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Interview
Didier Queloz

Entre l'agent Mulder et Harry Potter

Le Prix Nobel et découvreur d’exoplanètes Didier Queloz quitte l’Uni de Genève pour le Poly de Zurich. Il nous dit à cette occasion quel est le quotidien d’un scientifique, à quoi il sert et ce que les autres planètes peuvent nous apprendre.

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patrick gilliÉron Lopreno
09 août 2021
L'astrophysicien Didier Queloz, Prix Nobel en 2019, va diriger dès cet automne à l'EPFZ un centre d'études sur les origines de la vie.

L'astrophysicien Didier Queloz, Prix Nobel en 2019, va diriger dès cet automne à l'EPFZ un centre d'études sur les origines de la vie.

En 1995, il découvrait la première planète en dehors du système solaire avec son directeur de thèse Michel Mayor, et en 2019, il recevait avec lui le Prix Nobel de physique. Aujourd’hui l’astrophysicien Didier Queloz (55 ans) travaille à Cambridge la moitié de son temps et y boit du thé avec ses collègues (comme Harry Potter?), quand la situation sanitaire ne l’en empêche pas. L’autre moitié du temps, il est à Genève où il dirige le projet de satellite CHEOPS.

A la rentrée, il quittera Genève pour Zurich, où il tentera de trouver des traces de vie sur d’autres planètes. Tout comme l’agent Mulder de la série X-Files, il se demande si les extraterrestres ne sont pas déjà parmi nous. Venu à notre rendez-vous en vélo électrique, Didier Queloz aime rire autant qu’il s’inquiète de l’avenir de la Terre.

Vous prenez des vacances, cet été?

Dans mon activité, on est tout le temps dans une démarche très émotionnelle. Je vis mon métier. Mais à un moment donné, mon cerveau ne fonctionne plus, en gros, et il faut que je m’arrête! (Il rit.) Je vais aller à Zermatt, je recommande.

Qu’est-ce qui a changé depuis que vous avez reçu le Prix Nobel?

Je suis très sollicité, et c’est comme si tout ce que je disais prenait une importance presque surnaturelle. Ça force à un petit peu de prudence. La cérémonie à Stockholm, c’était grandiose, il n’y a pas d’autre mot. C’est un moment fort émotionnellement, mais aussi au niveau symbolique, parce qu’il y a quelque chose de très beau pour un scientifique de se rendre compte qu’il est dans un pays qui fait la fête à la science.

Et le retour à Genève?

C’était la folie. Le dernier Genevois qui a eu un Prix Nobel, c’était Henry Dunant, et à l’Université de Genève, j’étais le premier. C’est un peu comme l’équipe de foot qui gagne le match, une sorte de liesse collective. Puis je me suis demandé ce que j’allais faire de ce prix extraordinaire. Je veux garder le contact avec la société, le public en général, parce que la science est toujours mal comprise, je pense. Et je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose qui me trotte dans la tête depuis un moment. Depuis plusieurs années, je suis engagé dans tout un programme avec d’autres collègues à travers le monde qui essaient de reprendre la question de l’origine de la vie sur Terre, et la question de la détection de la vie sur les autres planètes.

Le professeur et Prix Nobel Didier Queloz: avec Michel Mayor, il a découvert 51 Pegasi b, la première planète extrasolaire.

Vous allez chercher des extraterrestres?

L’idée est d’essayer de poser la problématique de la vie. Quelles sont les conditions pour que la chimie inorganique, ou la chimie du non-vivant, développe tout à coup une chimie du vivant, ce qu’on appelle de la biochimie ou de la biologie moléculaire? C’est quelque chose qui est absolument incompris. On a une compréhension du fonctionnement du vivant extrêmement détaillée, d’où le fait qu’on peut faire un vaccin en une année (rires), mais pas sur la question fondamentale, comment la vie apparaît sur Terre, pourquoi la vie apparaît. On va avoir une réponse en demi-teinte, à moins qu’on arrive à trouver des traces évidentes de vie ancienne sur Mars. On va peut-être trouver des traces chimiques. Sans parler vraiment de fossiles, on peut imaginer que la vie a modifié la structure de la roche, ce qu’elle fait ici.

Et les extraterrestres?

Quand on discute avec les gens qui étudient la biochimie de la vie ou même avec les biologistes, ils disent qu’il y a toute une partie de la diversité microbactérienne qui est totalement inconnue. Est-ce qu’on a des extraterrestres qui habitent sur Terre sans qu’on s’en soit rendu compte, au sens bactérien? Les spécialistes me disent qu’on n’appelle pas ça des extra­terrestres, mais la matière noire. Ils n’arrivent pas à savoir ce que c’est.

Que pourra-t-on apprendre des autres planètes?

On ne sera pas capable de dire grand-chose, seulement si on est dans une planète surchauffée ou plus froide. Surchauffée au sens où il y a un système d’effet de serre complètement terminal dans le cas de Vénus. Je dis toujours qu’on pourrait même imaginer voir la trace d’une civilisation ancienne qui aurait décidé de s’autodétruire par une sorte de conflit généralisé thermonucléaire, parce que ça laisserait des traces relativement visibles dans l’atmosphère. Donc c’est peut-être ce qu’on va voir. Et ça va nous dire ce que nous on va devenir. Est-ce que vraiment on va tenir aussi longtemps que ça, vu la situation et la capacité qu’on a de s’autodétruire maintenant. C’est une question qui est très réelle, et si on peut aider un tout petit peu à une certaine prise de conscience par rapport à ça…

Que peuvent les scientifiques?

Les scientifiques font beaucoup de communications, mais on devrait en faire encore plus. Surtout, on devrait prendre la tête de gouvernements. C’est-à-dire qu’il faudrait que des scientifiques osent faire de la politique. C’est juste très dangereux de se trouver avec une écrasante majorité d’avocats. Simplement parce que je ne suis pas sûr qu’ils arrivent à apprécier tout ce qui se passe, intellectuellement, même si certains le font. C’est intéressant de voir les réactions d’un Macron et d’une Angela Merkel. L’un est un économiste technocrate, l’autre une physicienne! (Il rit.) Mieux vaut être en Allemagne pour le Covid, c’est mieux qu’en France. Et le Covid est relativement simple à solutionner, par rapport au changement climatique.

Au niveau personnel, comment c’est, de vivre à Cambridge?

Il y a plusieurs choses. D’abord une université qui a plus de 800 ans, elle n’a rien à prouver. Elle a une liberté incroyable. En gros, ils font ce qu’ils veulent parce que de toute façon ça fait 800 ans qu’ils font ce qu’ils veulent, donc ce n’est pas maintenant que ça va changer. Et il y a aussi ce côté cool anglais, un peu easy-going. On prend le temps de prendre une pause thé/café, ce qu’on appelle le tea time et le coffee time, qui sont des pauses religieuses. On n’aurait pas idée de rester dans son bureau à ce moment-là, c’est juste inconcevable. Et quand il y a un séminaire, tout le monde y va. Et après le séminaire, le cheese and wine est offert. On vit son institution.

Qu’est-ce que Genève vous a apporté? Et pourquoi partez-vous à Zurich? Le lac est plus beau?

(Rires) Genève m’a énormément apporté. J’ai construit ma carrière scientifique à l’Université de Genève, j’ai entrepris des choses incroyables, j’ai fait plusieurs instruments, j’ai démarré plusieurs programmes. A un moment donné, j’avais besoin d’aller plus loin, de découvrir autre chose, et j’ai eu une opportunité. Je suis bien conscient que Genève aurait aimé me garder dans sa liste des professeurs. Mais je suis trop jeune pour être une plante verte.

Est-ce que vous avez la tête dans les étoiles?

Je n’aime pas trop l’expression la tête dans les étoiles, parce que ça fait un peu rêveur, je ne pense pas que ça me qualifie bien. Mais je pense que tous les scientifiques de classe internationale sont à peu près les mêmes. C’est un métier de passion. Pour moi il n’y a pas de différence entre un scientifique de classe internationale et un artiste: l’émotion dirige sa vie. Donc ce n’est pas facile à vivre. Je dis qu’on est obsessif dans ce qu’on fait, ça veut dire qu’on n’est pas forcément attentif tout le temps (rires). On oublie des trucs, donc il faut quelqu’un qui est patient, qui comprend ça.

Cet été a vu différentes étapes du tourisme spatial. Qu’en pensez-vous?

L’espace est un milieu extraordinaire et il faut qu’on soit très prudent avec son utilisation. Actuellement l’espace est en train de devenir un Far West, et ça me déplaît. On a besoin de l’espace. Vous avez tous les satellites qui permettent de repérer des bateaux en détresse, le système téléphonique, c’est vital pour notre société. Quand on voit qu’il devient un business à but lucratif, ça commence à poser problème. On risque d’augmenter les risques de collision entre les satellites. Et quand un satellite entre en collision, ce n’est pas comme sur Terre où vous pouvez facilement récupérer les voitures et les mettre à la casse. Ca fait une sorte de pluie d’objets. A terme l’espace va devenir absolument inaccessible, on ne pourra plus mettre nos satellites dans l’espace. Donc autant je loue la créativité, l’ingéniosité, l’esprit de découverte de ces explorateurs, Bezos, Richard Branson et Elon Musk, autant j’aimerais bien qu’ils mesurent et prennent leurs responsabilités. 


Quels sont les défis du changement climatique?

New York et d’autres villes vont se retrouver les pieds dans l’eau, et construire une digue a un coût énorme. On a de la peine à réaliser. Mais vous montez de deux degrés la température des océans, sans parler probablement des modifications du climat que vous allez créer, l’eau va prendre plus de volume, c’est un principe physique très simple ! Certains endroits de la Terre deviendront inhabitables. Donc vous allez déplacer des populations. Actuellement les déplacements de population qu’on a, c’est de la rigolade. Imaginez un milliard de personnes qui se déplacent en l’espace de trente ans. C’est une source de déstabilisation politique majeure, une source de guerre. Pour moi, ce problème de réchauffement climatique, c’est résolu au niveau scientifique. On sait ce qui va se passer, on peut exactement prédire. Le GIEC a fait un travail remarquable en prédisant tout ce qui allait se passer, d’ailleurs la courbe de réchauffement colle à ce que le GIEC a dit. Par contre il y a un élément d’ingénierie, il va falloir trouver des solutions. 

Vous êtes optimiste, tout de même pour l’avenir de la planète?

Quand je vois tous les accidents qui commencent à se généraliser, c’est horrible, mais si ça pouvait aider les gens à prendre conscience... Et c’est ce qui va se passer. Il va y en avoir de plus en plus. Ce qu’il faut maintenant c’est qu’on arrête de manière drastique de vivre comme on vit. Donc il faut qu’on arrête de faire du béton, d’utiliser des gaz à effet de serre. Le béton est producteur de manière incroyable de CO2, c’est monstrueux.

Et les ordinateurs?

Alors oui, effectivement, il y a des choses qui sont ridicules, la cryptomonnaie, c’est juste du délire total. On fait marcher des ordinateurs pour créer de la monnaie, qu’on fait refroidir avec des systèmes de refroidisseurs qui bouffent une énergie complètement phénoménale. Mais Internet c’est quand même génial, comme accès à la culture, à la connaissance. Il faut un usage modéré. 

 

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