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Les smartphones: bénédiction ou malédiction? Salvateurs pour les personnes malvoyantes, à qui ils permettent notamment de s’orienter plus facilement en ville. Notre reporter a fait le test et en est revenue chamboulée.

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Mischa Christen
21 octobre 2019

Malgré l'aide de Bettina Jäger (à dr.), notre rédactrice a eu toutes les peines du monde à éviter les obstacles.

Des voix de synthèse parlent à tort et à travers, lisent les menus affichés sur les téléphones mobiles autour de moi, parfois même en accéléré. Tout cela n’a pas l’air simple. Comment s’orienter sur l’écran d’un smartphone lorsqu’on ne le voit que très mal, voire pas du tout?

Je voulais tenter l’expérience, en m’inscrivant à un cours de l’Ecole de la pomme. Cette association, présente dans plusieurs villes de Suisse romande, est essentiellement financée par la Fédération suisse des aveugles et malvoyants. Elle enseigne aux personnes souffrant d’un handicap visuel à exploiter pleinement les avantages du smartphone. «Le téléphone portable permet de surmonter certains obstacles dus au handicap et ainsi de participer plus facilement à la vie sociale», explique Sandro Lüthi, le directeur, qui souffre d’une dégénérescence rétinienne limitant ses capacités visuelles.

Bien que je fasse partie de la génération des digital natives et que j’aie grandi avec les technologies modernes, je dois l’avouer: les autres participants, pour la plupart nettement plus âgés, ont un peu d’avance sur moi. Je n’avais par exemple jamais entendu parler de la fonction Voice Over qui se cache derrière les multiples voix de synthèse. Elle est pourtant disponible en standard sur tous les téléphones mobiles depuis des années. «En général, nous travaillons beaucoup avec les fonctions et applications de base disponibles sur la grande majorité des téléphones», indique Christian Huber, responsable des cours de l’Ecole de la pomme, aujourd’hui donnés à Lucerne, et lui-même malvoyant.

L’iPhone, l’ami des aveugles

Comme son nom le sous-entend, l’Ecole de la pomme se concentre principalement sur les iPhone, mais elle propose depuis peu un premier cours pour Android. «Les appareils Apple ont l’avantage d’avoir un menu qui s’utilise de la même façon sur tous les modèles», m’explique Christian Huber. En cours, le responsable peut donc donner des instructions générales, sans avoir à faire de cas particuliers selon la marque. Passer sur un iPhone, pour l’utilisatrice Android que je suis, s’est avéré le moindre des problèmes que j’allais rencontrer au fil de la journée.

Les instructeurs ont en effet tout prévu pour que je puisse comprendre les pièges de l’utilisation d’un téléphone mobile pour un malvoyant. Ils commencent par me poser sur le nez des lunettes avec lesquelles je vois complètement flou. Tout à coup, je ne peux plus lire les noms des rues sur Apple Map, même en rapprochant la carte de mon visage. «Il suffit de zoomer», indique Christian Huber en me voyant essayer péniblement de trouver une solution. Le voilà qui tape sur l’écran le plus naturellement du monde avec trois doigts en même temps. «Ça marche dans toutes les applications!» Encore une fonction dont j’ignorais l’existence.

«Le smartphone permet de surmonter certains obstacles liés au handicap visuel»

 

Le moment est venu de sortir dans la rue et d’apprendre à nous orienter en ville avec un smartphone. Les écouteurs enfoncés dans les oreilles, nous partons en suivant les instructions vocales de l’appareil. «Commence sans lunettes, avec ta vision habituelle», me conseille Sandro Lüthi. Il a raison. Même avec toutes mes facultés visuelles, j’ai déjà suffisamment de mal à m’orienter en suivant uniquement les instructions de Siri (ndlr: la voix de synthèse de l’iPhone). En temps normal, lorsque je cherche une adresse, je reste les yeux fixés sur l’écran pour suivre précisément le chemin. Lorsque la voix me glisse dans l’oreille de «tourner à droite dans 200 mètres» ou de «prendre un virage serré à gauche», je ne sais pas toujours exactement de quelle rue il s’agit… De plus, le GPS du téléphone n’est précis que de 5 à 30 mètres près. Si ma vue avait été réduite, je serais depuis longtemps perdue à l’autre bout de Lucerne – ou tombée dans un buisson.

Lucerne à travers une lucarne

Ce n’est qu’une fois arrivée au centre-ville que je remets des lunettes. Celles-ci sont différentes des premières: je ne vois plus rien à part un minuscule petit trou au niveau de l’œil gauche. «C’est à peu près ce que voit Sandro Lüthi», dit Bettina Jäger, en me donnant le bras durant cette nouvelle étape. Responsable des relations publiques, elle est la seule collaboratrice de l’Ecole de la pomme sans handicap visuel. Par chance, j’ai aussi le droit d’emprunter une canne blanche. Je me mets à marcher d’un pas hésitant. Très vite, les autres participants du cours me distancent alors que je les trouvais plutôt lents avant de porter mes lunettes.

Il ne s'agit pas que de savoir s'orienter, mais aussi d'éviter les obstacles: piétons, chantiers, trafic...

 

Ce qui s'avère être un vrai défi, quand on ne voit qu'à travers le minuscule trou des lunettes d'obstruction.

J’ai besoin de temps pour trouver mon chemin avec un champ de vision limité et pour détecter les obstacles avec la canne blanche. Il y a belle lurette que je n’entends plus les instructions de mon téléphone, alors que c’est l’objectif du cours. Je concentre toute mon attention et toute mon énergie pour m’assurer que la voie est libre. A gauche, les choses se passent relativement bien puisque je peux encore voir un tout petit peu. A droite, je dois entièrement me fier à ma canne qui me permet d’éviter les poteaux et autres sacs poubelles déposés sur le trottoir. Cela ne m’empêche pas pour autant de foncer dans un vélo: le guidon est beaucoup plus large que les roues et la canne ne permet pas d’en deviner la présence. Peu avant d’arriver à la fin du parcours, la traversée d’une rue avec peu de trafic me flanque la trouille: Siri est en effet incapable de m’avertir si un véhicule approche. J’ai besoin d’une pause.

Un test épuisant

Les autres participants profitent déjà d’un repos bien mérité, ils sont arrivés bien avant moi. Après quelques minutes de pause, les voilà replongés sur leur smartphone: ils apprennent à personnaliser l’application mobile des CFF et d’autres applications pour se déplacer avec les transports en commun.

En ce qui me concerne, cette matinée m’a épuisée. Déjà contente de m’en être sortie sans incident majeur, je prends congé. Je retire avec soulagement mes lunettes et – le temps que mes yeux se réhabituent au soleil – cherche sur mon portable la prochaine correspondance pour rentrer chez moi. C’est tellement plus simple quand on peut lire l’écran!

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