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INTERVIEW
OLIVIER MAULINI

Le prof en questions

Qui sont les nouveaux maîtres d’école? Spécialiste du métier d’enseignant, Olivier Maulini parle de la grande obsession des profs d’aujourd’hui et dévoile des secrets pour se comporter en pédagogue au quotidien.

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Valentin Flauraud
30 août 2021

Les vacances d’été sont finies, les enfants retrouvent les bancs de l’instruction. Et les maîtres d’école. Leur présence et leurs compétences revalorisées par la rupture inattendue du printemps 2020, lorsque les écoles ont été fermées pour cause de pandémie de Covid-19.

Or, à l’ère du numérique et de nombreux défis, quelles sont les préoccu­pations des nouveaux maîtres d’école? Pour le professeur associé de l’Université de Genève Olivier Maulini, la pédagogie est d’abord un rapport au monde.

Quel est le leitmotiv du nouveau maître d’école?

Les usagers ne supportent plus l’arbitraire et ne s’en tiennent plus à la voix toute-puissante de l’enseignant, du médecin ou même du prêtre. Mais l’école n’est pas un pénitencier, ce n’est pas un lieu où l’on impose des règles pour imposer des règles.

L’école est d’abord un endroit où l’on vient pour apprendre. Et la grande obsession des enseignants d’aujourd’hui avant même de discuter des règles, c’est de trouver des méthodes qui intéressent les élèves.

Pourquoi?

Si les élèves sont intéressés, tout s’ensuit. Ils vont participer activement, apprendre mieux, chercher à corriger leurs erreurs. Ils vont donc aimer venir en classe face au professeur. Les parents, qui ont quand même ça comme premier indicateur, vont faire confiance à l’enseignant. Un cercle vertueux va s’installer. Cela ne veut pas dire que tous les enfants réussissent tout et tout le temps, mais disons qu’on est dans une situation relativement confortable, parce qu’on peut traiter les cas particuliers à partir de ce contrat initial.

Et la socialisation?

C’est un enjeu très complexe. Il y a un romantisme de la socialisation. On est presque unanimes en Suisse pour dire que l’école est précieuse parce que les enfants apprennent à vivre ensemble, et que c’est l’un des derniers endroits de ce qu’on appelle «le creuset de la démocratie et du lien social».

En même temps, les enseignants ressentent que c’est de plus en plus difficile. Faire vivre 20–25 enfants dans une classe, et 250, voire 500 dans une école de l’enseignement primaire ou secondaire, c’est loin d’être évident. L’école, la société en général, les institutions en particulier sont tenues de plus en plus de répondre aux besoins des individus. Quand ce sont des élèves gentils et en situation de handicap, c’est plutôt bien compris socialement.

Mais lorsque ce sont des élèves perturbateurs, c’est plus compliqué. Ils sont très vite considérés comme fautifs, et donc punis, mal notés, déclassés. Pourtant, la pédagogie consisterait, d’abord et avant tout, à faire entrer dans le cercle de vie commune ces enfants-là. Il y a ici une contradiction qui est très vivement ressentie.

Le décrochage chez certains élèves pendant le confinement a-t-il été rattrapé?

C’est un peu tôt pour avoir des certitudes sur tous ces aspects, mais on a déjà des indices et des travaux qui montrent que l’école arrive souvent à bien rattraper. Et les enfants aussi.

L’apprentissage de base, ce n’est pas uniquement quelque chose de linéaire et cumulatif, comme on le croit souvent. Cela fonctionne par paliers, etc. Les enfants peuvent donc y retrouver leurs billes, surtout si les enseignants repèrent ensuite quelles seraient les priorités pour les rattrapages.

Assis sur son bureau, c’est la position du prof moderne?

J’ai des étudiants qui avaient fait un mémoire, très simple, mais très intéressant. Ils avaient montré des photos de profs à des parents. Celle qui remportait tous les suffrages, c’était celle où le prof était assis sur son bureau, dans une position dont les parents disaient: «On sent que c’est un prof assez sûr de lui, et en même temps abordable.» C’est toujours une histoire de compromis. Une photo montrait un enseignant carrément accroupi à côté de l’enfant. Mais assis sur son bureau, c’était le bon compromis.

Quels sont les avantages et les inconvénients du numérique qu’on a peut-être pu observer pendant le premier confinement?

Ce sont les deux faces de la même médaille. La distance et l’asynchronicité. Pour faire circuler l’information, les écoles primaires ont beaucoup fonctionné avec des outils plus archaïques comme la photocopieuse et les enveloppes, en particulier avec les familles qui ne sont pas équipées. L’école a toujours eu les outils pour communiquer avec l’extérieur. Maintenant ils sont d’une puissance inégalée.

Au début, certains parents ont un peu fantasmé sur cette école à distance et le fait qu’on pouvait accéder directement à l’enseignant. A la limite, il y a des parents qui rêvaient de se mêler à la conver­sation Zoom et de jouer le rôle du répétiteur à la maison en ayant reçu eux-mêmes la consigne du maître. Certains parents rêvent d’avoir une très grande proximité avec l’enseignant, et d’autres ne la demandent pas.

Et les enseignants?

Peu en rêvent. Ce qu’ils veulent, c’est d’abord interagir avec l’élève, y compris quand il n’a pas compris la consigne. Il y a beaucoup de malentendus avec certaines familles. Le prof doit souvent répéter à un élève: «Je préfère que tu ramènes tes devoirs faux de la maison, plutôt que tes parents les fassent à ta place. Sinon je ne vois pas où sont tes difficultés.»

Et la question de l’asynchronicité?

Elle est aussi à double tranchant. C’est-à-dire que vous pouvez planifier les choses davantage à votre façon, c’est plus flexible. Mais plus c’est flexible, plus il faut de compétences. Pour les familles dans lesquelles les parents réfléchissent à l’autonomie et peuvent négocier avec les enfants une marge de liberté du type: «Ok, tu ne veux pas faire ça maintenant, tu le feras plus tard», ça peut être intéressant. Pour les familles qui laissent les enfants livrés à eux-mêmes et tiennent un discours du genre: «C’est ton travail scolaire, donc je ne m’en occupe pas du tout», ça ne marche pas. Avec mes collègues qui travaillent sur les questions numériques (car moi je ne suis pas un spécialiste), ce qui nous paraît le plus stérile, ce sont les polémiques du genre tout ou rien, ou encore bannir le numérique de l’école ou alors, au contraire, rêver d’une disparition de la forme scolaire parce que tout serait dissous dans des logiciels, des réseaux, etc. C’est aberrant dans les deux cas.

Un exemple concret d’un dosage juste d’autonomie?

Vous avez la famille où les parents jugent que leur responsabilité, c’est de guider les enfants. Donc le père et la mère vont devant, et les enfant doivent suivre. Il y a toute une culture qui s’installe chez ces enfants, comme quoi être un bon enfant, un bon élève, c’est de suivre, obéir, etc. Et il y a des parents qui font exprès de partir 20 minutes plus tôt et qui, quand ils sont dans le hall de la gare, disent: «Et maintenant les enfants, comment on fait pour aller chez mémé?» Les enfants doivent commencer par lire dans le tableau à double entrée. S’ils sont perdus, les parents resserrent la question et pointent le tableau, etc. L’idée c’est d’enseigner, ou d’éduquer, dans le dos des enfants plutôt que face à eux. Et ça marche pour tout, le chemin de l’école, faire des gâteaux à la maison.