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L'art de se dépasser

Adrénaline, épanouissement, nécessité... Qu’est-ce qui motive certains individus à repousser leurs limites, jour après jour? Témoignages de trois Romands et décryptage du dépassement de soi par Mattia Piffaretti, psychologue du sport.

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Joel Schweizer
04 octobre 2021
Ismaël Roth (43 ans) a un nouvel objectif: l'Absa Cape Epic. Organisée dans le Cap occidental, cette course se déroule en 8 étapes pour un total de quelque 700 km et 16000 m de dénivelé.

Ismaël Roth (43 ans) a un nouvel objectif: l'Absa Cape Epic. Organisée dans le Cap occidental, cette course se déroule en 8 étapes pour un total de quelque 700 km et 16000 m de dénivelé.

Ismaël Roth, Daisy Mercier et Benoît Thévenaz nous apprennent incontestablement ce que signifie «le dépassement de soi». Ismaël est arrivé au bout de la course de VTT la plus difficile au monde. Daisy vit avec une maladie chronique. Et Benoît est un jeune tétraplégique cherchant à retrouver le plus d’autonomie possible. Voici leur histoire.

Le cycliste au moral d’acier

28h10’47’’. C’est le temps qu’il a fallu à Ismaël Roth et à Christophe Terrier, son coéquipier, pour boucler le tracé par équipe de la MB Race, considéré comme la course de VTT la plus difficile au monde. Les deux Jurassiens ont avalé pas moins de 230 km et 11000 m de dénivelé positif dans la région du Mont-Blanc. Un long effort marqué par des hauts et des bas. «Plus la course avançait et plus ça devenait compliqué. Nos muscles commençaient, par exemple, à être complètement raides après les dernières pauses ravitaillement», nous explique le quadragénaire. Puis d’ajouter: «C’est là que le mental intervient. Il ne faut pas commencer à douter… Nous savions que, physiquement, nous étions prêts. Alors nous remontions en selle en pédalant gentiment et une fois échauffés, c’était à nouveau bon.»

Une force mentale qu’Ismaël Roth cultive depuis sa plus tendre enfance. «Mon père, mon frère et moi partions régulièrement en vacances à vélo. Nous avons notamment traversé l’Europe. Parfois, c’était vraiment dur, particulièrement quand nous étions trempés et gelés. Mais nous n’avions pas le choix, car mon père n’aurait jamais modifié son tracé, raconte-t-il. Cela m’a endurci et c’est sans doute de là que j’ai appris à repousser mes limites.»

Et à l’entendre, il ne regrette rien. «Même si c’était très difficile par moments, j’ai adoré toutes ces vacances. Nous étions toujours très fiers des kilomètres parcourus.» Une fierté qu’il a également ressentie en franchissant la ligne de la MB Race. «J’ai directement téléphoné à ma femme et je devais me retenir de pleurer, tellement l’émotion était intense.»

Selon Ismaël Roth, la force mentale n’est pas la seule composante au dépassement de soi. «Que ça soit à l’entraînement ou pendant une compétition, il est important de connaître ses limites. Pour éviter de se blesser, il faut savoir écouter son corps.»

A la question de savoir comment on acquiert cette connaissance de soi, le cycliste répond par l’expérience: «Au fil des années et des courses, on parvient à mieux évaluer les risques.» Ismaël Roth a effectivement eu l’occasion de travailler sur cet aspect, puisqu’il a déjà participé à maintes compétitions. La prochaine en date pourrait bien être la course sud-africaine Cape Epic. «Nous sommes à la recherche de sponsoring.»

Pour se ressourcer, Daisy Mercier va dans son jardin où elle apprécie de contempler la nature. Rien d'étonnant pour cette fleuriste de formation.

La battante au grand cœur

Le 23 janvier 2008. Une date impossible à oublier pour Daisy Mercier. Ce jour-là, on lui annonce qu’elle souffre d’une sclérose en plaques agressive. «J’étais anéantie. Il m’a fallu cinq ans pour accepter le diagnostic. Je pleurais beaucoup et je me demandais sans cesse pourquoi ça tombait sur moi. Puis un jour, j’ai dit: Stop! Cette fois, c’est marche ou crève. Et j’ai choisi de me battre», se souvient-elle.

Faiblesse musculaire, envie de vomir, troubles de l’équilibre, sensibilité accrue, la maladie gagna peu à peu du terrain. «J’ai perdu l’usage de la partie gauche de mon corps. D’abord la jambe, puis le bras. En 2010, j’ai dû me résoudre à accepter la chaise roulante.»

Ce 23 janvier-là...

L'auteur Jacques Simonin a retranscrit le témoignage de Daisy Mercier. Pour elle, cela a été une sorte de thérapie.

Et cette maman de deux filles aujour­d’hui adultes de préciser: «C’est une maladie neurologique chronique, due à une réaction auto-immune. Autrement dit, c’est le système immunitaire qui réagit de façon anormale. La fréquence des poussées est très variable d’une personne à l’autre.»

Avec un tel état de santé, les tâches quotidiennes sont un véritable parcours du combattant. «Aller aux toilettes, me doucher ou m’habiller n’a pour moi rien d’un geste anodin. J’ai besoin qu’une personne m’aide et de recourir à la technique, notamment à une chaise trouée pour la douche et à un verticalisateur pour le transfert du lit vers le fauteuil. Tout cela me fatigue. Mais quand il est 8 h 30, que je suis habillée, douchée et coiffée, je suis fière de moi.» Et cette femme, âgée de 59 ans, ne lâche rien: «Je fais seule tout ce que je peux. Par exemple, je vais faire les commissions en chaise électrique et j’arrive aussi à me coiffer.» Car pour Daisy Mercier, il est important de se faire belle: «Ce n’est pas parce qu’on est malade qu’on doit se laisser aller. Je prends soin de moi», dit-elle, tout en montrant ses ongles vernis en jaune et orange vif.

Si elle parvient chaque jour à sortir de sa zone de confort, c’est pour vivre certains moments. «J’adore aller au théâtre ou au restaurant avec mon mari, ainsi que le shopping avec mes filles. La vie vaut la peine d’être vécue», souligne-t-elle. Pour se ressourcer, elle se rend dans son jardin. «Je suis fleuriste de formation, alors j’ai plaisir à observer mes fleurs.»

L’humour est également une autre de ses armes. «J’ai beaucoup d’autodérision et avec mon mari, on n’arrête pas de plaisanter. Ça nous fait du bien!»

Bilan? «Je ne pensais pas être si forte. La maladie m’a permis d’explorer ma personne et de mobiliser le 100% de mes ressources», conclut-elle.

Benoît Thévenaz (36 ans) a fait modifier une moto pour qu'il puisse à nouveau renouer avec sa grande passion.

L’homme infatigable

«La blessure du guerrier». C’est le titre du premier tome de Benoît Thévenaz dans lequel il raconte son accident intervenu le 10 juillet 2005. «Lors du Supercross d’Yverdon, j’ai profité d’un bac à mousse pour m’offrir quelques instants de détente avec mon BMX. Je me suis mal réceptionné», explique le trentenaire. Et d’ajouter: «Je ne sentais plus rien. J’ai cru que j’allais mourir car je n’arrivais plus à respirer. On m’a mis un mois et demi dans le coma artificiel.» Devenu tétraplégique, il a dû réapprendre à respirer et à parler. Il entra vite en conflit avec le personnel du premier hôpital. «Mon objectif était de remonter sur ma moto. Mais le corps médical trouvait que c’était un projet irréaliste, parce que j’avais perdu l’usage de mes jambes et de mes mains.»

La blessure du guerrier

Le trentenaire vient de publier le livre «La blessure du guerrier», dans lequel il raconte son accident.

N’étant pas du genre à abandonner, Benoît Thévenaz a persévéré. Après neuf mois passés dans les hôpitaux en Suisse, il n’a pas hésité à poursuivre sa réédu­cation au-delà des frontières. «En 2006, je suis parti en Estonie où j’ai appris des méthodes de coordination. C’était particulièrement dur. Chaque jour, je faisais des exercices physiques pendant des heures et des heures.»

Notre interlocuteur est même allé jusqu’au Brésil afin de rencontrer un guérisseur. «Nous avons travaillé sur le développement de soi.» Des efforts qui semblent avoir porté leurs fruits, puisqu’en 2011 il est parvenu à remonter sur une moto modifiée.

Benoît Thévenaz ne s’est pas arrêté là. Il s’est notamment rendu à deux reprises en Ukraine. «La première fois, on m’a implanté des cellules souches et la deuxième fois, j’ai reçu des stimulations électriques.» Infatigable, il a ensuite suivi d’autres thérapies, notamment au Vietnam et aux Etats-Unis.

Tout ce qu’il a appris à travers ses voyages, le Vaudois a souhaité le partager avec d’autres personnes accidentées. Pour ce faire, il a ouvert avec son coach, Clément Mercier, le Max Régénération Center, à Bullet. «C’est un centre de rééducation. Nous y avons aménagé plusieurs machines permettant un entraînement adapté et poussé.» En parallèle, Benoît Thévenaz gère une piste de cross. Mais jusqu’où ira-t-il?


L’importance des émotions

Courir un marathon, apprendre une langue, un saut à l’élastique. Quel que soit l’objectif fixé, nous sommes nombreux à repousser nos limites. Mais pouvons-nous pour autant parler de dépassement de soi? Ou pour ce faire, faut-il gravir l’Everest ou réaliser des prouesses similaires à celles d’Ismaël Roth, Daisy Mercier ou Benoît Thévenaz? Mattia Piffaretti, psychologue du sport en cabinet et chargé d’enseignement à l’Université de Fribourg, nous apporte des réponses. Il met notamment en lumière les émotions se trouvant derrière le dépassement de soi et nous met en garde des dangers qui peuvent en découler.

Dr Mattia Piffaretti

Psychologue du sport

Qu’est-ce que le dépassement de soi?

En psychologie, c’est aller au-delà de sa zone de confort. Plus précisément, c’est quand on sort d’un état où ses propres besoins et leur satisfaction sont en équilibre. Pour atteindre l’objectif fixé, on doit abattre des barrières. Et si on y parvient, on conquiert et on s’étend sur un nouveau territoire, ce qu’on appelle une zone d’exploration. On peut encore relever que dans ce processus le mental joue un rôle primordial.

Y a-t-il plusieurs formes de dépassement de soi?

Oui. Une belle manière de représenter la multiplicité des dépassements de soi, c’est la devise olympique: «Citius, altius, fortius» qui signifie «plus vite, plus haut, plus fort». Cette formule insiste sur l’idée qu’à travers le sport on peut non seulement développer la force physique, mais également celle de l’esprit et l’élévation des valeurs.

Le dépassement de soi n’est-il que l’affaire des sportifs d’élite?

Non. Ça peut être aussi un sportif amateur, un artiste ou encore un étudiant qui doit apprendre de nouvelles connaissances. Pour ce faire, il doit également sortir de ses schémas habituels, et donc de sa zone de confort.

Et qu’est-ce qui motive ces personnes à se dépasser?

C’est l’émotion ou pour être plus précis celle que nous anticipons dans notre esprit: que vais-je ressentir au moment où j’aurai réussi à atteindre mon objectif? Il s’agit d’une étincelle qui déclenche en nous une réaction (le feu sacré), par exemple un entraînement ou une formation qui nous permettra de se rapprocher de l’état émotionnel recherché.

Quelles peuvent être ces émotions?

Ça peut être de la fierté, du bonheur, de l’épanouissement… Et c’est cette émotion positive qui peut amener à un dépassement de soi. Mais à la base de la motivation il peut aussi y avoir une émotion ambivalente comme une peur d’être jugé incompétent, un manque de confiance, une honte par rapport à un aspect que l’on a. Et dans cette configuration, la personne cherchera à diminuer de tels sentiments ou à les compenser.

De quelle façon?

Elle va oublier ses propres limites ou ne pas les accepter. Autrement dit, la quête du record se fera à ses propres dépens. Ce qui peut entraîner un certain nombre de dérapages. Parmi ceux-ci, on peut notamment citer le surentraînement qui peut amener à des blessures ou au dopage… Ce qui se passe c’est que la personne est tellement prise dans son envie de se dépasser qu’elle peut aller jusqu’à tricher.

Comment peut-on éviter de tels dérapages?

En se faisant accompagner par un psychologue du sport dans la démarche de dépassement de soi. Le professionnel aidera la personne à comprendre la base émotionnelle de sa motivation pour mieux doser ses efforts, et surtout les aligner à des motivations qui sont plus profondes et plus positives.