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«Les enfants doivent être pris au sérieux»

Demain, la Convention des droits de l’enfant fêtera le 30e anniversaire de son entrée en vigueur. Cette question reste toujours d’actualité, même ici. Le point avec Philip Jaffé, psychothérapeute et membre du Comité des droits de l’enfant des Nations Unies.

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Getty Images
18 novembre 2019

Les enfants ont particulièrement besoin d?être protégés. C?est d?ailleurs l?un des premiers points de la Convention.

Comment vont les enfants en Suisse, en 2019?

La vaste majorité des enfants grandit dans de bonnes conditions avec des prestations scolaires et médicales de qualité. Globalement, les enfants suisses sont heureux. Mais il existe des îlots importants d’inquiétude. Par exemple, les taux de dépression sont plutôt hauts et cela se reflète dans le nombre élevé de tentatives de suicide et de suicides aboutis. Malgré la difficulté de parler du suicide des jeunes, nous devrions en permanence et à l’échelle nationale être en lutte contre ce phénomène, comme on essaie de prévenir les accidents ou de réduire l’alcoolisme.

Comment expliquer ce mal-être?

La société est en mutation: transformation de la famille, pression des parents, urbanisation, émiettement social et perte du contact avec la nature… On attend beaucoup plus des jeunes. Ils perdent de leur innocence trop rapidement au cours de leur développement.

Philip Jaffé

Psychothérapeute et membre du Comité des droits de l’enfant des Nations Unies

On parle beaucoup des troubles de l’attention, troubles DYS, etc. Y a-t-il effectivement plus d’enfants avec des troubles qu’autrefois?

Les taux ont doublé en vingt ans. Une partie de l’augmentation est due à l’amélioration des capacités à poser un diagnostic. Mais elle est également causée par une forme d’intolérance sociale aux turbulences normales de l’enfance, ces enfants se retrouvant «soignés» sans une bonne indication médicale. Le Comité des droits de l’enfant s’inquiète d’ailleurs du nombre élevé d’enfants suisses qui sont soignés avec des médicaments psychotropes, dont la Ritaline.

Parce qu’ils perturbent la classe?

En un mot un peu réducteur, oui! Dans notre société, on voudrait plutôt des enfants sages qui ne perturbent pas et qui ne font pas trop de bruit. En même temps, les enfants aujourd’hui sont trop sédentaires, passent trop de temps devant des écrans. Ils ne se défoulent plus suffisamment sur le plan physique, le contact avec la nature est réduit, le temps du jeu libre également. En milieu urbain et semi-urbain, leur périmètre d’exploration autonome s’est ratatiné. Les enfants sont plutôt confinés dans des espaces qui leurs sont dédiés.

La Suisse n’a ratifié la Convention qu’en 1997. Pourquoi?

En Suisse, tout se fait dans la concertation et la mise en conformité au droit international. La Confédération a émis cinq réserves à la ratification. Celles- ci concernaient les responsabilités et devoirs des parents, le droit d’acquérir une nationalité, le droit au regroupement familial, le droit pour les enfants privés de liberté d’être séparés des adultes délinquants. Ces deux dernières réserves sont encore en vigueur, la dernière pourrait être effacée dans un futur proche.

Pourquoi n’a-t-on pas encore d’ombudsman (médiateur) des droits de l’enfant en Suisse?

Le Comité des droits de l’enfant critique régulièrement la Suisse au sujet de l’absence d’un organe de coordination fédérale doté de certains pouvoirs pour mener des actions efficaces en faveur des enfants dans tous les secteurs, aux niveaux fédéral, cantonal et communal. Par ailleurs, alors qu’elles existent dans la plupart des pays d’Europe, la Suisse ne s’est pas encore dotée d’une véritable Institution nationale des droits de l’homme. C’est bien dommage…

Quelles thématiques défendrait prioritairement un tel organe?

La liste est longue. Mais en priorité ce serait de faire en sorte que les enfants soient pris plus au sérieux, que leurs opinions et revendications légitimes soient entendues, qu’ils puissent avoir un rôle plus important dans la société dont, après tout, ils sont membres. Et sur des sujets plus spécifiques : il est scandaleux que, chaque année dans notre pays, des milliers d’enfants soient victimes de maltraitances graves physiques, sexuelles et psychologiques. Les spécialistes et les politiques en sont conscients, mais il manque une vision coordonnée nationale pour empoigner ce phénomène. La Suisse est l’un des derniers pays d’Europe à ne pas avoir interdit les châtiments corporels dans la famille. Pourtant, toutes les recherches montrent qu’une interdiction aurait un effet spectaculaire sur leur sécurité physique.

La pauvreté touche une personne sur dix, comment vivent les enfants qui en sont touchés?

Environ 80000 enfants grandissent dans des conditions de pauvreté, 180000 sont vulnérables, selon des chiffres de Caritas. Si on ne meurt pas de faim en Suisse, certains flirtent avec la sous-nutrition. Mais surtout, ils n’ont pas accès aux mêmes opportunités de socialisation et de développement que les autres enfants. Ils souffrent souvent de stigmatisation d’être pauvres dans un pays riche. Les inégalités socio-économiques vont se perpétuer tout au long de leur vie.

Les 10 principaux droits de l’enfant

  • Le droit d’être protégé contre toute forme de discrimination en raison de sa race, de sa religion, de son origine ou de son sexe.
  • Le droit d’avoir un nom et une nationalité.
  • Le droit à une alimentation suffisante et saine.
  • Le droit d’être soigné et de bénéficier de soins et de traitements adaptés à l’âge.
  • Le droit à l’éducation.
  • Le droit d’être nourri, logé et de grandir dans de bonnes conditions.
  • Le droit de jouer, de rire, de rêver.
  • Le droit d’accéder à l’information, d’exprimer son avis et d’être entendu.
  • Le droit d’être protégé de la violence et de l’exploitation.
  • Le droit à une protection spéciale pour tous les enfants réfugiés et / ou handicapés.

Des actions un peu partout en Suisse

L’Unicef, la Protection de l’Enfance, Pro Juventute et la Fondation villages d’enfants Pestalozzi seront présents sur la place Fédérale de Berne durant toute la journée du 20.11. Dans le Palais fédéral, l’expo­sition «Une Suisse favorable aux enfants. Vraiment?» retrace l’histoire de la Convention et ses lacunes dans notre pays, jusqu’au 20.03.

A Genève, sur la place des Nations, des animations, spectacles et jeux se succéderont tout au long de la journée du 20.11, organisée par l’Association 30 ans des Droits de l’enfant, Enfants du Monde et Terre des hommes Suisse. L’exposition «Enfance cachée» se tient au CCManoir jusqu’au 26.01.

La caravane des Droits de l’enfant, qui a sillonné le Valais durant un an, s’arrête à la HES-SO de Sierre. Le canton célèbre également cette année les 50 ans de l’Office éducatif itinérant, qui s’occupe d’enfants en situation de handicap.

D’autres actions ont lieu ailleurs en Suisse, comme des ventes de pâtisseries, le cirage de chaussures, etc. Du matériel pédagogique est aussi mis à disposition des écoles dans certains cantons.