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Gare aux écrans!

Dans son nouveau livre, écrit avec Sophie Bordet-Petillon, le psychiatre français Serge Tisseron décrypte notre relation aux écrans. Il met en avant de précieux conseils pour être un utilisateur éclairé des outils numériques.

TEXTE
14 juin 2021
Serge Tisseron recommande que les enfants de moins de  3 ans évitent les écrans.  Et de les limiter à deux heures à l'âge de 6 ans.

Serge Tisseron recommande que les enfants de moins de 3 ans évitent les écrans. Et de les limiter à deux heures à l'âge de 6 ans.

Smartphone, tablette, ordinateur... Nous passons de plus en plus de temps face aux écrans. Mais pourquoi devenons-­nous accros et comment lutter contre ce phénomène? Ces questions sont traitées dans l’ouvrage «Les écrans et moi: l’essentiel pour un usage responsable», écrit par la journaliste et auteure jeunesse Sophie Bordet-Petillon avec l’expertise du docteur en psychologie Serge Tisseron. Spécialiste des nouvelles technologies, il répond aux questions concernant l’utilisation des outils numériques, et notamment à celles que de nombreux parents se posent vis-à-vis de leurs enfants et de leur usage des écrans.

Serge Tisseron

Psychiatre, docteur en psychologie et membre de l'Académie des technologies en France

Pourquoi devenons-nous si accros aux écrans? Un adolescent ou un enfant est-il plus à risque?

Les contenus que nous trouvons sur internet nous sont fournis gratuitement. En contrepartie, les fournisseurs de ces contenus cherchent à nous retenir le plus longtemps possible afin que nous leur donnions toujours plus d’informations personnelles, qu’ils récupèrent ensuite pour nous proposer des publicités ciblées sur nos goûts et nos attentes. Pour y parvenir, ils utilisent des algorithmes qui sont de véritables «pièges à utilisateurs» qu’on appelle en anglais des dark patterns. Il est donc très difficile de se modérer. Ce n’est pas une question d’âge, mais d’information: seuls ceux qui savent comment on les piège peuvent l’éviter, au moins en partie.

Quelles peuvent être les conséquences d’une utilisation abusive?

Quand on parle d’utilisation abusive, il faut bien distinguer deux choses: il y a les utilisations excessives qui enrichissent la vie en favorisant la créativité et la socialisation et qui relèvent de la passion. Et il y a les activités compulsives, répétitives et solitaires qui appauvrissent la vie. De façon générale, la première victime d’une utilisation excessive est le temps de sommeil.

«Jouons, parlons, et nous regarderons moins les écrans!»

Serge Tisseron, psychiatre

Combien de temps un enfant peut-il passer devant les écrans?

En 2008, j’ai proposé des repères calés sur 3, 6, 9 et 12 ans, pour indiquer aux parents dans quelle proportion et de quelle façon introduire les écrans dans la vie de leur enfant. Ce sont les «balises 3-6-9-12» (www.3-6-9-12.org). Avant l’âge de 3 ans, évitons les écrans et limitons-­les à deux heures à 6 ans. Mais il est également essentiel de prendre en compte le contenu des programmes, leur caractère interactif et surtout la qualité de l’accompagnement proposé aux enfants, pendant le temps d’écran et en dehors de celui-ci. Jouons, parlons, et nous regarderons moins les écrans!

Avez-vous des astuces pour réduire le temps passé sur son smartphone ou sa tablette?

On ne devrait jamais s’installer devant un écran sans se fixer la durée pendant laquelle on y restera. Et nous devrions nous efforcer de les utiliser pour des choses qui nous font plaisir, mais pas pour fuir le stress ou l’angoisse. Parce que c’est sans fin!

Les enfants qui sont nés avec la nouvelle technologie ont-ils besoin d’être encadrés?

Bien sûr! Ils ont besoin d’être informés et accompagnés, et l’école a un rôle essentiel à y jouer. Mais il arrive aussi que certains enfants acquièrent dans des domaines limités une compétence que leurs parents n’ont pas. Il appartient en revanche à ceux-ci de rappeler les valeurs auxquelles ils tiennent, sur internet comme dans la vie. Autour des technologies numériques, chaque génération peut apprendre aux autres et apprendre des autres.

La première «victime» d'une utilisation excessive est le temps de sommeil.

Comment les parents peuvent-ils s’y prendre?

La meilleure façon de s’opposer aux pratiques solitaires et désocialisantes des écrans, c’est de proposer des activités partagées, avec ou sans écran. Mais cette possibilité est très inégale selon le milieu social et le lieu de vie. Il n’y a pas partout des jardins publics et l’accès à des activités gratuites. Et certains parents, eux-mêmes, ne peuvent pas se passer de la télévision ou des jeux vidéo pour tenter d’échapper à leurs problèmes financiers ou affectifs. La prévention des dangers des écrans implique aussi une politique de la ville et un soutien à la parentalité.

Selon vous, la règle d’or de l’éducation est celle du bon exemple. Or ce n’est pas non plus facile pour les parents. Quels sont les premiers comportements qu’ils peuvent adopter?

La première chose que nous proposons à l’association 3-6-9-12, c’est que les familles prennent le repas du soir sans télévision, ni tablette, ni smartphone afin d’en faire un moment d’échanges conviviaux partagés. Et la seconde règle est que personne n’emmène jamais son téléphone mobile dans sa chambre la nuit, car à l’adolescence, la tentation est trop grande de l’utiliser! Achetons un réveil à chaque membre de la famille!

Dans votre ouvrage, on peut lire que les jeux vidéo ne stimuleraient pas certaines facultés cognitives. Pouvez-vous nous en dire plus?

Certains jeux vidéo appelés FPS, c’est- à-dire de tirs en première personne, peuvent augmenter la plasticité psychique, notamment la capacité de faire face à l’imprévu par des solutions innovantes, et certaines compétences visuelles. Mais ces jeux sont en règle générale déconseillés aux moins de 18 ans à cause de leur violence! Alors, le mieux est que nous prenions le temps de jouer de temps en temps avec nos enfants, et que nous les invitions à raconter ce qu’ils voient et font avec les écrans: cela contribue grandement à leurs compétences narratives.

La pollution liée au web et aux outils technologiques est aussi traitée dans votre livre. Avez-vous quelques conseils pour limiter sa consommation d’énergie au quotidien?

Il nous faut apprendre à réserver nos outils numériques pour communiquer des informations importantes, et retrouver, après cette période de confinement, le goût de l’échange en face à face qui permet de tisser des liens de confiance plus forts, de prolonger les échanges aussi longtemps qu’on veut et de préserver la planète!

Et vous-même, combien de temps passez-vous sur les écrans?

Pendant cette période de confinement, je suis beaucoup resté devant mon ordinateur car tous mes déplacements ont été annulés. Il s’agit de temps professionnel: répondre à des mails, écrire des articles, participer à des visio, lire des publications… L’ensemble doit bien représenter huit heures par jour. Avant les écrans, je passais le même temps sur papier!

Un livre ludique et pratique

Cet ouvrage aux illustrations colorées, modernes et humoristiques s’adresse aux adolescents âgés de 11 à 13 ans, ainsi qu’à leurs parents. Il réunit les conseils pour être un utilisateur éclairé et responsable.

«Les écrans et moi: l'essentiel pour un usage responsable», Sophie Bordet-Petillon et Serge Tisseron, Hygée Editions