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FAMILLE RéSEAUX SOCIAUX

Réfléchir d'abord, publier ensuite

Chaque jour, des parents publient des photos de leurs enfants sur les réseaux sociaux. Non seulement, ils dévoilent ainsi au grand jour une part de leur vie privée, mais ils exposent également ces photos à des risques d’utilisation abusive. Mieux vaut donc publier en toute connaissance de cause.

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alamy, DR
23 septembre 2019

Protéger ses enfants: pour les experts, des photos prises à la plage n'ont rien à faire sur les réseaux sociaux.

Trois millions de photos d’enfants découvertes sur un site Internet russe. Parmi elles, des images de tout-petits ou de jeunes adolescents à la plage, sur des aires de jeux ou à la piscine provenant de réseaux sociaux ou de sites web d’écoles ou d’organisations de jeunesse. C’est la découverte effectuée l’an dernier par la police belge. Les clichés étaient accompagnés de commentaires suggestifs, qui transformaient des images innocentes en photos pornographiques. Dernièrement, Youtube s’est fait épingler, l’un de ses algorithmes permettant aux pédophiles d’accéder aisément aux vidéos d’enfants.

Ces exemples mettent en lumière les risques encourus lors de la publication d’images et de vidéos d’enfants sur la Toile. Ce n’est donc pas sans raison que la police et les responsables de la protection des données appellent depuis des années les parents à la plus grande prudence en matière de publication d’informations personnelles, en par­ticulier de photos d’enfants, sur les plateformes Facebook, Instagram, etc. On en perd trop vite la maîtrise et il devient alors impossible d’en contrôler l’utilisation.

Deux ans à peine et déjà sur le web

La première expérience sur le pot, les premiers spaghettis (avec la sauce sur la figure) ou le premier jour d’école: les parents sont fiers de leurs rejetons et souhaitent partager leur bonheur avec d’autres parents ou des amis. En 2010 déjà, une enquête réalisée aux Etats-Unis révélait que 92% des moins de 2 ans étaient présents sur Internet. Quoique très apprécié, le sharenting (de l’anglais «to share»: partager et parenting: parentalité), autrement dit la diffusion par les parents de photos de leurs enfants sur les réseaux sociaux, cache cependant des dangers dont les pères et mères enclins à cliquer et poster n’ont pas connaissance. L’un des problèmes du sharenting est qu’il crée pour ces enfants une «empreinte numérique» qui peut leur nuire à tout moment. C’est le cas, par exemple, lorsque des images ou des vidéos refont surface des années plus tard et suscitent des moqueries ou railleries, notamment de la part de camarades de classe ou de collègues de travail. Il n’est d’ailleurs pas rare que le harcèlement moral en ligne repose au départ sur l’utilisation abusive d’une photographie.

Des photos qui pourraient nuire

Pour autant, le risque d’utilisation frauduleuse des données n’est pas le seul qui doit inciter à la prudence. Beaucoup d’enfants plus âgés n’apprécient guère de voir leur image apparaître sur Internet. Au contraire de leurs parents, ils y voient clairement une atteinte à leur vie privée. C’est ce que confirme une étude menée par l’Université de Cologne, en Allemagne. Celle-ci révèle que les parents sous-estiment souvent le «potentiel d’humiliation» des photos d’enfants et ne se soucient même pas de ce que pensent leurs rejetons. Ceci est moins le fait de méchanceté que d’un manque de connaissance des réseaux sociaux. Ainsi, beaucoup de parents interrogés dans le cadre de l’enquête considéraient Whatsapp comme une «plateforme privée». Or, Whatsapp appartient à Facebook; les textes sont certes verrouillés depuis quelque temps, mais cela ne concerne pas les images, ce qui, selon les experts, représente un risque pour la sécurité.

Les réseaux sociaux ne sont pas un domaine privé et la plus grande vigilance est donc recommandée aux parents qui souhaitent utiliser les données de leurs enfants et respecter leur vie privée (lire l’encadré ci-dessous et l’interview ci-contre). Il est préférable, notamment, de renoncer aux photos embarrassantes, susceptibles de nuire un jour ou l’autre aux enfants. Quant à ceux qui souhaitent jouer la carte de la sécurité, ils peuvent partager les photos de leurs petits sur une plateforme en ligne fermée. Seuls y accéderont des invités désignés et connaissant le mot de passe.

Atteinte à la vie privée

Autre chose importante à savoir: à partir de 14 ans, les enfants sont considérés juridiquement capables de discernement et peuvent théoriquement exiger de leurs parents qu’ils retirent des photos de la Toile.

En France, la loi va encore plus loin: si les enfants n’ont pas approuvé la publication des photos, ils peuvent, une fois devenus majeurs, poursuivre leurs parents pour atteinte à la vie privée. Les peines encourues vont jusqu’à un an de prison ou 45000 euros de dommages et intérêts.


 

Ulla Autenrieth

37 ans, spécialiste des médias à l'Université de Bâle

Parents: ne pas prendre de risques
 

Pourquoi les parents publient-ils des photos de leurs enfants sur les réseaux sociaux?

Les enfants occupent une très grande place dans la vie des parents, qui en sont très fiers. En même temps, les pères et mères ont un cercle social, c’est-à-dire de la famille et des amis avec lesquels ils aiment échanger, surtout lorsque les contacts deviennent moins fréquents après la naissance des enfants.

Les parents devraient-ils, par précaution, renoncer à publier des photos de leurs enfants?

Si l’on pousse cette idée encore plus loin, ils ne devraient plus les emmener en voiture, car ils mettent leur vie en danger. Pourtant beaucoup de parents le font, et veillent à la sécurité de leurs protégés en attachant leur ceinture, notamment. Le comportement doit être le même en matière de photos. Les parents ne doivent pas prendre de risques, mais évaluer les dangers et les utilisations, et prendre des décisions responsables.

Pas toujours simple en ce qui concerne Internet ...

C’est vrai. Partager des photos d’enfants avec la famille et des amis dans de bonnes intentions n’est pas un problème. Le problème est surtout que ces photos peuvent être utilisées de façon abusive et illicite.

Comment décider concrètement si l’on peut ou pas partager une photo d’enfant? Faut-il toujours demander d’abord à l’enfant?

Oui, et l’on doit respecter la volonté de ce dernier, en particulier en cas de refus. Mais à l’inverse, cela ne veut pas dire non plus que l’on peut publier toutes les photos que l’enfant accepte de partager. Il incombe ici aux parents d’agir avec responsabilité. Il est judicieux de se demander, notamment, quelles photos de sa propre enfance on aimerait ou pas partager sur la Toile.

Qu’en est-il pour les photos prises lors de manifestations publiques?

La prise de photos personnelles et officielles est devenue aujourd’hui inévitable. Avant les réseaux sociaux, lorsque des photos de leurs enfants apparaissaient dans le journal local, les parents s’empressaient de les découper pour les montrer à leur entourage. Quelles seraient les conséquences sur notre quotidien s’il n’était plus possible de partager des clichés de nos enfants? Je trouve que ces derniers, ainsi que leur famille, ont aussi le droit à une certaine visibilité. 
 

Prévenir l’utilisation frauduleuse

  • Ne jamais divulguer des données personnelles (nom ou lieu de résidence, par exemple) de l’enfant avec une photo.
  • Vérifier régulièrement les paramètres de sécurité et de confidentialité sur les réseaux sociaux.
  • Ne pas publier de photos d’enfants dans des situations embarrassantes, désagréables ou inappropriées.
  • Si possible, ne jamais montrer le visage de l’enfant.
  • Impliquer l’enfant et évoquer l’utilisation des photos sur Internet en famille.
  • Employer la fonction d’aperçu et expliquer aux enfants comment utiliser les données personnelles de façon responsable.