X

Recherches fréquentes

FAMILLE
REPORTAGE

Un prénom à vie

Chaque année, quelque 85000 bébés naissent en Suisse. Reste aux parents le choix du prénom. Une étape qui peut rapidement virer au casse-tête, car la décision est effective toute la vie. Dans la plupart des cas du moins.

TEXTE
PHOTO
Lucian Hunziker | Christof Sonderegger | Getty Images
VIDEO
Geoffrey Raposo | Morgane Roth
12 novembre 2018

Chantal n’a plus la cote, contrairement à Gabriel et Emma qui étaient les prénoms N° 1 en Suisse romande en 2017.

 

Le prénom qu’on vous a donné vous plaît? Si oui, vous faites partie des 84% de Suisses et Suissesses qui en sont également satisfaits; tandis que 13% d’entre eux s’en accommodent. C’est le résultat du sondage paru dans Coopération (édition 23 du 5 juin). Seuls 2%, soit une personne sur cinquante, préfèreraient changer de prénom. C’est le cas de Sofia Maurer, anciennement Heidi Thommen. Cette femme de 56 ans a fini par franchir le pas. Née au début des années 1960, ses parents la baptisent Heidi, un prénom à l’image positive en Suisse grâce au livre éponyme de Johanna Spyri. En apparence en tout cas. Car notre Heidi ne l’a pas forcément toujours bien vécu: «J’étais constamment l’objet de brimades de la part de mes camarades de classe, ce qui m’a beaucoup préoccupée. J’ai dû me forger une carapace.»

Une longue démarche

Sofia Maurer détient la confirmation officielle de son changement de nom.

A 20 ans, elle tente une première fois de changer son prénom pour Sofia. «A cette époque, je souffrais d’un gros complexe d’infériorité.» Elle n’ose donc pas demander à ses proches de l’appeler ainsi. Finalement, sa tentative n’aboutit pas et sa souffrance persiste. Elle renouvelle alors sa démarche en 2008 avec succès. Cette nouvelle demande de changement marque symboliquement la fin de son calvaire. Même à 46 ans, elle a dû prendre son courage à deux mains pour s’imposer et annoncer à tout son entourage qu’il pouvait désormais l’appeler Sofia. Cette fois, la nouvelle a été positivement accueillie. Très peu ont mal réagi et ceux qui refusaient de respecter autrefois son choix se sont ravisés. Celle que l’on prénommait Heidi tire le bilan de son expérience: «Je ne regrette pas d’avoir changé de prénom.» Un ressenti qui se reflète aussi dans son choix: en grec, Sofia signifie «sagesse».

«Changer de prénom a été pour moi une sage décision»

Sofia Maurer

Mais pour officialiser un tel changement, la requête doit être approuvée par l’autorité compétente. Heidi Thommen s’est tournée vers l’administration en charge du droit civil dans le canton de Bâle-Campagne où elle réside. Elle a dû adresser une demande écrite précisant en détail ses motivations. L’année dernière, les bureaux de l’administration ont reçu pas moins de 140 lettres du même type. Transposé à l’ensemble de la Suisse, le nombre de demandes serait estimé à 4000. Il n’existe malheureusement pas de statistiques standardisées.

Chantal n’a plus la cote, contrairement à Gabriel et Emma qui étaient les prénoms N° 1 en Suisse romande en 2017.

Cinq prénoms maximum

«Si les raisons nous semblent louables et qu’elles n’ont manifestement rien d’illicite ou d’illégal, nous répondons à la demande», explique Carmen Brun, responsable du service. Dans 80 à 90% des cas, la requête est acceptée. Les raisons les plus courantes sont diverses: la personne qui fait la démarche utilise déjà le prénom souhaité, elle change de sexe ou possède plusieurs prénoms. Dans ce dernier exemple, le prénom usuel était auparavant souligné dans le passeport. Or depuis l’harmonisation des registres en 2007, cette pratique n’est plus valable. Désormais, l’administration, les établissements bancaires ou les assurances n’enregistrent que le premier prénom. Le nombre de prénoms est d’ailleurs limité à cinq: «Nous ne sommes pas en mesure d’en entrer davantage dans le registre.» Dans le canton de Bâle-Campagne, la procédure coûte entre 500 et 2000 fr., en fonction des efforts investis, auxquels s’ajoutent les frais liés à la modification des documents administratifs (passeport, permis de conduire, etc.).

Mais revenons à Sofia Maurer, née Heidi Thommen. Concernant le choix du prénom, ses parents n’ont à vrai dire rien à se reprocher. Au début des années 1960, il ne portait aucunement préjudice. Loin d’être fantaisiste, ce prénom ne pouvait guère prêter à la moquerie. Difficile donc de rejeter la faute sur les parents quant au harcèlement subi par Heidi Thommen et aux souffrances qui en ont découlé.

Karin et Matthias sont ravis du choix des prénoms de Marius Aaron et de Raffael pour leurs deux fils.

Un choix à ne pas prendre à la légère

Pour de nombreux parents, le choix du prénom de leur futur enfant peut devenir un véritable casse-tête. Pas étonnant lorsque l’on sait que la palette n’a jamais été aussi large qu’aujourd’hui. Karin et Matthias Röthlisberger, originaires d’Aadorf dans le canton de Thurgovie, ont déjà été confrontés deux fois à cette question. Il y a quelques mois, Raffael (2 ans) a accueilli son petit frère, Marius Aaron. «Nous n’avons pas eu besoin de parcourir des listes interminables ou de mettre nos idées sur des post-it collés au frigo», précise Matthias, ce père de 39 ans. Tout s’est décidé durant un long trajet en voiture. C’est Karin, enseignante également âgée de 39 ans, qui a fait la proposition. «J’ai eu un Marius dans l’une de mes classes, raconte-t-elle. Un vrai petit filou certes, mais un garçon très calme.» De son côté, Matthias a connu un collègue de travail qui s’appelait Aaron. «Quelqu’un de futé», selon ses dires. Et le prénom Marius lui plaisait aussi. L’affaire était conclue.

Loin d’être de nature hésitante, Karin pense tout de même que ce type de décision ne doit pas se prendre à la légère. Elle exclut donc d’emblée un long prénom à trois syllabes accolé à son nom de famille, Röthlisberger. Il faut également prendre en compte les initiales. Quel que soit l’âge, WC ou PQ seront toujours difficiles à porter. De plus, pour elle, la signification du prénom a aussi son importance. Marius veut dire «celui rempli d’amour» et Aaron «l’éclairé». Marius pourrait aussi être dérivé de Mars, le dieu de la guerre. Mais Karin esquive cette hypothèse en souriant. Les deux parents avaient également réfléchi à des prénoms de filles, mais préfèrent les garder pour eux. «Car on ne sait jamais», lance la maman.

La malédiction des Kevin

En général, ce qui est à la mode aujourd’hui peut être lourd à porter 20 ou 30 ans plus tard. Et les Kevin en savent quelque chose! En 1990, l’acteur Kevin Costner danse avec les loups tandis qu’un autre Kevin a raté l’avion. Un an après, le prénom est plébiscité. Seulement, de nos jours, il ne connaît plus le même engouement. Une enquête menée par l’Université d’Oldenburg, en Allemagne, auprès d’enseignants du primaire a révélé que les élèves appelés Kevin sont associés «à de mauvais résultats scolaires et à des troubles du comportement». De fait, le prénom est populaire surtout dans les milieux défavorisés. En outre, le site de rencontre eDarling rapporte qu’en Suisse, les Kevin recueillent le plus faible nombre de clics, soit 33% de moins que la moyenne. Et ce n’est pas tout: les concernés n’auraient pas non plus une grande estime d’eux-mêmes. Parmi les 183 prénoms passés au crible, les Kevin sont ceux qui se prétendent les moins intelligents et dotés des revenus les plus modestes. Ce phénomène porte même un nom: le Kevinisme. Les Dylan, Britney ou Jason connaissent le même sort. A l’inverse, les Emma, Noah, Gabriel, Mia raflent la mise et trônent au hit-parade des prénoms les plus populaires en ce moment.

Liam a des raisons de se réjouir. Son prénom fait partie du top 3 des prénoms masculins en 2017 en Suisse romande. 

Choix du prénom: ce qu’il faut savoir

Après l’accouchement, les parents ont trois jours pour déclarer le ou les prénoms de leur enfant auprès de l’office de l’état civil compétent. Une fois l’enregistrement de la naissance effectué, l’enfant possède une personnalité juridique. Généralement, c’est l’hôpital, la maison de naissance ou la sage-femme qui se charge de cette procédure, mais la responsabilité incombe aux parents. En cas de non-respect du délai, ces derniers sont passibles d’une amende.

Conseils aux jeunes parents

La palette de prénoms n’a jamais été aussi large qu’aujourd’hui. En 2017, la Suisse a comptabilisé 42 508 naissances chez les filles et 44 873 chez les garçons. Plus de 1000 prénoms par sexe ont été donnés plus de trois fois: de A comme Aaliyah ou Aaron à Z comme Zuzanna ou Zacharias. Près d’1% des enfants porte les deux prénoms les plus populaires, à savoir Mia (488 filles) et Noah (477 garçons). Les parents sont libres de choisir le prénom, mais quelques recommandations sont utiles.

  • Il existe certaines restrictions, notamment si le nom porte atteinte à l’intérêt de l’enfant: Satan, Pénis, V8 ou Nutella sont à bannir.
  • L’originalité à tout prix ne paie pas toujours: faites une croix sur Speedy Gonzales, Marijuana, Calimero, Coco ou Hulk.
  • Attention aux diminutifs et aux formes abrégées: Dom, Gaby, Jo ou Heidi peuvent être plus difficiles à assumer à 50 ans.
  • Si le nom de famille est long, il vaut mieux privilégier un prénom court: imaginez donc le calvaire de Christopher-Emmanuel Bernhardsgrütter...
  • Les prénoms courts font moins l’objet de railleries.