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INTERVIEW
BERTRAND PICCARD

L'homme efficient

Ses réalisations de pionnier de l'aviation lui ont valu une renommée mondiale. Bertrand Piccard l'utilise pour promouvoir sans relâche la restructuration écologique de l'économie. Rencontre.

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Daniel Ammann
21 septembre 2020

Quatre ans après la première station- service publique d’hydrogène de Suisse chez Coop, après la station Avia de Saint-Gall, inaugurée en juillet, et avant la première station-service publique de Suisse romande qui doit ouvrir chez Coop à Crissier cet automne, Bertrand Piccard nous parle des énergies renouvelables, ainsi que de son engagement pour l’environnement.

La voiture à hydrogène: un rêve d'avenir ou bientôt une réalité?

D’autres pays ne font qu’en parler, mais la Suisse progresse rapidement. Nous sommes leaders de la mobilité hydrogène car tous les acteurs y travaillent ensemble, sans se faire de concurrence: les producteurs d’hydrogène et les stations-­service, Hyundai en tant que fournisseur de camion, ainsi que les logisticiens et grands distributeurs comme Coop, qui utilisent ces camions H2. Le réseau de stations-service sera ainsi suffisamment dense d’ici un à deux ans pour pouvoir utiliser des voitures à hydrogène à titre privé.

Qu'est-ce qui vous pousse à travailler encore et toujours pour l'environnement?

En tant qu’explorateur, je ne suis jamais satisfait et cherche toujours la meilleure solution. Je déteste l’inefficience et le manque de respect pour les ressources naturelles dans le monde d’aujourd'hui. Environ les trois quarts de l’énergie, la moitié de la nourriture et 90% des déchets sont tout simplement gaspillés. Si nous voulons relancer l’économie aujour­d’hui, nous devons implémenter des technologies propres et modernes. Ce n’est pas seulement une attitude écologique, mais logique.

Ça a l’air convaincant, mais pourquoi n'en sommes-nous pas encore là?

Pendant longtemps, les énergies renouvelables n'étaient pas rentables. Elles devaient être subventionnées, provoquaient des déficits et des problèmes. Il en va différemment lorsque les sources fossiles telles que le pétrole, le charbon ou le gaz n’offrent plus d’avantage financier. Le dilemme entre une croissance apparemment illimitée, qui plonge le monde dans le chaos écologique, ou une politique environnementale de décroissance, qui provoque l'effondrement de l’économie et de la société, peut être résolu par une croissance qualitative: on crée davantage d’emplois et de profit en remplaçant les systèmes polluants par des technologies propres et efficientes qui protègent l’environnement.

Pourquoi comptez-vous sur l'hydrogène comme solution d'avenir?

Si nous séparons l’eau en hydrogène et oxygène grâce à de l’électricité d’origine hydraulique, éolienne ou solaire, nous pouvons utiliser l’hydrogène comme stockage pour ces énergies renouvelables. Dans les voitures, les trains, les bateaux ou les avions, cet hydrogène, en passant dans une pile à combustible, redonne de l’électricité et de l'eau. Cette technologie nous permet alors d’avoir une mobilité vraiment propre.

Dans la rue, cependant, il n'y a pas grand-chose à voir sur l'utilisation économique des ressources…

Dans les cultures primitives, les gens aiment montrer leur richesse à travers le gaspillage. Conduire des voitures avec de gros moteurs et des émissions élevées n’est pas une expression de force, mais de faiblesse.

En faisant le tour du monde, vous avez prouvé qu'il est possible de voler avec l'énergie solaire. Comment cette aventure continue?

Notre fondation Solar Impulse vise à collecter 1000 solutions contribuant à la protection de l’environnement de manière économiquement rentable (technologies, systèmes, produits, matériaux, etc.). Après deux ans, nous avons déjà labellisé plus de 600 solutions de ce type, en faisant certifier leur rentabilité et leur impact écologique par des experts. Nous voulons motiver les gouvernements à être beaucoup plus ambitieux dans leurs politiques environnementales, et les entreprises à investir dans ces projets pour les mettre sur le marché.

La crise sanitaire a-t-elle rendu ce travail plus difficile?

L'inefficience, la pollution et l'injustice ont rendu notre monde très fragile et au bord de la récession avant même cette crise. Tant que le système fonctionnait ainsi, il était difficile de faire des changements. Mais maintenant, l'économie est à plat et dépend de nouveaux concepts; c'est le moment idéal pour construire quelque chose de complètement nouveau. Un financement incroyable est en ce moment fourni pour relancer l'économie. Nous devons conditionner l'utilisation de cet argent à des critères écologiques. Par exemple, cela n'a aucun sens de soutenir les constructeurs automobiles pour qu’ils continuent à construire les mêmes modèles, alors que les centres-villes seront interdits aux voitures polluantes dans cinq ans.

Ça semble évident, et pourtant on a du mal à changer nos habitudes, même si on sait à quel point elles sont nocives. Votre solution?

Ça ne fonctionne pas sur la moralité. Si vous dites aux gens qu'ils doivent protéger l'environnement pour le bien de leurs enfants et petits-enfants, vous obtiendrez peu de chose. Les routines établies bloquent tout. Ça fonctionne mieux avec une récompense: ceux qui voient un avantage financier sont plus disposés à changer de comportement. Mais il y a toujours des gens égoïstes qui ne seront jamais prêts à changer. Et à ce stade, les gouvernements doivent agir. Ils doivent montrer des visions et établir des lignes directrices claires. Il y a un cadre légal strict pour l’éducation, la santé, les impôts, la sécurité, mais en ce qui concerne l’efficience et la pollution, le cadre est encore beaucoup trop laxiste.

Une histoire de famille

Son grand-père Auguste (dans «Tintin», il a inspiré à Hergé le professeur Tournesol) et son père Jacques avaient déjà exploré le ciel et les abysses. Bertrand Piccard, médecin, a fait le tour du monde en ballon et dans un avion à énergie solaire, Solar Impulse.