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Interview

Les épreuves peuvent nous faire grandir

Psychothérapeute, sophrologue, auteure, l’arrière-petite-fille de Sigmund Freud écouteles mots du corps et soigne les maux de l’âme. Entre deux consultations, Michèle Freud évoque sa filiation, la période que nous traversons, et nous prodigue quelques bons conseils.

TEXTE
04 mai 2021
 Auteure d’ouvrages et de CD, fondatrice d’une école de thérapeutes, la psychothérapeute Michèle Freud.

 Auteure d’ouvrages et de CD, fondatrice d’une école de thérapeutes, la psychothérapeute Michèle Freud.

Il faut l’avouer: l’idée d’interviewer l’arrière-petite-fille du fondateur de la psychanalyse, né il y a 165 ans le 6 mai, a quelque chose de fascinant. Mais Michèle Freud a également un prénom, comme elle le suggère d’ailleurs d’emblée aux étudiant(e)s de son école à Saint-Raphaël, au sud de la France, qui forme des thérapeutes. Imprégnée par son histoire familiale et «très attachée à rester à la hauteur de ce nom», elle n’en a pas moins suivi son propre chemin. Elle est l’auteure d’ouvrages grand public sur le sommeil, la perte de poids et la réconciliation avec soi.

Est-il simple de s’appeler Freud?

Simple non. Il suffit que je décline mon identité pour qu’on me regarde comme un objet de curiosité, de dissection ou encore comme une poussière d’étoile. Mais ce nom peut être un sésame qui ouvre des portes, j’en suis consciente. En tout cas, il ne laisse pas indifférent. Un jour, avec ma collaboratrice, nous prenions l’avion pour animer un séminaire à Paris. Un agent de sécurité s’est exclamé en voyant mon passeport : «Ah, c’est vous Madame Freud, je connais bien votre mari!» Et il nous a sorti la célèbre formule d’Einstein: e = mc2. «Vous voyez, je n’ai pas oublié», a-t-il dit avec enthousiasme! C’était plutôt drôle.

Quelle place votre arrière-grand-père a-t-il dans votre vie?

Une place importante, qui a probablement orienté mes choix. Quatre des sœurs de Sigmund ont péri en déportation. C’est grâce à Marie Bonaparte que la lignée existe encore. Elle a organisé le départ en Angleterre de Sigmund et d’une partie de la famille, en payant l’importante somme que les nazis exigeaient. C’est grâce à elle aussi que ses biens, dont ses célèbres statuettes et le mobilier, ont pu être sauvés. Je ressens à chaque fois une vive émotion lorsqu’on parle de la Shoah. Cette souffrance est sans doute inscrite dans nos chairs, en tous cas dans mon transgénérationnel. C’est peut-être ce qui m’a donné une sensibilité plus aiguë aux souffrances d’autrui…

De votre grand-tante Anna Freud, vous dites qu’elle a «éclairé votre chemin». En quel sens?

Anna Freud a été l’une des premières à parler de résilience et une pionnière des thérapies comportementales. Elle a fondé une école inspirée à la fois par la psychanalyse et par la pédagogie nouvelle, notamment la pédagogie par les projets et je me sens très proche de ses pratiques. Durant le Blitz lors de la Seconde guerre mondiale, elle a aussi ouvert à Londres, à la Hampstead Nursery, une institution pour enfants sinistrés dont les parents périrent dans les bombardements. Elle y a introduit beaucoup de pédagogie dans sa clinique.

Juriste était votre premier métier, comment en êtes-vous venue à vous inscrire dans leur sillage?

En fait, je suis depuis toujours passionnée de psychologie. Je crois que, chez moi, il y a eu très tôt plus d’ouvrages de psycho que de livres de droit! J’ai eu la chance d’assister aux séminaires de Lucien Israël à l’Université de Strasbourg et j’y prenais un grand plaisir… C’était un peu ma madeleine de Proust! Finalement, la psychologie des profondeurs m’a davantage captivée que le droit.

Vous avez vous-même fait deux analyses. Qu’est-ce que cela vous a apporté?

A sortir du rôle de victime et à comprendre que nos épreuves pouvaient nous faire grandir. J’ai appris à porter un regard plus lucide sur moi et ai pu ainsi m’alléger de certains fardeaux. A mieux communiquer aussi et à exprimer ce que je ressentais. Ce qui n’était pas évident, car chez nous, il y avait beaucoup de pudeur et les émotions étaient plutôt tues.

Si Freud n’a que peu exploré la dimension corporelle, le corps a une place clé dans votre approche. Pourquoi cet intérêt?

Peut-être parce que mon corps m’a beaucoup parlé à une époque et que j’avais sans doute des choses à régler. En fait, le corps est en filigrane de toute la métapsychologie freudienne. Faute de temps sans doute, il n’a probablement pu s’intéresser davantage aux thérapies corporelles. Certains y verront donc quelque chose de l’ordre de la continuité. La question ne s’est pas posée en ces termes pour moi, du moins pas de façon consciente.

Ecouter le corps et ses messages, pourquoi est-ce important?

Le corps n’oublie rien, il est le réceptacle de nos émotions. Toute notre histoire y est inscrite, même d’avant la naissance. Les silences, les non-dits, les colères, les peurs… Les nôtres, mais aussi celles que l’on nous a transmises. Lorsque l’âme est bâillonnée, c’est le corps qui parle. Nous sommes des êtres de langage: nous avons besoin de dire nos pensées et, faute de pouvoir le faire, nous exprimons des douleurs, des raideurs, des maux en guise de mots.

De quelle manière la sophrologie peut-elle contribuer à réconcilier l’âme et le corps?

Dans l’optique de cette unité corps-esprit, la sophrologie, comme toutes les thérapies psychocorporelles, permet le rétablissement d’un dialogue avec soi. L’accent est mis sur le ressenti corporel et intègre toutes les dimensions de l'être humain: affectives, corporelles, verbales et existentielles. Dans des moments de tension, nous pouvons simplement nous mettre à l’écoute de notre respiration. C’est aussi une façon de nous calmer, de lâcher prise sur la douleur, le ressentiment, la peur, les émotions…

La pandémie a posé presque en interdit les touchers sociaux-amicaux. Quels sont les impacts possibles sur notre rapport à notre corps et aux corps des autres?

L’une des conséquences pourrait être le développement de l’haptophobie. On s'interdit de toucher l'autre par «peur», une peur viscérale qu’on ne peut pas contrôler, à la différence d'autres… Cette phobie du toucher est susceptible de persister après la fin de la crise sanitaire. Peut-être faut-il repenser le contact? On peut toucher et être touché de différentes manières. Par le sourire, le regard, ou en prenant pleinement conscience du plaisir que peut nous procurer ce sens dans la vie quotidienne, retrouver du réconfort dans un automassage, un bain chaud, en s’enveloppant dans une couverture douce ou en caressant un animal…

Que faire pour surmonter au mieux ce «traumatisme collectif»?

La période actuelle requiert une réelle vigilance pour éviter de basculer du côté obscur de la force. La perte de repères et l’incertitude de l’avenir sont source de grande anxiété. Pour éviter de s’enfermer dans le pessimisme ambiant, il nous faut continuer à faire des projets, rester actif, en lien, trouver de nouveaux repères… Prendre soin de soi et de ses proches, se réinventer, se satisfaire de petits plaisirs, croire en l’avenir, redécouvrir la patience, méditer, s’émerveiller, sourire, aimer… Et surtout, ne pas hésiter à se faire aider si nécessaire.