mais je ne connais rien aux couturiers. En même temps, je travaille avec une styliste qui parle le même langage que moi en matière de mode, donc notre collaboration est puissante. «Lockdown» est une chanson irrésistible de la mixtape.

Un clin d’œil au confinement?

Oui, j’ai pensé aux gens qui ne supportent pas d’être seuls. Je me suis demandé comment ils se sont débrouillés lors du confinement. C’est de là qu’est parti ce titre qui sera bientôt un single.

Comment s’est déroulé le confinement pour vous?

2020 a été l’une de mes meilleures années. J’étais dans une bulle, protégée, à faire mon truc. Je suis retournée chez mes parents. J’ai pu me recentrer. En même temps, j’ai signé avec mon label et mon rêve s’est réalisé. Les choses se sont enchaînées. J’ai eu l’impression que le confinement ne me touchait pas, si vous voyez ce que je veux dire.

Quel message souhaitez-vous transmettre avec votre musique?

Mes chansons sont des remontants. J’ai envie de toucher les gens, de susciter des émotions. Et je veux encourager chacun à suivre son instinct, à prendre des risques et à foncer. La peur peut nous empêcher d’avancer, mais on a plus de ressources en soi qu’on ne le croit. Nous ne devrions pas nous poser de limites.