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Faut-il avoir peur du réseau social TikTok?

L’appli est devenue un phénomène chez les plus jeunes. Ils s’y mettent en scène dans de courtes vidéos, imitant leurs stars de la chanson préférées. Des clips qui attirent aussi un public plus âgé pas toujours bien intentionné.

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25 mars 2019

Fin février, l'appli TikTok a dépassé la barre du milliard de téléchargements.

«Quoi? Tu ne connais pas TikTok! Mais sur quelle planète tu vis, Tatie?» Voilà ce que s’est exclamée ma nièce de 17 ans, lors de la dernière réunion de famille, quand je l’ai surprise en train de faire une chorégraphie dans le jardin, smartphone face à elle et écouteurs enfoncés dans les oreilles. Depuis, la journaliste que je suis s’est sérieusement penchée sur ce drôle de nom: «Tik… quoi déjà? Ah oui, TikTok.» Et après seulement quelques recherches, il a fallu me rendre à l’évidence: à 40 ans, je vis bien dans une autre galaxie que celle des ados… Car TikTok – toi, lecteur qui a des enfants âgés de 9 à 15 ans, le sais sûrement –, c’est LA nouvelle appli star chez les moins de 16 ans. Un vrai phénomène.

TikTok, késako?

C’est un réseau social, d’origine chinoise. Créé en 2016, il a connu une ascension fulgurante ces derniers mois, jusqu’à devenir l’une des applications les plus téléchargées de l’année 2018, devant Instagram et Snapchat. Fin février 2019, TikTok a même franchi la barre symbolique du milliard de téléchargements.

Le concept est simple: créer et par­tager des vidéos d’une quinzaine de secondes, dans lesquelles les musers (nom donné aux utilisateurs) dansent, chantent en playback, imitent des scènes de films ou réalisent des exploits sportifs. L’appli est, quant à elle, d’une facilité d’utilisation enfantine. On peut choisir la bande sonore de sa vidéo dans un vaste catalogue, qui va de La Valse à mille temps de Jacques Brel à 7 Rings d’Ariana Grande. On dispose aussi de nombreux effets visuels, d’outils de montage permettant aux vidéastes les plus doués de réaliser des clips très talentueux. Une fois partagées, les vidéos défilent sur la page d’accueil de l’appli. Si vous aimez, tapez sur le cœur, sinon faites glisser votre doigt vers le haut et le clip suivant s’affiche.

Règle n° 1

Il est indispensable que les parents se rendent sur l’application pour comprendre son fonctionnement. Savoir de quoi il s’agit permettra ensuite d’en discuter sereinement avec l’adolescent et de décider ce qu’on autorise et interdit.

Un terrain de jeu sans fin qui enthousiasme. «C’est divertissant. On mime des chorégraphies sur des chansons qu’on aime et on s’amuse bien», explique Racky (11 ans et demi), qui préfère ne pas donner son nom de famille. Je la rencontre sur le parvis de la médiathèque où elle est venue faire ses devoirs, et où je viens de l’apercevoir réalisant une chorégraphie avec un smartphone à la main. Elle, sa petite sœur Faty (9 ans et demi) et sa copine Mélissa me confient être toutes trois sur TikTok depuis un peu plus d’un an. Ce réseau social, c’est d’abord pour ces jeunes filles l’occasion de s’amuser et d’être créatives.

«Ce qui me plaît le plus, c’est la diversité des artistes qu’on y trouve», confie de son côté Brian Putallaz, qui comptabilise déjà plus de 33000 fans sur TikTok. Pour ce jeune Valaisan de 18 ans, faisant partie de la petite élite de musers estampillés «créateurs populaires» au regard de leur grand nombre d’abonnés, la raison du succès de la plateforme est que «tout le monde peut s’y exprimer et montrer ses talents cachés».

Pour entretenir ce foisonnement de créations, l’appli propose quotidiennement de nouvelles idées de «challenges» pour lesquels chacun devra se distinguer sur un thème imposé. Si de nombreux défis proposent simplement de danser sur une musique spécifique, comme le #OhnanaChallenge, d’autres se montrent plus originaux à l’image du #Contreletemps, pour lequel les utilisateurs doivent prendre le maximum de poses en 15 secondes. L’objectif est toujours de récolter un maximum de «likes».

Avec plus de 33000 fans, le Valaisan Brian Putallaz, âgé de 18 ans, affiche un succès croissant sur TikTok.

Qui sont les stars de TikTok?

Le compte le plus populaire au monde est celui de deux sœurs allemandes: Lisa et Lena Mantler. Agées de 16 ans, ces jumelles venant de Stuttgart comptabilisent 32 millions et demi de fans! Côté suisse, la concurrence est rude entre Tugce Demir (22 ans), Bâloise d’origine turque et Ana Lisa Kohler (21 ans). Toutes deux sont suivies par 1,1 million d’abonnés, devançant largement le Bernois Younes Saggara (18 ans) avec «seulement» 269000 fans. Pour ce qui est des utilisateurs francophones, c’est la Française de 17 ans Léa Elui (très suivie par les jeunes Romands) qui l’emporte haut la main avec 8,9 millions de fans. Mais certaines parmi les «mégastars» du réseau TikTok sont encore plus jeunes, à l’instar des Américaines Halia Beamer (13 ans, 5 millions de followers) et Danielle Cohn (14 ans), cette dernière s’étant rendue célèbre pour ses vidéos aux poses très suggestives suivies par 11 millions et demi de personnes, dont certaines pas toujours bien intentionnées...

«Des enfants de 8 ou 9 ans sont déjà sur ce réseau»

Tiziana Bellucci, directrice générale d’Action innocence

Quels sont les dangers du réseau social TikTok?

Officiellement, il faut avoir 13 ans pour s'inscrire sur l'application TikTok. Dans les faits, elle plaît surtout aux pré-adolescents. «Dans chaque école où nous intervenons, nous rencontrons des enfants de 8 ou 9 ans qui sont sur TikTok», confirme Tiziana Bellucci, directrice générale d’Action innocence, une ONG suisse de prévention contre les dangers que courent les enfants sur Internet. Le problème majeur de TikTok, c’est que c’est un réseau ouvert. La grande partie des comptes sont laissés publics par leurs détenteurs. Autrement dit, le contenu est libre d’accès et il n’est pas nécessaire de faire partie d’un groupe d’amis pour visionner les vidéos.Or de nombreux clips mettent en scène des très jeunes filles mimant les danses suggestives de leurs chanteuses préférées. Et comme ce sont ces images qui déclenchent le plus de «likes», tout est fait pour pousser les plus jeunes à reproduire des comportements qui ne sont pas de leur âge. «Les parents doivent avoir conscience du risque d’hypersexualisation des pré-ados sur TikTok», alerte Tiziana Bellucci. «Ce genre de réseau attire également des prédateurs sexuels, qui tentent parfois d’entrer en contact avec ces jeunes.» En passant du temps sur TikTok, on finit par remarquer en effet la présence de commentaires déplacés sur certains comptes, avec des demandes insistantes pour passer en messagerie privée ou sur Snapchat.

Règle n° 2

Le plus important, en ce qui concerne les adolescents de moins de 13 ans, est de passer leur compte en mode «privé» dans les paramètres de confidentialité et de restreindre l’accès à la messagerie et aux commentaires à leurs amis.

Que faire en tant que parent?

Inutile pour autant de diaboliser TikTok, prévient Philippe Stephan, spécialiste de l’adolescence au CHUV de Lausanne. «Ces dangers existent sur tous les réseaux sociaux et existaient avant même le numérique.» Selon lui, si TikTok a tant de succès auprès des pré-adolescents c’est parce que cet âge est précisément celui où s’amorce une transformation du corps. Le montrer revêt alors un enjeu particulier. «Si les jeunes filles font le buzz, si leur corps suscite quelque chose dans le regard des autres, c’est la confirmation pour elles que ça y est, elles sont devenues des ados. Ce ne sont pas les règles qui font l’adolescente, c’est le regard de la société, le regard de la rue sur son corps, qui va tout d’un coup lui donner le sentiment d’être une jeune femme et plus une enfant», explique Philippe Stephan. TikTok n’est qu’un nouveau support pour le processus de l’ado­lescence, avec ses risques mais aussi ses attraits.

Dans l’ensemble, la plateforme offre un espace d’expression plutôt positif et extrêmement ludique. Pour être complètement honnête, en découvrant l’appli, je n’ai moi-même pu m’empêcher de repenser aux heures passées avec mes meilleures amies d’enfance à créer des chorégraphies sur Madonna ou Shiny Happy People des R.E.M… Si nous avions eu un smartphone à cette époque, nul doute que nous aurions été de grandes adeptes de TikTok!