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Famille recomposée: «on a créé une nouvelle smala»

La rencontre entre Yves Harant et Sophie Evard a donné naissance à une constellation familiale inédite, dans laquelle chacun a d’abord dû trouver sa place. Aujourd’hui, l’harmonie règne. Un exemple positif pour toutes les familles recomposées.

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Patrick Gilliéron Lopreno ; Infographie Caroline Koella ; source: Office fédéral de la statistique
26 février 2018

Sophie Evard et ses deux fils, Timo et Arno, se sont mis en ménage avec Yves et ses deux enfants, Aurélien et Noémie (en colonne, de haut en bas).

 

Reportage

 

Sophie a deux fils de deux précédents mariages, Timo et Arno (19 et 13 ans). Timo voit son père un week-end sur deux, alors qu’Arno dort une nuit sur deux chez le sien, qui habite juste en face. Yves s’occupe à mi-temps de ses enfants, Aurélien et Noémie (19 et 17 ans).

La sauce prend vite. «Je crois que le secret de l’harmonie réside dans la bonne entente entre les enfants», glisse Sophie, community manager. Mais au début, il a fallu accorder les violons. «Nous avions décidé de partir tous ensemble en vacances, comme un test pour savoir si on allait bien s’entendre. Il a fallu d’abord acheter une voiture dans laquelle on pouvait mettre tout le monde», sourit Yves, directeur financier. Départ de Nyon (VD) pour l’île d’Oléron, en Charente-Maritime, neuf heures de route avec quatre ados, une expérience «socialement intéressante», selon les parents.

 

«L’harmonie naît de la bonne entente entre les enfants»»

Sophie Evard

Et déjà le premier écueil: «On n’a pas du tout les mêmes goûts musicaux. Aurèl’ est plutôt Iron Maiden, moi Foo Fighters. Nono est plutôt jazz blues et Arno électro», résume Timo. De quoi s’arracher les cheveux à chaque nouvelle chanson. Yves décide de créer une playlist familiale. Chacun donne trois morceaux qu’il aime, «et les autres se bouchaient les oreilles pendant ce temps», rigolent-ils tous en même temps. «On habitait une toute petite maison, ça a renforcé les liens», complète Aurélien. Durant ces mêmes premières vacances, le couple constate, lui, des différences d’éducation et d’habitudes, qui créent quelques grincements. Côté Evard, on est plutôt hyperactif, voyage sac à dos et sandwich, alors que côté Harant, on aime manger et prendre son temps. «Et il y avait des disputes entre ceux qui voulaient faire une activité culturelle et ceux qui voulaient aller au parc aquatique.» Mais chacun des six fait des efforts et ces vacances restent parmi les plus beaux souvenirs de la nouvelle famille.

La salle de bains devient vite étroite pour six personnes mais Yves et Sophie gèrent à merveille leur nouvelle famille.

Davantage de familles recomposées

Selon l’Office fédéral de la statistique, 3% des couples mariés et 2,5% des couples en union libre sont des familles recomposées. Mais cette estimation tournerait plutôt autour de 11 à 18% si l’on compte les enfants en commun, selon la coach spécialisée dans les familles patchwork Doris Beerli. Tendance à la hausse (lire encadré en page 21).

L’an dernier, le taux de divorce en Suisse atteignait 41,5%, impliquant 12 890 enfants. La tranche des 15 ans et plus a été la plus touchée, avec 7469 jeunes concernés.
 

«On a renforcé les liens durant nos premières vacances»»

Aurélien, 19 ans

«Le quotidien à six c’est vite l’anarchie sans règles de vie», constate Sophie. Les ordres provenant d’un beau-parent ne fonctionnent pas très bien. Elle a alors l’idée géniale d’inverser les choses, en inscrivant la liste de tâches sur un tableau, sans les attribuer. Chacun écrit son nom sous la tâche qu’il a effectuée. Ainsi, chacun choisit, en fonction de son temps et de ses affinités, s’il préfère faire la lessive, le repas ou le ménage, dans l’idée que la répartition s’équilibre d’elle-même. Et ça marche. Yves se charge des courses de la semaine mais si l’un des enfants a une idée de menu, il achète ce dont il a besoin et se fait rembourser les achats. Ce soir, par exemple, Aurélien a cuisiné un délicieux chili con carne pour nous. Le couple a dû mettre ses finances à plat, pensions alimentaires comprises, afin d’établir un budget équitable.

Cet équilibre fragile a été mis à mal l’an dernier, lorsque Yves a suggéré d’acheter une maison, leur quatre-pièces devenant trop étroit pour tous. Sophie a été prise de panique devant l’engagement que représente un toit commun, après deux divorces. Elle convoque alors ses deux fils et leur demande ce qu’ils pensent vraiment de leur beau-père. C’est finalement Timo, qui saura trouver les bons mots. «Vous êtes déjà ensemble. Si vous vous séparez, je prends un appart avec Aurèl’.»

Ils sont donc allés à six visiter ce chalet à vendre, à Nyon, en juin dernier, afin que chacun puisse donner son avis. Et cette première aventure immobilière s’est transformée en coup de cœur puissance 6. Chacun a immédiatement visualisé son espace personnel. Les deux grands, Aurélien et Timo, se sont aussitôt octroyés le sous-sol, afin d’en faire une chambre qu’ils partageront et un local de musique encore en chantier.

Le chalet, qu’ils transforment peu à peu, est devenu leur nid, mais aussi la plaque tournante des amis et petits copains. Les repas prennent beaucoup d’importance et tous ont appris à cuisiner de grandes portions.
 

Le caractère de chacun a déteint sur les autres. Les Evard ont pris le côté extraverti des Harant.

Des disputes inévitables

L’harmonie règne. La plupart du temps. Il y a parfois des accrochages, Sophie devient alors «Dark Sophie», Yves se mue en «emmerdeur professionnel». «Mais les disputes sont rares, on joue beaucoup sur l’humour», souligne Noémie, qui, quand elle explose, menace d’aller vivre exclusivement chez sa mère. Les caractères de chacun déteignent sur les autres et se font du bien. Les Harant sont plutôt extravertis. Depuis qu’ils habitent ensemble, «Arno a beaucoup évolué, il était très renfermé auparavant», constate la maman. Aurélien et Noémie font du kung-fu. Arno a suivi leur exemple et s’est mis à la boxe. Les trois aînés font de la musique ensemble. Les garçons jouent de la basse et de la guitare, Noémie chante.

Et les ex, dans cette famille recomposée? Ils ont leur place dans la constellation. Les anniversaires se fêtent avec tout le monde et la maison déborde. «Parfois, j’appelle la maman des enfants, pour faire des mises au point», glisse Sophie.

Pour le futur, les deux grands prévoient d’entrer en automne à l’école hôtelière, ils ont plein de projets communs, professionnels et musicaux. Sophie et Yves, eux, se réjouissent des jours heureux à venir, mais ne prévoient pas de se marier. Pour marquer leur engagement, ils viennent de se faire tatouer deux personnages sur le bras, entouré de leurs passions respectives, la lecture et le théâtre.

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Le modèle du couple avec ses propres enfants ne correspond plus qu’à trois quarts des familles actuelles.

Spécialiste

Chaque chose en son temps

Doris Beerli (65 ans) est spécialiste des familles recomposées (ou patchwork)

La décision de fonder une famille recomposée est-elle parfois prise trop à la légère?
Je ne pense pas, mais peut-être un peu à l’aveuglette. Deux personnes tombent amoureuses. L’une ou l’autre (parfois les deux) a connu une séparation et donc une phase douloureuse. Naturellement, elles sont heureuses de s’être rencontrées. Or souvent, des enfants sont issus d’une précédente union, ce qui confère à la nouvelle relation une dynamique particulière.

Pourquoi l’harmonie du début ne dure-t-elle souvent pas?
De nombreuses familles recomposées semblent se mettre trop vite en ménage. Le regroupement des différentes structures familiales et personnalités ne doit pas être précipité. Il convient tout d’abord d’«essayer» de passer les week-ends ensemble, puis de partir en vacances. Ainsi, les membres de chaque fratrie ont toujours la possibilité de se replier dans l’ancien cocon. Sinon, les enfants se sentent vite menacés.

Ils accueillent plutôt négativement la nouvelle situation familiale?
Les enfants sont plutôt conservateurs, ils ont peur de l’inconnu. Soudainement, ils doivent partager leur papa ou leur maman avec une personne étrangère. De plus, ces enfants ont déjà subi une perte quand leurs parents se sont séparés. Ils ont dû abandonner leurs habitudes. Cela est source d’angoisses et de frictions.

Comment faire pour que la nouvelle constellation familiale réussisse?
La communication est primordiale. Aucune question ne doit rester sans réponse. Il faut se livrer l’un à l’autre.

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Chacun doit y mettre du sien: c’est ce que suggère Doris Beerli.

  1. Ne vous mettez pas trop rapidement en ménage, prenez le temps d’apprivoiser les différences de chacun.
  2. Parlez ouvertement et en famille de votre passé, de votre ex, des finances, de vos attentes, de vos valeurs.
  3. Il ne doit pas y avoir de tabous, il faut parler de tout, répondre à toutes les questions.
  4. L’éducation des enfants revient au parent gardien, pas à son conjoint.
  5. En tant que parent gardien, c’est à vous de veiller à un lien harmonieux entre vos enfants et votre conjoint.
  6. En tant que beau-parent, ne prenez pas les remarques négatives de vos beaux-enfants trop à cœur. Soyez attentif à leur besoin.
  7. Créez-vous des rituels de famille.