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Plus qu'une bataille

Chez les jeunes, «Fortnite Battle Royale» est LE jeu vidéo incontournable. Ce qui préoccupe de nombreux parents qui ne comprennent pas cette véritable fascination. Eclairage entre popularité et risque d’addiction.

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03 décembre 2018
PHOTO  MaŠa diethelm

«Maman, cache-toi, sinon tu vas te faire sniper.» Mon fils entend par là se faire tuer par un tireur embusqué. Apparemment, mon personnage est en grand danger. Je prends la fuite – ou du moins j’essaie. «Tu dois te tourner vers la droite. Non, pas vers le haut, vers la droite! Oh mon Dieu!»

Mon fils m’explique «Fortnite Battle Royale», qui monopolise actuellement une grande partie de son attention (et de la mienne par la même occasion). Le jeu vidéo, appelé aussi couramment Fortnite, est le grand succès de l’éditeur Epic Games. Près de 125 millions d’uti­lisateurs sont enregistrés, et près de 40 millions d’entre eux y jouent au moins une fois par mois. Mon fils de 13 ans passe nettement plus de temps devant l’écran et des négociations s’engagent plusieurs fois par semaine à ce propos. Sa raison? Il veut pouvoir suivre le rythme sur Fortnite car, m’explique-t-il, du classement dans le jeu dépend également la notoriété à l’école, dans la cour de récréation.

Victoire épique

En quoi ce jeu vidéo fascine-t-il donc autant les jeunes? Est-ce simplement le principe sur lequel il est basé? Avec 99 autres joueurs en ligne, on se retrouve à combattre sur une île virtuelle «jusqu’au dernier homme». Si aucun sang ne coule, le canardage est de mise et le rythme est effréné. Le dernier survivant remporte la partie. Une prouesse que mon fils a déjà accomplie plusieurs fois, non sans fierté. Autant de «victoires épiques», comme l’annonce Fortnite en affichant pour la première fois la capture d’écran correspondante sur l’écran du smartphone.

Fortnite consiste à se retrouver sur une île virtuelle en compagnie  de 99 autres joueurs en ligne et à combattre «jusqu’au dernier homme».  

PHOTO  Shutterstock 

Des achats in-app coûteux

«Le principe du dernier survivant a toujours suscité un puissant attrait, explique le spécialiste des jeux vidéo Marc Bodmer (54 ans), c’est un défi passionnant à relever.» Il conseille aux parents de ne pas cataloguer trop rapidement Fortnite comme un simple jeu de tir: «Seuls ceux qui disposent d’un bon sens tactique, de réflexes rapides et d’une bonne connaissance de l’environnement du jeu ont une chance.» Le jeu offre également la possibilité aux utilisateurs de bâtir avec divers matériaux des barricades ou des tours de guet, pour s’y cacher ou accéder à de précieuses armes. «Fortnite exige différentes capacités. Il est en ce sens unique en son genre», souligne Marc Bodmer.

Les graphismes colorés façon «dessins animés» sont également très attirants aux yeux des jeunes, tout comme les danses débridées devenues partie intégrante de la culture populaire. Combiné à un niveau de violence faible, le jeu s’est vu attribuer une recommandation d’âge de 12 ans ou plus. En outre, Fortnite est gratuit – du moins au départ. Il ne devient coûteux qu’au fil du jeu. Car l’éditeur Epic Games se rémunère sur les achats in-app des utilisateurs. Ainsi le «légendaire» costume de samouraï «Hime» coûte 2000 V-Bucks dans la monnaie du jeu, soit environ 20 francs. Tout comme les autres tenues, appelées «skins», ce costume n’a cependant aucune influence sur les succès remportés. Comme dans la cour de récréation, il ne s’agit là que d’adopter une apparence à la mode. Un joueur arborant encore le skin standard – une tenue de camouflage – sera l’objet de moqueries à l’école. Le constat est clair: Fortnite dicte la tendance et met ainsi les adolescents sous pression. «Le stress provient moins du jeu lui-même que du peer group, soit les amis jouant au même jeu», déclare Marc Bodmer. «Pour suivre le rythme, il faut jouer – et souvent –, afin de s’améliorer.»

Des tenues appelées «skins» peuvent être achetées pour jouer à Fortnite.    

PHOTO MaŠa diethelm  

Fortnite étant très populaire, d’étonnantes informations ne cessent d’être relayées: en Angleterre, une fille de 9 ans aurait ainsi joué nuit après nuit jusqu’à épuisement total. Si dans ce cas, les parents semblent ne s’être aperçus de rien, d’autres contribuent de façon excessive au succès de leur progéniture dans le jeu, jusqu’à lui payer des cours particuliers afin qu’elle ne soit pas victime de harcèlement à l’école.

Parents: à vos consoles!

Beaucoup de parents s’inquiètent d’un tel engouement chez leurs enfants. «Ne devraient-ils pas respirer un peu l’air frais?» et «à partir de quand le temps de jeu peut-il nuire à la santé?», se demandent-ils. Si l’expert en jeu vidéo Marc Bodmer comprend ces préoccupations parentales, il n’est pas en faveur d’une interdiction totale de jouer ou de temps de jeu fixés. En ce qui concerne Fortnite, il conseille de convenir avec l’enfant d’un nombre précis de parties, celles-ci durant en moyenne 15 à 30 minutes. «On peut lui accorder par exemple deux ou trois manches. Si tout se passe bien, le temps de jeu sera un peu plus long, sinon, un peu plus court.» Il n’y a pas non plus de mal à s’asseoir aux côtés de sa fille ou de son fils pour jouer une partie. «L’important est de prendre au sérieux les besoins de son enfant et de discuter du pour et du contre.» Une chose est sûre: mon fils et moi savourons le temps passé ensemble devant la console. Je suis touchée par l’enthousiasme avec lequel il essaie de m’apprendre une ou deux astuces tactiques. S’il n’est pas question d’une victoire épique, ses félicitations pour mes efforts sont sincères et nous rapprochent d’une façon particulière. 


Fixer des limites

Franz Eidenbenz est ps ychologue et directeur du Zentrum für Spielsucht, Radix, Zurich. Il répond à nos questions.

PHOTO  DR

Un jeune jouant trois à quatre heures par jour à un jeu vidéo est-il donc dépendant?

F. E.: La durée de consommation n’est pas un véritable indicateur de dépendance. Les jeunes ont un problème d’addiction si le jeu vidéo constitue leur seul moyen de se déconnecter et de s’amuser.

Quels facteurs favorisent l’apparition d’une addiction?

Lorsque les choses ne vont pas très bien dans la vie réelle, les mondes virtuels offrant une certaine forme de reconnaissance deviennent plus intéressants. Le risque d’addiction augmente également si les enfants ont du mal à s’intégrer ou n’ont pas de bons résultats à l’école. Il est alors important qu’ils trouvent aussi du réconfort dans la vie réelle, en particulier au sein de la famille, et qu’ils puissent de temps à autre y apparaître également comme des héros.

L’influence des parents est donc déterminante?

Absolument. Les parents doivent fixer des limites à leurs enfants afin de les aider à utiliser de façon judicieuse les médias électroniques. Ce qui commence en se demandant à quel âge ils peuvent disposer d’un téléphone portable et quelles règles leur fixer alors. Par exemple, tous les écrans, y compris celui des téléphones portables, doivent être éteints une demi-heure avant le coucher.