L'aventurier tient son cap | Coopération
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Interview
Mike Horn

L'aventurier tient son cap

De retour d’un voyage et avant de repartir en expédition, Mike Horn nous parle de son rapport à l’été, de ses activités en famille, de ses projets. Et du temps qui passe trop vite.

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Valentin Flauraud
12 juillet 2021

Au taquet, les deux filles du célèbre explorateur sud-africain, Jessie et Annika, ont une agence de communication et de production. Mike Horn travaille avec elles et vit avec sa compagne dans une superbe maison de Lavaux. «Il n’y a personne autour. Des cascades, une rivière, on est en pleine nature. Cette maison a été faite pour moi… il y a 600 ans!» Plein de contradictions, comme tout le monde, il médite en retapant sa bâtisse, a l’accolade et la tape dans le dos faciles, mais il veut qu’on le sache: il respecte la nature et, surtout, son temps est compté. Pas le temps de bavasser.

Comment allez-vous?

Impeccable. Aujourd’hui, j’ai 20000 choses à faire.

Quoi, par exemple?

J’ai un bateau à Lorient. On doit changer le moteur pour qu’il soit plus écologique. J’ai une voiture à hydrogène à développer, un business à gérer, des expéditions à planifier. On ne fait pas que des expéditions, on est quand même impliqués dans pas mal de choses. Je n’ai pas assez de temps dans une journée.

«Ça va impeccable.» L'explorateur et aventurier Mike Horn (Michael Frédérick Horn), né le 16 juillet 1966 à Johannesburg, en Afrique du Sud.

Justement, quel est votre rapport à l’été et aux vacances?

Je pense que je n’ai jamais été en vacances. Quand on aime ce qu’on fait, on n’a pas besoin d’avoir des vacances. Et en plus ici, je travaille avec mes filles, et un peu avec mes amis. Quand je pars en voyage avec ma fille Jessie, Annika reste à la maison et gère le bureau ou l’inverse. A la fin de l’été, on part ensemble sur mon bateau en Patagonie. On va là où les gens ont envie d’être. Où j’habite, les gens viennent marcher pendant leur temps libre. C’est un choix de vie que j’ai fait. La liberté de prendre des décisions et de ne pas travailler pour quelqu’un à partir de 9 heures du matin jusqu’à 18 heures du soir.

Lesquels?

J’étais souvent loin de la maison pendant l’expédition Pangaea. En 5 ans, je n’étais que trente jours à la maison, alors que c’est important des fois de se poser un peu. Les vacances, ce n’est pas seulement pour faire les choses, mais c’est aussi l’opportunité de prendre le temps de se poser des questions, d’avoir un peu une réflexion sur notre vie, dans quelle direction on va aller, ce qu’on veut faire, mettre un peu les priorités, structurer notre vie.

Vous arrivez à prendre du temps pour vous poser et réfléchir?

Comme je suis quelqu’un qui est très vite motivé par une idée et que je ne veux pas perdre une opportunité, je m’engage dans plusieurs trucs à la fois. A la fin, tu n’as pas le temps de tout bien faire; ça veut dire que tu comptes plus sur les autres, et c’est là où ta vie devient compliquée parce que tu dois manager les gens. Des fois c’est plus facile pour moi d’entreprendre des choses tout seul, car je sais comment on peut les faire.

Par exemple?

J’ai traversé le pôle Nord, et c’est la nuit 24 heures sur 24. Je voyais très bien qu’avec la nourriture qui restait dans ma luge, je pouvais peut-être tenir une vingtaine de jours, mais pour traverser le pôle Nord, il me fallait 30 jours. La seule manière, c’était de changer mon horloge biologique, et de caler mon rythme sur des journées de 30 heures.

Mais vous arrive-t-il parfois d’être dans une chaise longue?

Jamais, je pense. Quand j’ai quelque chose à faire, je n’arrive pas à prendre de la distance. Je suis tellement engagé que quand je suis assis, même ici, je me dis que je perds du temps parce qu’il y a vingt autres personnes qui attendent une réponse. Nos projets coûtent de l’argent. Si tu dois trouver 400 millions pour faire un projet, tu ne peux pas le faire en étant assis sur une chaise longue, je pense. On vit seulement 30000 jours, si une vie dure 82 ans. 30000 jours, et la moitié du temps tu dors, ça veut dire que tu n’as que 15000 jours pour faire ce que tu as envie de faire sur terre.

Vous dormez peu, en général?

Quand je navigue sur mon bateau, je dors très peu, parce que je suis le capitaine. Tu dois être tout le temps là pendant les tempêtes qui peuvent durer deux, trois jours. Tu dors donc de temps en temps dix, quinze minutes. A la maison, j’essaie d’aller au lit avant minuit, des fois j’y arrive, des fois pas. A 4 h 45, je me réveille, bois un café et, à 5 heures, je commence à travailler. Mais je bricole, aussi. Je suis en train de reconstruire la partie supérieure de la maison. Le dernier étage, c’est moi qui l’ai fait. Je dois trouver du vieux bois, bosser du vieux bois. C’est presque une méditation. Ça me donne un temps de réflexion pour structurer mes projets d’expéditions, notre voiture à hydrogène que l’on teste au Dakar, notre projet environnemental en Patagonie.

Est-ce que vous portez parfois des tongs?

Je suis tout le temps pieds nus. Je pense que je suis souvent pieds nus tout simplement parce que pour mes expéditions dans les régions polaires, je suis tout le temps en chaussures, avec des vêtements à six couches. Dès que tu peux tout enlever, tu te sens beaucoup plus libre. Mais je ne sais pas pourquoi, j’ai tout le temps cette envie d’aller où il fait froid, où il y a un coté sauvage très présent. Parfois en Suisse, on est presque trop bien, j’ai l’impression que je ne suis pas toujours vivant. Je pense qu’on a le sentiment d’être vivant dès qu’on sort de notre zone de confort et qu’on fait des choses qu’on ne fait pas tous les jours.

Sortir de sa zone de confort est l'un de ses mottos. Et être pieds nus, un art de vivre. Mike Horn sera en conférence le 26 septembre, à Paris, au Grand Rex.

Il y a un projet dont vous aimeriez nous parler?

Je suis sur plusieurs projets. D’abord essayer de changer un peu la mobilité avec l’hydrogène, qui ne pollue pas si on peut le produire «vertement» avec l’électricité qu’on perd tous les jours. Là on est en plein développement d’une pile combustible à l’hydrogène de haute performance, qu’on peut mettre dans une voiture, dans un bateau, dans les trains, les avions, les engins qui poussent les avions, qui déchargent les cargos.

Pourquoi?

Quand j’ai fait le Dakar, je me suis fait critiquer. J’ai décidé d’y aller parce que je voulais voir comment on peut changer le sport automobile un tout petit peu. La première fois, j’ai vu les conditions, et la deuxième, j’étais dans une voiture laboratoire pour capter toutes les données pour construire une voiture idéale pour gagner un Dakar. Mais avec un moteur à hydrogène. Après on a mandaté le CEA en France pour faire la recherche et voir si c’était possible de construire une pile hydrogène de haute performance. Là on est déjà en phase de construction et il faut financer ça. Ce ne sont pas de petites sommes d’argent, et ça sera peut-être la prochaine Tesla. Si on finit par arriver à produire de l’énergie, et qu’il n’y a que de la vapeur qui sort de l’échappement, c’est ce que je peux apporter à notre planète. La planète m’a tellement donné.

La nature, amie ou ennemie?

On doit le respect à notre planète. Pour moi, c’est la mère qui me nourrit, qui m’éduque, qui me donne la possibilité de développer ma personnalité au travers de tout ce qu’elle nous fournit. Il faut être en contact avec la nature, ne pas avoir peur des tempêtes. Je ne comprends pas qu’on puisse abuser des ressources naturelles, puisque c’est le seul endroit de l’univers où on peut vivre. Comment tu tues ta mère qui te nourrit ? On a tendance à essayer de se protéger de la nature, on ne veut plus être en contact parce que l’homme est devenu trop faible, il a trop peur. Pour moi, il faut reconnecter les gens et la nature, les enfants surtout.

Et le covid?

Le covid, c’était juste un exemple de comment on réagit, on part en courant, on se cache dans les maisons, et tu ne peux jamais gagner une guerre si tu pars en courant et en te cachant. Tu dois devenir plus fort en toi-même. Tu dois être mentalement prêt pour accepter ce qui se passe. Nous on est tellement influencés par le manque de connaissance et de savoir-faire qu’on écoute tout le monde mais on ne se prépare pas personnellement pour se battre. On veut que les autres se battent pour nous. On dit que la nature est dangereuse, que les avalanches tuent, on dit qu’en Afrique il y a des gens qui crèvent de soif, qui manquent de nourriture… Tout ce qui est négatif, on le communique extrêmement vite aux gens, mais tout ce qui est positif, on ne le communique jamais. La beauté de notre planète est rarement racontée aux gens.

Qu’est-ce que vous avez gardé de l’Afrique du Sud où vous êtes né?

Tout. C’est là où ma vie a commencé, et l’éducation que j’ai eue me permettait de faire les choses que je fais aujourd’hui. Grâce à une famille qui était très soudée, qui me donnait beaucoup de liberté, et qui me faisait confiance, j’ai pu développer qui je suis aujourd’hui. C’est la liberté qu’on devrait laisser aux gamins. Si on veut décider pour eux, comment peuvent-ils décider plus tard dans leur vie, s’ils n’ont jamais pris de décision ? L’Afrique du sud c’est aussi un endroit qui me permettait d’être en contact avec les animaux, avec des gens de différentes cultures. On parle 38 langues, je pense, avec tous les groupes ethniques. 

Vous avez rencontré plusieurs dangers pendant vos expéditions. Comment fait-on pour ne pas avoir peur d’un serpent venimeux?

Le problème, c’est que les gens ont peur d’avoir peur. Si je fais une erreur au pôle Nord, par exemple, je sais que je vais mourir, il n’y a pas d’autre échappatoire. Je sais aussi bien que tout le monde que je peux me faire piquer par un serpent, tomber dans l’eau quand la glace casse. Une avalanche peut m’amener au bas de la montagne. Si on accepte qu’un jour on va mourir, on n’a plus peur. Et au fur et à mesure qu’on vit et qu’on a des expériences, on a moins peur, c’est pour ça que les expéditions deviennent plus grandes, parce qu’on recherche cet inconnu. Les gens ont peur de l’inconnu, et c’est souvent une petite chose qui nous empêche de vivre vraiment.

Il y a quelque chose qui vous fait peur quand même?

J’ai plutôt peur d’arriver à un âge où tu ne vis plus. Ma femme est décédée il y a cinq ans. Elle m’a dit qu’elle avait fait tout ce qu’elle voulait faire avec moi. On a été 28 ans ensemble et on faisait des projets de «ouf», des projets incroyables. Elle m’a dit que ça lui suffisait, qu’elle n’avait pas besoin de vivre un jour de plus. J’avais presque envie de mourir avec elle parce que moi aussi j’avais fait tout ce que je voulais, et elle m’a dit: «Non, non, il ne faut pas mourir pour moi, mais vivre pour moi.» C’est-à-dire que je vis pour moi et pour les autres qui ne peuvent pas vivre. Et puis, tu dois changer la manière dont tu penses pour profiter de la vie. Tout le monde te dit quelque chose de différent, que tu dois faire ceci ou cela, et tu meurs.

Vous dites que vous êtes discipliné. Ça vient de votre expérience de l’armée en Afrique du Sud?

Quand j’étais jeune, j’ai eu besoin d’une institution qui me forçait à être discipliné. Après, j’ai vu que cette discipline m’apportait quelque chose de bien. Certains copains ont décidé de faire l’université en premier, et après leur service militaire. Ils n’avaient pas cette discipline, ils n’ont pas passé tous leurs examens. Moi j’ai fait mon service militaire, et j’ai appliqué cette discipline dans mes études, et dans tout ce que je fais.