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Du filet à la fibre écologique

Abandonnés en mer, les filets de pêche menacent la faune maritime. Ils sont récupérés par des plongeurs engagés qui les transforment en fibres réutilisables, notamment pour fabriquer des chaussettes disponibles chez Coop.

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Imad Farhat | Ghost Fishing
19 août 2019

Un filet est accroché à 40 mètres de profondeur. Les plongeurs fournissent des efforts colossaux pour le récupérer. Grâce à leur action, ils sensibilisent à la protection du milieu marin.

Il pourrait s’agir de l’un des plus beaux sites de plongée de la Méditerranée. Entre les îles Lipari et Vulcano, au large de la Sicile (Italie), des falaises de roche volcanique créent un environnement idéal pour la vie de nombreuses espèces animales. Or il n’en est rien: «Aujour­d’hui, nous n’avons aperçu que quelques rares seiches», observe Pascal van Erp (43 ans) en remontant d’une plongée. Et pourtant, les conditions étaient parfaites: soleil, mer calme, vent presque nul. Le Néerlandais est coordinateur de plongée chez Healthy Seas (mers en bonne santé), une organisation qui récupère les filets de pêche abandonnés en mer, dits les «filets fantômes».

Un piège mortel

Souvent, il arrive que les pêcheurs perdent une partie de leur équipement, qui se prend dans les récifs. En Méditerranée, la surexploitation de la faune pélagique a transformé les îles Lipari et Vulcano en refuge pour les espèces vivant dans les grands fonds. Les pêcheurs voient dans cette population une chance de faire une bonne prise. Or quand leurs filets restent accrochés, ils se transforment en pièges mortels. «C’est toute la chaîne alimentaire qui se retrouve prisonnière des filets fantômes», explique Pascal van Erp. Les premières victimes sont les concombres de mer, les oursins, les crabes et les rascasses. Mais aussi de plus gros prédateurs, comme les phoques moines ou les requins, dont certains sont en voie de disparition. Les oiseaux marins et les tortues sont également sur la liste des espèces menacées. 

Il y a deux ans, un cachalot a été pris par sa nageoire caudale dans une senne près des îles Eoliennes. Les garde-côtes ont pu le dégager, mais quelques jours plus tard, il a été retrouvé sans vie, sans doute épuisé par les efforts déployés pour se libérer de sa prison flottante. Son squelette est exposé au musée maritime de Milazzo, entouré des fragments de chalut qui ont causé sa mort et des déchets de matière plastique retrouvés dans son estomac: il est le symbole de la pollution massive des océans.

Des ballons tirent les filets vers la surface.

De déchets à matières premières

Les filets fantômes font partie intégrante d’un problème plus global. Une étude des Nations unies estime que la pêche est responsable d’environ 10% des déchets rejetés dans les océans, soit près de 640   000 tonnes de détritus. Il y a dix ans, quand Pascal van Erp effectuait ses premières plongées, le matériel remonté par son équipe finissait à la poubelle. Grâce à l’initiative Healthy Seas, qui réunit depuis 2013 des protecteurs de la nature et des industriels éco-responsables, les matières recueillies sont aujourd’hui transformées en textiles.

«Les filets que nous récupérons sont nettoyés et recyclés, explique Pascal van Erp. Une entreprise internationale les transforme, mélangés à d’autres déchets de nylon, en un nouveau fil. La fibre ainsi produite permet de réaliser d’importantes économies de pétrole tout en limitant les émissions de CO2 durant la production.» De cette fibre écologique, on peut fabriquer des produits textiles, par exemple les chaussettes disponibles dans les magasins Coop. D’où la devise de Healthy Seas: «from waste to wear» (du rebut au vestiaire). 

Pascal van Erp avec le butin d'une journée.

L’importance de la sensibilisation

Depuis le début du mois de juin, Pascal van Erp et ses équipiers ont repêché 5 tonnes de boliers dans la région des îles Eoliennes. «Un vrai travail de titan, raconte le Néerlandais. Près des falaises, nous avons cisaillé des filets à 40 mètres de profondeur.» L’équipe compte deux autres Hollandais, un Britannique et un Libanais. Seule, elle ne pourrait assurer que la moitié des plongées à cette profondeur. Deux spécialistes italiens complètent donc l’équipe. A cause des paliers de décompression obligatoires, la remontée à la surface dure à elle seule une demi-heure. Par contre, les filets remontent aussitôt à la surface grâce aux ballons gonflés avec l’air des bonbonnes des plongeurs. «Nous devons faire attention de ne pas nous laisser emporter vers le haut.»

«Nos effectifs augmentent, se réjouit le militant écologiste de Healthy Seas. Aujourd’hui, nous sommes plus de 150 dans le monde. Des actions comme la nôtre redonnent un sens à la plongée.» Les plongeurs enseignent aussi l’importance de protéger les mers et invitent des classes entières à assister à leurs actions. La lutte contre les filets fantômes bénéficie de plus en plus du soutien des pêcheurs, des autorités et des organisations environnementales locales.

Développer une approche globale

Pierre-Yves Cousteau (37 ans), fils du célèbre océanologue Jacques-Yves Cousteau (1910–1997), estime que l’initiative Healthy Seas est essentielle, notamment pour ses actions de sensibilisation et d’information du public: «Certes, nous sauvons les espèces des fonds marins en les débarrassant des filets usagés. Mais au rythme auquel nous polluons leur environnement, la décontamination n’arrivera jamais à son terme.» Pierre-Yves Cousteau ne jette pas la pierre aux consommateurs: «C’est notre système économique qui doit être repensé de fond en comble!»

Chaussettes «mers-veilleuses»

Opération «Sea Happy»

Jusqu’au 28 septembre 2019, vous recevez un timbre à collectionner par tranche de 10 francs d’achat dans un supermarché Coop, un Coop City, un restaurant Coop ou en ligne sur coop@home. Dès que votre carte est pleine (40 timbres collés), vous pouvez l’échanger contre un lot de chaussettes en fil de nylon recyclé (deux paires, disponibles dans les tailles enfant, adolescent et adulte) ou contre une peluche dans les supermarchés Coop et les Coop City jusqu’au 5 octobre 2019.

Autres informations ici: https://www.coop.ch/seahappy

Interview de Pierre-Yves Cousteau, plongeur écologiste et activiste, fils de Jacques-Yves Cousteau


Le spécialiste salue les initiatives de sensibilisation du public à l’écologie, mais estime que le problème est plus global et que tous les acteurs de la société – grandes entreprises y compris – doivent s’impliquer.

Quelle est l’importance de la récupération des filets fantômes pour la protection des océans?
Aucun problème d’environnement ne peut être résolu par des actions de «clean-up». C’est un mensonge. Nous ne pourrons jamais nettoyer l’environnement plus rapidement que nous le polluons. Les menaces environnementales sont de nature systémique, et leur solution ne pourra être que du même ordre. Ces actions servent principalement à sensibiliser le public. Cependant les clean-up (y compris des filets fantômes) sont utiles et nécessaires pour réduire les effets néfastes des activités industrielles sauvages et destructrices. 

Dans quelle mesure les filets sont-ils dangereux par rapport à d'autres sources de microplastique (comme les pneus de voiture par exemple)?
Les filets abandonnés ou perdus sont la principale source de pollution plastique dans la mer. En plus de polluer et de se dégrader en microplastiques qui entrent dans la chaine alimentaire, ils tuent sans discrimination toute vie qui s’y fait prendre. 

Les activités de healthyseas et de waste to wear peuvent-elles généralement sensibiliser la société à l’environnement?
Absolument. Mais comme pour toute question d’environnement il faut faire preuve de sens critique. Les filets récupérés sont sales et couverts d’algues. Ils sont faits de matériaux différents. Leur récupération, tri, et régénération n’est pas encore économiquement viable en dehors de certains contextes bien spécifiques, comme dans l’aquaculture. Il s’agit donc principalement d’une action de sensibilisation. Il ne faut pas penser que cela résoudra le problème. 

Est-ce suffisant d’acheter des chaussettes Econyl (nylon recyclé)? Ou devons-nous faire plus pour réduire notre empreinte environnementale?
Non, ce n’est pas suffisant. Les industriels aimeraient que le consommateur prenne la responsabilité de leurs pollutions. Avec l’appui des gouvernements qu’ils achètent (par lobby), ils essayent de nous faire croire que c’est de notre faute, et donc que nous devons changer pour résoudre les problèmes. Mais ce sont eux, seuls, qui s’enrichissent en créant ces problèmes. C’est à eux, principalement, que doit revenir la responsabilité de changer et de réparer les problèmes qu’ils causent.