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Il faut neuf mois pour devenir père

Les nouveaux papas prennent très à cœur leur rôle. Impliqués, ils veulent trouver leur place dès la grossesse. Mais il n’est pas toujours facile pour ces hommes de se voir reconnus par les professionnels de la périnatalité comme un parent à part entière. Jeunes pères, personnels soignants et spécialistes témoignent.

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Getty Images, David Marchon
01 avril 2019

Changements hormonaux, couvade? Les hommes sont aussi affectés par l'arrivée d'un enfant.

Une naissance est une aventure riche en bouleversements. Mais si le lien à l’enfant se tisse charnellement dès les premières semaines de grossesse du côté de la mère, il reste longtemps abstrait en ce qui concerne le père. On sait peu de choses sur le processus qui amène les hommes à devenir pères. Pourtant depuis quelques années, les chercheurs commencent à s’intéresser aux papas. Comment vivent-ils un événement qui leur a échappé physiquement pendant neuf mois? Que faire pour les accompagner et les préparer à cette paternité?

Bien que l’Organisation mondiale de la santé ait fait de l’inclusion des hommes dans les services de périnatalité un objectif prioritaire depuis 2015, en Suisse, les pères peinent toujours à trouver leur place. «Il y a encore beaucoup de travail pour que le monde de la maternité soit plus father friendly», concède Yvonne Meyer, professeure à la Haute école de santé Vaud (HESAV). Trop rares sont les soignants qui s’enquièrent du vécu des papas pendant la grossesse, l’accouchement ou après. «Les choses commencent à bouger, tempèrent Sarah Boccon-Gibod et Marie Guerin, sages-femmes à Genève et Nyon, auteures d’une étude sur la promotion de la santé mentale des pères durant la période de périnatalité. Le peau à peau avec le papa est désormais très répandu et des initiatives intéressantes apparaissent, comme les séances de préparation à la paternité Superpapa organisées par André Berthoud au CHUV; mais tout cela reste marginal. Les pères se sentent encore largement exclus des services de périnatalité.»

Un film pour aborder le sujet

Un constat partagé par les dix-huit Romands ayant participé au documentaire La naissance d’un père, dont les cinq épisodes sont disponibles en ligne. Pour ce projet, mené par l’HESAV et l’association faîtière de défense des hommes Männer.ch, des pères de tous horizons témoignent de leur vécu de la grossesse et du retour à la maison après la naissance. On y voit Christophe évoquer, entre humour et amertume, le peu de cas fait des papas lors des consultations médicales: «Quand on va chez le gynécologue avec sa femme, on est toujours mis de côté, sur une chaise. Si on se lève, on a l’impression de gêner, si on dit quelque chose, on a l’impression qu’on ne connaît pas. On ne nous pose jamais de question.»

Difficile pour les hommes de se voir reconnus dans leur rôle de co-parent. Les études montrent pourtant que leur engagement avant, pendant et après la naissance améliore la santé de toute la famille à court et long terme. Les pères sont des figures d’attachement aussi importantes que les mères pour le développement des enfants. Encore faut-il les accompagner et les aider à s’impliquer dans leur nouveau rôle!

Les cours de préparation à la naissance par exemple, auxquels ils assistent de plus en plus, ne sont jamais axés sur leurs problématiques à eux. «Cela m’a permis d’être un peu moins stressé, mais je ne dirais pas que j’ai été accompagné émotionnellement», raconte Sébastien, papa de deux filles de 3 et 7 ans. A l’inverse, Arnaud, dont la fille de 11 mois est née aux Etats-Unis, explique la chance qu’il a eue de suivre un atelier de préparation réservé aux hommes. «Entre nous, on parle plus librement de choses qu’on n’oserait pas aborder si notre partenaire ou d’autres femmes étaient là.»

L'investissement des nouveaux pères va au-delà d'un simple changement de couche. Ils veulent partager la charge émotionnelle.

Libérer la parole des hommes

Gilles Crettenand, responsable du programme MenCare de Männer.ch, propose des soirées pour les pères partout en Suisse romande. «Il est important de s’exprimer sur ces sujets dont ils ne parlent jamais, du fait de l’éducation masculine qui est la leur. Ils sont pourtant nombreux à avoir des soucis, à se mettre la pression, à se sentir déboussolés parce que leur compagne les repousse ou parce que la sexualité est devenue un problème dans le couple.»

Dans son interview filmée, Fabrice avoue que devenir père a été un changement qu’il avait largement sous-estimé. «Je ne voyais que le merveilleux, je ne pensais pas que ce serait un changement fondamental de mon rôle en tant qu’être humain et vis-à-vis de ma femme.»

Pour certains, ce bouleversement passe mal. Comme Georges, un participant anonyme, qui exprime son désarroi avec une sincérité touchante et confesse son incapacité à se sentir père: «Ça fait déjà deux mois et demi que la petite est née et je n’ai pas encore vraiment l’impression d’être père. Je n’ai pas forcément d’attachement, pas d’intérêt. Pour l’instant, c’est plus une charge de travail supplémentaire qu’autre chose.»

«Ça ne coule pas de source de devenir père», confirme Adrien Croquelois, gynécologue-obstétricien à Pully. C’est un fait méconnu, mais 10,4% des pères font une dépression post-partum, «presque autant que les femmes, dont 12% souffrent de ce mal», rappellent Sarah Boccon-Gibod et Marie Guerin dans leur étude.

«Les pères se sentent encore exclus de la périnatalité»

Marie Guerin, sage-femme

Les hormones jouent un rôle

On sait aujourd’hui que les hommes subissent eux aussi des modifications hormonales à l’approche du nouveau-né, notamment une diminution des taux de testostérone et de vasopressine, qui favoriserait l’attachement à l’enfant en faisant baisser leur agressivité et en les rendant plus sensibles aux pleurs. Or, les études montrent un lien entre le mal-être des pères et des fluctuations hormonales trop importantes. Sans parler de la couvade, avec ses symptômes semblables à ceux de la femme enceinte (troubles du sommeil, prise de poids, etc.), qui toucheraient 65% des hommes. Face à un stress important, «certains pères en dépression périnatale peuvent aussi adopter des comportements à risque, rapporte Sarah Boccon-Gibod: infidélité, consommation d’alcool, de drogues, jeux d’argent, violences».

Alors comment lutter contre ces troubles dus à la crainte inconsciente de la paternité et aux changements hormonaux? En favorisant dès le début de la grossesse la rencontre père-enfant! «Sur le sujet, il y a presque tout à essayer», estime la sage-femme. Mieux former les personnels de santé, lever le tabou de la dépression post-partum des pères, adapter les horaires des consultations aux contraintes professionnelles, élaborer des contenus informatifs dédiés, développer les ateliers de préparation à la paternité, prévoir des lits pour eux dans les maternités et, bien entendu, leur permettre de bénéficier d’un congé paternité suffisant pour entrer en relation avec l’enfant et initier une organisation plus équitable des rôles familiaux dans le couple. Parce qu’un père impliqué, conclut Gaëtan, papa d’un garçon de 13 jours, «c’est un père qui s’investit, participe et prend une part de la charge émotionnelle à son compte». 

«La naissance d’un père», film documentaire en cinq épisodes, visible gratuitement sur www.naissancedunpere.ch

Carte des rencontres en Suisse romande Männer.ch

 

«On est mis à l’écart»

Gregory Jaquet (41 ans)

Ancien policier, devenu père à mi-temps

Ancien inspecteur de la police judiciaire de Neuchâtel, Gregory Jaquet vit à Bôle (NE) et travaille à 50%. L’autre moitié de son temps, il est père au foyer de trois enfants (8, 6 et 4 ans) et d’un adolescent réfugié que la famille accueille depuis 2016.

A quel moment vous êtes-vous senti père?

Dès le moment où ma compagne et moi avons décidé d’arrêter la contraception. Ça a été le début de ma réflexion sur ce que cela implique. Je travaillais à 100% dans la police avec des horaires très irréguliers. J’ai tout de suite senti que si je ne prenais pas de dispositions, je n’y arriverais pas. J’ai pris un poste à temps partiel avec des horaires de bureau.

Comment ont réagi vos collègues de travail?

J’étais flic. C’est un milieu assez conservateur. Annoncer à mes collègues que je voulais réduire mon temps de travail et perdre de l’argent parce que je comptais m’occuper de mes enfants m’a valu pas mal de moqueries! Il a fallu assumer.

Que pensez-vous de la place faite aux pères pendant la grossesse?

On est mis à l’écart. On nous voit comme un assistant logistique. Quand j’arrivais aux consultations, ils disaient: «Ah super, le papa est là! Soyez le bienvenu!» Mais dès qu’on passait aux choses sérieuses, ça ne me concernait plus. Je ne leur en veux pas, 97% des pères ne s’occupent effectivement pas de cela. Les soignants sont pragmatiques. S’ils n’ont que 45 minutes pour transmettre les informations, alors autant les faire passer à la personne dont ils sont à peu près sûrs qu’elle va les retenir.

Comment changer cela?

Il ne suffit pas de demander au corps médical de changer son regard sur les pères. C’est toute la société qu’il faut transformer, mieux valoriser la paternité. C’est dans le monde du travail qu’il faut changer les façons de voir; c’est dans les écoles qu’il faut travailler les stéréotypes qu’on transmet à la jeunesse. Le projet de créer une famille est le plus génial qui soit. Moi, j’ai fait ça avant tout pour mon propre bonheur.

 

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