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Famille

Devenir père sur le tard

Le nombre d’hommes qui deviennent papas après 50 ans est en forte augmentation. Comment cela se passe-t-il au quotidien? Quels sont les risques, quelles sont les chances? La famille Stefanovic nous a ouvert ses portes.

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Marius Affolter
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Mélanie Haab
27 août 2018

Ils sont assis autour de la table, sur la terrasse de leur cabane de camping à Yvorne (VD). Les deux grands, Sara (9 ans) et Vuk (presque 7 ans), monopolisent l’attention, pendant que la petite Zoé (14 mois), mâchouille tranquillement un bout de nectarine. Les Stefanovic passent ici leurs vacances, pas très loin de leur appartement de Montreux. Une famille tout à fait ordinaire, à un détail près: Predrag, le papa, a 58 ans, Jasna, la maman, 35. Predrag fait partie de la catégorie des «pères de plus de 50 ans», définie comme telle par l’Office fédéral de la statistique. En langage courant, on parle de papy-papa. En vingt ans, leur nombre a triplé: ils représentent aujourd’hui environ 2,2% des jeunes papas, alors que l’espérance de vie des hommes approche 81,5 ans en Suisse. Mais n’appelez surtout pas Predrag comme cela. «Je me sens jeune et je fais très attention à mon hygiène de vie, explique-t-il. Mon but est de participer aux courses de montagne jusqu’à 80 ans. Il faut garder le corps et l’esprit en mouvement.»

Cette hausse du nombre de papys-papas n’est pas une surprise pour le sociologue vaudois Jacques-Antoine Gauthier, spécialiste des questions de parcours de vie. «Cette évolution s’observe sur le long terme, elle était attendue. Avec l’allongement du temps des études, on constate un report de la planification familiale.» 

L’injonction de se réaliser en tant qu’individu à travers la construction de sa propre biographie contribue au report des projets familiaux: «On investit dans sa carrière, on ajoute des expériences relationnelles, des voyages. Les gens ont davantage d’options dans l’organisation de leur vie. Avant, on se retrouvait plus vite dans un rôle de parents», souligne le sociologue de l’Université de Lausanne.

Carrière et crise de la quarantaine

Les enfants sont partis jouer à la piscine, Zoé dort. Predrag s’adosse confortablement à sa chaise et me raconte son histoire tranquillement. Pendant des années, il a en tête l’image de son père absent, presque un étranger tant sa carrière passait avant sa famille. «Quitter la Serbie pour la Suisse m’a permis de couper avec ce schéma familial. Jusqu’à 40 ans, avoir des enfants ne faisait pas partie de mes priorités. Je n’étais pas mûr. Je travaillais dur à ma carrière d’ingénieur. J’étais marié, mais ça n’a pas marché avec la procréation. J’en avais fait le deuil. Puis, je suis entré peu à peu en conflit avec mes choix de vie. J’ai commencé un chemin spirituel en faisant de la méditation, afin de me recentrer sur moi-même.»

Son mariage n’y résiste pas. Toutefois, les anciens époux restent en bons termes. La rencontre avec Jasna a bouleversé sa vie, et il en parle avec émotion. «Jasna est mon cadeau pour une deuxième vie. Quand on s’est rencontrés, elle avait exactement la moitié de mon âge, 46 et 23, mais elle était plus mature que moi. Dès le premier rendez-vous, j’ai dit que je voulais des enfants.» La jeune femme, qui vient d’arriver en Suisse de Belgrade pour faire ses études de piano, ressent elle aussi cette évidence. Ils se marient au bout d’un an, deviennent rapidement parents. «On a tout calculé pour que notre première fille naisse juste à la fin de mon master, sourit la jeune femme, actuellement prof de piano. Dès le début, son époux est très impliqué. Il vient à tous les contrôles de grossesse, donne le bain aux enfants, les aide à faire leurs devoirs. Le soir, il leur raconte les histoires de son enfance, telles les aventures de l’Indien apache Winnetou.

Des risques génétiques

La question n’a pas effleuré les Stefanovic, mais selon de récentes études, l’âge du père peut jouer un rôle dans l’apparition de maladies psychiques chez l’enfant. «Les cellules se multiplient pour produire du sperme. Plus le géniteur est âgé, plus la probabilité d’erreur de copie augmente, selon Andrea Superti-Furga, chef du service de médecine génétique au CHUV. Ces mutations punctiformes peuvent provoquer des retards de développement ou des troubles psychiques, notamment autisme et schizophrénie.» 

Cependant, la prévalence s’avère relativement petite. Bien que le risque soit environ trois fois plus élevé que chez un jeune père, «le risque de trisomie lié à l’âge de la mère est 50 fois plus élevé chez une femme de 45 ans que chez une femme de 20 ans, un cas dont on tient compte pour le conseil génétique. Pour ces vieux papas, il n’y a pas de contre-indication à une paternité», rassure le professeur.

Le danger pourrait alors résider ailleurs. «La paternité tardive implique aussi de reconsidérer les ressources à disposition, surtout s’il s’agit d’un deuxième mariage, indique Jacques-Antoine Gauthier. Souvent plus complexe, cette nouvelle famille peut s’avérer plus difficile à gérer financièrement et relationnellement.» Cela peut générer du stress, des conflits voire mener carrément à la rupture. Mais, précise le sociologue, le fait d’être père à plus de 50 ans recouvre des réalités très différentes, il ne faut évidemment pas généraliser.

Proportion de pères âgés de plus de 50 ans

Au moment de la naissance de l’enfant

 

Le tournant de la retraite

Predrag élève ses enfants «comme des Apaches», dans le respect des autres et de la nature. Clin d’œil: Vuk signifie «loup» en serbo-croate. Il juge aussi important le rôle de cadrage des parents, cette «enveloppe de la vie»… et ne peut s’empêcher de s’énerver quand les deux grands se disputent. «Mais ensuite, je leur explique et je les prends dans mes bras», ajoute-t-il.

Leur jeu préféré, la tortue, consiste à escalader leur papa. «Il dit toujours qu’il a 27 ans, mais on sait que c’est pas vrai», rigole Vuk. «A l’école, il y a un autre papa de 52 ans et tout le monde s’en fiche», ajoute Sara. «Bien sûr, j’ai dû mettre beaucoup de mes activités en stand-by. Sinon, l’image de mon père me revient aussitôt», glisse le passionné d’aïkido et de voile. Mais il n’a pas abandonné son goût pour les courses de montagne.

Après une balade en forêt, durant laquelle Predrag a aidé ses enfants à grimper aux arbres, l’ambiance est revenue au calme. «Je me trouve jeune, je me comporte comme un jeune. Je n’ai pas de culpabilité d’être un vieux papa. Intérieurement, je n’ai pas 58 ans», souligne l’ingénieur. Pourtant, une chose dans sa situation l’effraie: «Comment vais-je nourrir mes enfants, une fois à la retraite?» Pour l’instant, il prévoit de travailler jusqu’à 70 ans. Zoé aura alors 13 ans…

«L’expérience de vie compte beaucoup»

Philip Jaffé (59 ans) est psychothérapeute et directeur du Centre interfacultaire en droits de l’enfant de l’Université de Genève, délocalisé en Valais. Il a deux fils de 9 et 6 ans.

Philip Jaffé

Le spécialiste a lui aussi embrassé la paternité après 50 ans.

Comment les hommes envisagent-ils leur paternité tardive?

Il faut distinguer deux catégories: les hommes qui n’ont pas trouvé plus tôt la bonne compagne et ceux qui voient leur paternité comme un point d’orgue à une période de liberté, qui couronne leur développement personnel. Dans beaucoup de cas, il s’agit d’une deuxième union.

Qu’est-ce qui différencie ces papys-papas des pères plus jeunes?

Les approches éducatives diffèrent. Ils disposent de plus de temps, sont plus conscients de leurs responsabilités parentales. Ils se retrouvent moins dans le feu de l’action et sont plus discriminants par rapport à ce qu’ils souhaitent transmettre. Ils n’ont plus l’insouciance de la jeunesse.

Quels problèmes peuvent apparaître?

Ils font face à l’écart entre l’idéal de ce qu’ils voudraient être et les capacités physiques, bien qu’ils aient le sentiment d’être à nouveau à plein rendement dans la vie. Moi, à 51 ans, je pouvais me rouler par terre avec mes enfants. Maintenant, je ne peux plus. L’autre problématique est la difficulté à aborder la question de la mortalité. Ils vivent dans l’illusion de l’immortalité, mais il faut préparer les jeunes à comprendre qu’on ne sera pas longtemps encore là. 

Et quels sont les avantages?

Ces hommes ont en général plus de confort financier. L’expérience de vie compte beaucoup. Devenir père plus tard est un vrai cadeau, car cela permet de se dissocier de la pression sociale qui pèse sur les plus jeunes hommes.

Comment les enfants de ces pères vivent la situation?

Souvent, ils disent que leur père ne leur a pas parlé des difficultés qui les attendent, notamment qu’ils pourront être amenés à s’occuper de leurs parents âgés. 

Beaucoup regrettent également de ne pas avoir connu leurs grands-parents. Mais cette situation n’est pas génératrice de pathologie. 

Qu’est-ce qui vous a décidé, personnellement, à vous lancer sur le tard?

J’avais abandonné l’idée de devenir père, avant de rencontrer mon épouse. Cela a été une aventure extraordinaire, je suis devenu plus conscient de la fenêtre du temps qui se referme. Je réfléchis davantage à la relation. 

Quand mon fils aîné a commencé l’école, je l’ai prévenu que je serais plus vieux que les autres papas. Cela n’a pas de valeur à ses yeux. Mes enfants ne jouent pas au foot avec moi, mais ils voyagent davantage que leurs copains. 

 

De célèbres papys-papas

On n’y croyait plus, mais l’éternel célibataire George Clooney est devenu papa de jumeaux l’an dernier, à 56 ans. Dans la catégorie vieux papas hollywoodiens, il retrouve notamment Bruce Willis (à 57 ans), Michael Douglas (à 59 ans) ou Clint Eastwood (à 66 ans). Johnny Halliday a adopté Jade en 2004 et Joy en 2008, à 65 ans, soit 42 ans après la naissance de son premier fils, David. Yves Montand (à 67 ans), lui, n’a pas goûté longtemps à la paternité, puisqu’il est mort trois ans plus tard. 

Avant eux, Pablo Picasso a eu une fille à 68 ans. Charlie Chaplin a procréé douze enfants entre 1919 et 1962, dont la dernière à 73 ans. Fin 2016, à 72 ans, Mick Jagger est devenu père pour la 8e fois. Le hic? Il est alors déjà arrière-grand-père! Et n’oublions pas Abraham qui, selon la Bible, a eu son fils Isaac à 100 ans!