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Gémellité
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Vivre avec son double

«Deux en une», c’est comme ça que se considèrent les jumelles Adla et Rabia. Leur ressemblance fascine toujours autant même si les naissances multiples deviennent de plus en plus fréquentes en Suisse.

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David Marchon
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Morgane Roth
01 octobre 2018

Adla Assaf, une pétillante jeune femme d’origine syrienne, nous ouvre les portes de son appartement moderne au bord du lac de Neuchâtel, où elle habite avec son fiancé Ludovic. Son double surgit alors derrière elle pour nous accueillir aussi. Aucun doute, il s’agit de sa «vraie» jumelle Rabia, son aînée de 10 minutes! Extrêmement complices, joyeuses et drôles, les sœurs parlent de leur lien particulier qu’elles démystifient d’emblée: «Il n’a rien de magique. Nous n’avons aucun pouvoir de télépathie. C’est le fait d’avoir été ensemble 24 heures sur 24, durant de nombreuses années, qui nous a permis de nous connaître par cœur», explique Rabia, à moins que ce ne soit Adla... Au début de l’interview, différencier les jumelles s’apparente au jeu des «sept erreurs».

La gémellité n’a donc rien de surnaturel, comme le souligne Sandrine Chalet Picard, psychologue et maman de jumelles (lire son interview en bas de page): «Les jumeaux grandissent ensemble et se développent, dans la majorité des cas, au même rythme. De ce fait, la majorité d’entre eux ont des centres d’intérêt communs qu’ils peuvent partager. C’est comme avoir un copain ou une copine en permanence à la maison.» Rabia et Adla illustrent parfaitement ces propos. Elles sont toutes les deux assistantes en soins et santé communautaire à l’hôpital Pourtalès de Neuchâtel. Elles vont ensemble au même fitness, chez le même coiffeur et dans les mêmes boutiques, où elles achètent fréquemment des habits identiques, car elles ont les mêmes goûts. «Mais hors de question de s’habiller pareil le même jour», insistent-elles. Et pour éviter cela, elles se concertent fréquemment sur le choix de leurs tenues.

«Nous n’avons aucun pouvoir de télépathie»

Rabia Assaf, 30 ans

Les jumelles partagent également les mêmes peurs et allergies. Elles ont ainsi toutes les deux la phobie des araignées et une intolérance au gluten. Elles vivent en outre les étapes importantes de leurs vies presque au même instant. Lorsque à l’école, elles ont été séparées dans deux classes, elles ont toutes les deux redoublé leur année. Côté cœur, peu de temps après qu’Adla a rencontré Ludovic, Rabia a fait la connaissance de son compagnon Marc. Fiancée depuis quelques mois, la cadette a choisi sa sœur jumelle comme demoiselle d’honneur. Selon cette même logique, Rabia espère être fiancée sous peu, «Oui, vous pouvez l’écrire», souligne-t-elle en riant.

Séparation nécessaire

Malgré leurs nombreuses similitudes, aussi bien physiques que psychiques, Rabia et Adla restent deux êtres à part entière avec des caractères distincts, bien trempés. Ce qui implique de fréquentes disputes. «Nous nous chamaillons souvent mais ne restons jamais fâchées longtemps», lancent-elles quasi à l’unisson. Durant notre rencontre, il arrivait fréquemment que l’une commence une phrase et que l’autre la rejoigne en cours de route,en stéréo.

«Nous nous chamaillons souvent»

Adla Assaf, 30 ans

«Petites, on nous habillait de manière identique. Et pour nous différencier, on nous mettait des boucles d’oreilles rouges et bleues», se souviennent-elles. La différenciation semble, en effet, jouer un rôle important dans le développement des jumeaux monozygotes appelés communément «vrais jumeaux», soit issus d’un même ovule et d’un spermatozoïde. Mais cette règle ne s’applique pas à tous les couples de jumeaux, car chaque binôme est différent. «Les nombreuses études en psychologie qui se sont penchées sur la question du développement des jumeaux conseillent de privilégier le développement de leur individualité et donc de les habiller différemment, de leur donner des prénoms à sonorités bien distinctes et de privilégier des moments où ils peuvent avoir leur propre espace, explique la psychologue. Cela dit, des jumeaux sont aussi – et peut-être surtout – des frères et sœurs. Il convient donc de faire la part des choses et d’observer la façon dont ils développeront leur relation fraternelle. Si elle semble saine et équilibrée, il n’y a pas de raison de forcer plus que nécessaire la différenciation.»

Rabia (à gauche) et Adla ont choisi des carrières identiques, dans le même hôpital, à Neuchâtel.

«Deux en une»

Rabia et Adla sont fusionnelles et le vivent bien la plupart du temps. Elles s’appellent tous les jours, aiment poser leurs smartphones et activer Facetime pour cuisiner ensemble en papotant. Mais ce type de relation implique aussi des moments difficiles de temps en temps, lorsque le contact quotidien est rompu, par exemple. Cet été, Rabia a décidé de partir en voyage durant deux mois en Amérique latine avec son amoureux. Adla a vécu cette première longue séparation comme une épreuve très douloureuse. «C’était très dur. En plus, avec le décalage horaire ou les problèmes de réseau, on ne pouvait pas se parler tous les jours», explique- t-elle. Sa jumelle, de son côté, n’a pas souffert du manque: «J’étais désolée de la savoir triste, mais rien ne m’a manqué pendant le voyage.» Etonnamment, la solution de partir en vacances toutes les deux «seules» ne semble pas fonctionner non plus. «Nous l’avions fait en Italie pendant une semaine. Mais on s’est tellement ennuyées, rigolent-elles. C’est comme si on était une personne; on sentait le poids de la solitude. Nous sommes un deux en une en quelque sorte.»

Les jumeaux fascinent

L’année dernière en Suisse, on a dénombré 3106 jumeaux sur un total de 87381 naissances, deux fois plus qu’il y a trente ans pour un nombre de naissances relativement proche (voir le graphique en page 19). Cette augmentation provient en grande partie de l’âge des mères, plus élevé aujourd’hui, et du nombre de grossesses médicalement assistées. Malgré cette évolution, les naissances multiples restent rares ce qui explique la curiosité qu’elles suscitent aussi bien chez les parents de jumeaux que sur leur entourage. «A la maternité, toute l’attention était sur moi», se souvient Laure Devaux Allisson (39 ans), mère de quatre enfants dont deux jumeaux dizygotes (deux ovules, deux spermatozoïdes) Marcelle et Antonin (2 ans). Et d’ajouter: «J’ai aussi l’impression que les gens se permettent plus de choses en posant des questions indiscrètes.» Les jumeaux fascinent certes, mais font aussi peur. «C’est très difficile de les faire garder», souligne-t-elle. Cette maman pasteure d’Orvin (BE), qui s’imaginait attendre un «p’tit troisième», s’est retrouvée projetée dans la catégorie famille nombreuse lors de l’échographie. Les débuts ont été compliqués. Marcelle et Antonin faisaient énormément de bêtises, comme elle le raconte avec humour et philosophie: «Ils se sont montrés très créatifs. Ils ont vidé les toilettes avec des gobelets, ont peint le chat en vert. J’ai su très vite qu’ils formeraient un team et que je ne ferais jamais le poids!»

Lorsqu'elles ne sont pas ensemble, les soeurs Assaf se téléphonent. Elles partagent aussi les mêmes hobbies et adorent se défouler dans le même fitness.

«Si l’une de nous fait une bêtise, l’autre la paie aussi»

Rabia

Avantages et inconvénients

Rabia et Adla s’amusent parfois en faisant des blagues à leur entourage. Se faire passer pour l’autre à un cours, échanger les copies d’examen, etc. Leur ressemblance et leur proximité présente de nombreux avantages, mais pas que… «On nous a toujours mises dans le même panier. Si l’une de nous fait une bêtise ou une erreur, l’autre la paie aussi. C’est insupportable», avouent-elles agacées.

Le paradoxe reste entier. Les jumelles peuvent à la fois apprécier leur relation symbiotique, se considérant parfois comme «deux en une», mais dans le même temps, tiennent à leurs individualités et leurs différences. Comme toute relation de couple au fond: l’entité se compose de deux personnalités distinctes qui soit se ressemblent, soit se complètent.

Il est bien tard lorsque nous quittons l’appartement d’Adla. Plus aucune place à la confusion! Différencier les sœurs Assaf s’avère désormais extraordinairement ordinaire. 

 

«Ne pas mythifier les jumeaux»

Sandrine Chalet Picard 

Psychologue FSP

Spécialisée dans plusieurs domaines d’intervention dont l’accompagnement des familles vivant des difficultés périnatales, la psychologue répond aux questions fréquentes que se posent les parents de jumeaux:

Faut-il séparer les jumeaux dans deux classes?

Il n’y a pas de «il faut» absolu ou de recettes magiques. Je conseille aux parents de bien observer leurs enfants: sont-ils équilibrés lorsqu’ils sont majoritairement ensemble ou lorsqu’ils sont majoritairement séparés? Est-ce nécessaire de les séparer pour les différencier car la relation semble prendre une direction trop fusionnelle qui pourrait les desservir? Si la réponse à cette question est «oui», il est alors nécessaire de prendre un peu de temps pour effectuer la différenciation en douceur. Utiliser la rentrée scolaire comme moyen de les différencier n’est en général pas une bonne idée car c’est beaucoup trop brutal… sans compter que l’école est déjà un lieu où les enfants doivent faire face à d’autres enjeux psychosociaux et d’appren­tissages qui leur demandent de gros investissements tant cognitifs qu’émotionnels.

Quels sont les autres pièges à éviter?

L’un des pièges est la comparaison systématique entre eux, créant ainsi souvent des rivalités. Un autre est de ne pas suffisamment créer leur individualité en les appelant par exemple systématiquement «les jumeaux» et non par leur prénom ou en les habillant systématiquement de la même manière, etc.

Enfin, un troisième piège assez fréquent est l’image «fantasmée» des jumeaux, les aspects «extraordinaires» qu’ils dégagent du fait de leur particularité génétique. Les parents sont souvent fiers, mais cette fierté peut parfois être quelque peu «déplacée» si les jumeaux sont mythifiés. 

 

Des jumeaux et jumelles célèbres

Ashley et Mary-Kate Olsen

Actrices américaines.

 

Sam et Fred Guillaume

Cinéastes suisses.

 

Igor et Grichka Bogdanov

Animateurs TV français.

 

Gisele Bündchen

Top model brésilienne et sa sœur Patricia.

 

Scarlett et Hunter Johansson

L’actrice américaine et son frère.