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Les métiers de l'égalité

Pompière, conductrice, professeure: se faire une place professionnelle et transcender les préjugés est une réalité pour de nombreuses femmes. Rencontres.

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Nicolas de neve
04 mars 2019

La pince de désincarcération pèse près de 20 kg. Pas question pour autant de fléchir malgré la lourdeur de l’outil. «Selon le temps que ça prend, on met en place un relais», explique Laure Bula (36 ans), première-lieutenant du corps des sapeurs-pompiers (DPS) de Payerne. «Ça devient lourd pour moi au bout d’un moment, mais pour mes collègues masculins aussi», sourit notre interlocutrice, pompière bénévole depuis dix-sept ans.

Laure Bula et son équipier Stéfane Laubscher répètent les gestes qui sauvent lors des entraînements hebdomadaires.

Evolution lente des mœurs

En 2002, Laure faisait office de pionnière à Payerne: du haut de ses 19 ans, elle était l’une des premières femmes à se présenter pour intégrer la caserne payernoise qui effectue en moyenne 200 interventions par année. «On m’a mis un peu la pression à l’époque en m’expliquant que c’était physique, qu’il fallait soulever des choses lourdes, que je devrais faire mon permis camion, etc. Je ne me suis pas laissé impressionner: j’ai passé mon permis poids lourd, mon permis bateau et les formations pour être machiniste sur tous les camions d’intervention. C’est autant à la portée des femmes que des hommes.» Pourtant la gent féminine est encore sous-représentée dans ce secteur d’activités. A ce jour, sur les quelque 81839 sapeurs-pompiers bénévoles que compte la Suisse, 8576 sont des femmes. Le ratio est plus faible chez les sapeurs-pompiers professionnels: 2786 au total pour 211 femmes. «Cela entre très doucement dans les mœurs», explique le major Pierre-Yves Jost (50 ans), commandant du SDIS (Service de défense incendie et de secours) de la Broye-Vully. «Vous savez, intégrer le corps des sapeurs-pompiers était interdit aux femmes jusqu’à la fin des années 1990.» Un saut de puce temporel à l’échelle de l’organisation sociétale. Ce qui a changé? «La taxe d’exemption du Service du feu a été élargie aux femmes. De fait et légitimement, certaines ont souhaité devenir pompières bénévoles. La législation a donc changé.» Malgré tout, l’évolution est lente. «Avec les jeunes nés après l’an 2000, ça change. De plus en plus de jeunes filles se présentent au recrutement.»

L'entraide est constante entre pompiers.

«Les femmes ont leur place dans tous les secteurs»

Laure Bula, 36 ans

Maternité et réalité du terrain

Toutefois une réalité physique existe: celle de la maternité. «Avec toute la meilleure volonté du monde, il est hors de question qu’une femme enceinte lutte contre le feu avec un équipement respiratoire très lourd sur le dos. Ce serait insensé», dit Pierre-Yves Jost. Outre les interventions, ce sont aussi les formations, les entraînements hebdomadaires et les piquets qui sont proscrits durant près de dix-huit mois. Un frein aux possibilités de carrière. «C’est aussi ce qui explique en partie le turn-over plus important que l’on constate ces dernières années chez les bénévoles. Trop peu de femmes s’engagent et lorsqu’elles passent le pas, leur engagement s’interrompt un long moment avec la maternité.» Pourtant lorsqu’on étudie la composition des jeunes sapeurs-pompiers (JSP) de la région de la Broye âgés de 8 à 11 ans inscrits ces dernières années, 50% sont des filles. Un chiffre rassurant qui favorisera peut-être l’intégration des arrêts temporaires dans le cursus d’une possible carrière? La question reste ouverte.

Danielle Chauvet (39 ans) est conductrice de poids lourds à la centrale logistique Coop d'Aclens depuis douze ans.

Mais alors le sexe d’un pompier est-il pris en compte lors d’une intervention? «Je dois tenir compte des gabarits de chacun – homme ou femme d’ailleurs – selon les gestes à effectuer sur place», explique le commandant. Une réalité du terrain validée par Laure, consciente des situations: «Les compétences doivent être utilisées de la façon la plus performante. Il faut rester rationnel.» Un accident de la circulation, une femme choquée et coincée dans son véhicule, une désincarcération à effectuer: c’était il y a peu de temps dans la région de Payerne. «J’ai pris place spontanément à côté d’elle pour lui expliquer calmement tous les gestes de mes collègues, de quelle manière ça allait se dérouler, raconte Laure. Ma voix féminine et ma compréhension de ce qu’elle était en train de vivre physiquement, en tant que femme, ont été primordiales pour la rassurer.» Se sent-elle donc considérée différemment par ses collègues de par sa condition féminine? «Non, et même très loin de là puisque je suis devenue première-lieutenant, remplaçante du chef de site DPS de Payerne et cheffe d’intervention. Les femmes ont toute leur place dans des univers jusqu’il y a peu considérés comme à connotation exclusivement masculine.»

Méconnaissance et a priori

Même constat à la centrale logistique Coop d’Aclens où Danielle Chauvet officie comme conductrice de poids lourds depuis près de douze ans. La seule chez Coop en Suisse romande et l’une des rares au niveau suisse comme le confirment les chiffres de l’Association suisse des transports routiers (ASTAG): en 2018, sur les 223 apprentis ayant décroché leur CFC de conducteur/conductrice de véhicules lourds, 9% sont des femmes. Mais alors qu’est-ce qui a poussé cette femme de 39 ans à choisir cette voie? «Je ne me suis pas posé la question de savoir si ce métier était genré. Mais plutôt sur les horaires. Me conviennent-ils? Et quelle est l’ambiance générale? Est-ce que le boulot me plaît?» Et ça fait douze ans que ça dure. A la question de savoir si les remarques sexistes sont légion, notre interlocutrice sourit: «Pas du tout à la centrale car tout le monde est au même niveau. Je fais le même travail que mes collègues masculins et tout se passe bien. C’est au volant que j’ai parfois des remarques de la part de conducteurs indélicats», confie-t-elle tout en manœuvrant pour accéder au point de vente Coop lausannois de la Rouvraie. Alors comment explique-t-elle le peu de femmes actives dans sa profession? «C’est un peu physique, bien sûr, quand on charge et décharge des rolls de marchandises. Peut-être les horaires car on commence à 4 heures du matin. Par contre, on finit vers 14h30. C’est un autre rythme.» Est-ce compatible avec une vie de famille? «Ça demande une certaine souplesse, mais ce n’est pas le seul métier dans ce cas. Peut-être une méconnaissance et des a priori? Les femmes en ont souvent sur certains métiers.»

Les femmes représentent 25% du corps professoral universitaire.

«Aujourd’hui encore, la carrière de l’homme est privilégiée au sein d’un couple»

Véronique Dasen, 61 ans

Le jeu des dames

De fait, s’il y a un univers où les femmes semblent bien représentées, c’est celui de l’enseignement supérieur et des professions académiques. Direction l’Université de Fribourg (UNIFR) pour y rencontrer Véronique Dasen (61 ans), professeure ordinaire en archéologie classique. «Je serais plus nuancée, sourit notre interlocutrice. Les femmes représentent 60% des étudiants dans l’université, toutes facultés confondues, mais seulement environ 25% au niveau du professorat.» La professionnelle connaît son sujet, elle qui a décroché en 2017 une bourse de recherche de cinq ans dite ERC Advanced (Conseil européen de la recherche), la plus prestigieuse au niveau européen. C’est la deuxième en sciences humaines octroyée en Suisse en dix ans, et à une Suissesse. «La raison de cette faible représentation des femmes est complexe et multifactorielle, mais résulte principalement de l’organisation structurelle du monde académique, de la société, ainsi que du soutien d’un partenaire. Les femmes abandonnent souvent entre le master et le doctorat, et encore plus après le doctorat.» Car aujourd’hui encore, à études égales, c’est très majoritairement la carrière des hommes qui est privilégiée au sein d’un couple. Membre du Conseil de la recherche au Fonds national suisse (FNS), la spécialiste rappelle aussi que le FNS a mis en place différents instruments comme le Flexibility Grant pour chercheuses qui propose une assistance, aide aux frais de garde et recalibrage des délais. «Il y a une prise de conscience en Suisse de la nécessité de mettre en place des outils adaptés aux femmes. Les choses font leur chemin petit à petit.»

Dès la petite enfance

En portant ses recherches sur le rôle culturel du jeu dans l’Antiquité classique (Locus Ludi), Véronique Dasen n’a de cesse d’aborder la question du genre de l’Antiquité à nos jours: «Le jeu est – et a toujours été – un préapprentissage social des plus petits. Dans certains villages reculés du Maroc, les petites filles ne jouent pas à la poupée, mais à la mariée, explique la spécialiste. Cela en dit beaucoup sur leur projection dans le futur, sur leur imaginaire quant à la façon de gérer leur destin. Chez nos ados, posons-nous la question du rôle des genres dans les jeux vidéos par exemple.» Véronique Dasen a donc ouvert une porte, et pas des moindres: celle de nouvelles thématiques et manières de les étudier. «C’est aussi notre rôle en qualité de professeure féminine: faire émerger des acteurs beaucoup moins visibles, mais essentiels de l’histoire avec un grand H, que sont les femmes et les enfants.»

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«Filles et garçons face à la formation: les défis de l'égalité»

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Farinaz Fassa, Editions PPUR, coll. Savoir suisse

 

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UNIL