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INTERVIEW
SAMUEL ROHRBACH

«L'enseignement en présentiel est incontournable»

Samuel Rohrbach préside le Syndicat des enseignants romands (SER). Enseignant d’histoire et d’économie pratique à l’Ecole secondaire du Val Terbi, près de Delémont, le Jurassien dresse le bilan de notre système éducatif à l’ère du coronavirus.

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NICOLAS DE NEVE, KEYSTONE
25 mars 2021
La dimension humaine de l’école, le volet relationnel entre élèves et entre élèves et enseignants, doivent être sauvegardés à tout prix, estime Samuel Rohrbach.

La dimension humaine de l’école, le volet relationnel entre élèves et entre élèves et enseignants, doivent être sauvegardés à tout prix, estime Samuel Rohrbach.

Comment vivez-vous cette période de pandémie en tant qu’enseignant?

Mon volume de travail, en tant qu’enseignant et président du SER, a pris l’ascenseur. Je dois faire preuve de plus de disponibilité pour adapter les cours s’il manque des élèves, pour répondre aux sollicitations des collègues ou des journalistes. Et l’inquiétude face aux mises en quarantaine, à la gestion de la pandémie dans les différents lieux que je fréquente est omniprésente dans ma pratique professionnelle.

Comment jugez-vous l’état de santé psychologique et physique des enseignants en ce début 2021?

La crise sanitaire a commencé il y a une année, et on sait qu’elle n’est pas terminée. Les enseignants s’y sont habitués, mais ils éprouvent toujours un sentiment de grande pénibilité, parfois même un sentiment de souffrance. La coupure de fin 2020 n’a pas amené le même repos ou la même récupération physique et psychologique qu’auparavant. Nombre de collègues m’ont fait part d’une grande fatigue à la fin de l’année dernière. Bref, la santé psychologique des enseignants s’est dégradée. Ce constat est valable pour les élèves et le personnel administratif.

Vous partagez donc les conclusions d’une récente enquête de la Société pédagogique genevoise, pointant le stress et la charge de travail induits par les mesures sanitaires?

Oui, il y a eu beaucoup d’attentes, beaucoup de demandes à l’adresse du personnel enseignant. Cela a entraîné du stress, de l’épuisement. Comme d’autres corps de métier, les enseignants attendent un retour à la normalité pour revoir les collègues sans le poids des contraintes sanitaires, pour prendre du recul et se réjouir de ce qui a été réalisé.

Et que dire, dans ce contexte, du degré de motivation des élèves?

Cela dépend des classes d’âge, car on n’a pas les mêmes contraintes selon les cycles. Pour les deux premiers cycles jusqu’à 12 ans, où le masque à l’école n’est pas obligatoire, la situation est plus facile à supporter que pour les adolescents du secondaire, chez qui les restrictions et les contradictions sont davantage mal vécues. Quand les élèves étaient à la maison au printemps 2020, on a observé une vague de démotivation. Il n’est pas facile de se retrouver seul derrière un ordinateur, de se prendre en main, d’organiser son travail, parfois sur fond de tensions familiales. Cette démotivation, elle est moins palpable en présentiel.

En quoi le coronavirus a-t-il bouleversé votre profession?

Je parlerais plutôt de changement que de bouleversement. La pandémie a compliqué les relations à tous les niveaux, entre enseignants, entre enseignants et élèves, entre enseignants et parents. J’ai notamment constaté une forme de déshumanisation des rapports entre collègues. Chacun reste dans sa bulle. On va moins dans la salle des maîtres. On communique presque exclusivement par téléphone et par mail.

Et s’agissant des changements dans la manière d’enseigner?

En classe, l’introduction de la distance de 1,5 m entre enseignants et élèves est une barrière qu’il a fallu apprendre à gérer pour maintenir, malgré tout, ce lien crucial avec les jeunes. Avec le port du masque pour les enseignants, les pratiques pédagogiques ont subi de profondes mutations: il faut parler plus fort, il faut faire plus de gestes pour accompagner les consignes, il y a parfois des difficultés à se faire comprendre par les élèves ou à comprendre les élèves. Il faut donc souvent répéter ce que l’on a dit.

Les crises agissent comme des révélateurs. Qu’en est-il pour l’enseignement?

La crise sanitaire a mis en lumière une vérité essentielle: l’enseignement en présentiel doit être la norme, il est illusoire de le remplacer par des cours à distance sur la longue durée. C’est une évidence pour les plus petits et pour les plus grands.

Comment arrivez-vous à ce constat?

Il y a, d’une part, un problème d’équipement informatique. Toutes les familles ne sont pas outillées de la même façon, si bien que la fracture numérique demeure un danger constant du télé- enseignement. Et les conditions de vie peuvent être différentes au gré des foyers. Dans certains d’entre eux, on ne possède pas de pièce pour travailler au calme. D’autre part, les infrastructures informatiques à la disposition des enseignants et des écoles ne sont pas toujours à la hauteur et ne permettent donc pas d’assurer un enseignement à distance digne de ce nom. De plus, l’enseignement est un métier basé sur les relations humaines. A travers des écrans, celles-ci sont mises à mal.

Le numérique ne joue donc pas, à vos yeux, ce rôle de bouée de sauvetage en période de coronavirus?

Le numérique facilite certes l’accès à des supports informatiques, tout en assurant le maintien des contacts même si ceux-ci sont virtuels. Toutefois, il n’est pas adapté à tous les degrés scolaires, sans compter qu’il a creusé les inégalités liées à la situation familiale, sociale, économique, tout comme les inégalités relatives au savoir technologique (comment utiliser les outils informatiques).

«L’école doit permettre de mieux affronter la vie»

Samuel Rohrbach

Que proposez-vous pour corriger le tir et engager l’école sur la voie de la numérisation?

Il faut travailler sur la formation des enseignants et sur les questions de sécurité, d’entretien et de maintenance des infrastructures techniques. Pour ce faire, il faut que les autorités investissent. Passer au numérique, cela signifie posséder l’équipement nécessaire et faire en sorte que tout le monde puisse travailler dans les mêmes conditions. En parallèle, cela suppose qu’on engage une réflexion sur la place qu’on veut donner aux nouvelles technologies et sur leur potentiel éducatif. En 2011 déjà, le SER avait proposé dans son Livre blanc d’assurer à tous les élèves une égalité d’accès minimale aux outils numériques et d’équiper classes et écoles du matériel de base du XXIe siècle.

La transition numérique est-elle, selon vous, un passage obligé dans l’enseignement?

Les nouvelles technologies sont incontournables non seulement dans l’enseignement, mais également dans tous les secteurs de la société. Il faut toutefois sauvegarder coûte que coûte la dimension humaine de l’enseignement, qui doit rester le socle de tout système éducatif. La discussion, le travail personnalisé, individualisé avec l’élève: tous ces volets relationnels doivent demeurer au cœur de notre métier.

Vous plaidez pour des mesures sanitaires spécifiques aux enseignants comme le recours généralisé au masque FFP2 ou la vaccination prioritaire. Etes-vous plus en danger que d’autres catégories de la population?

Les enseignants ne se sentent pas plus en danger, mais autant en danger que d’autres corps de métier. Si on veut garder les écoles ouvertes, il faut que le personnel soit présent, donc éviter les malades ou les mises en quarantaine. Généraliser les masques FFP2 ou vacciner le corps enseignant aussi vite que possible, après les personnes vulnérables, permet simplement d’atteindre cet objectif.

Pouvez-vous préciser votre pensée?

On a instauré, par exemple, de nombreuses mesures pour le personnel de vente: plexiglas, désinfection des mains, limitation du nombre de clients à l’intérieur des magasins, obligation du masque. Dans les magasins, il y a des contrôles, dans les écoles il n’y en a aucun. N’oublions pas que les enseignants et les élèves passent ensemble plusieurs heures par jour dans des salles somme toute petites.

Que répondez-vous à ceux qui voient dans les enseignants une caste de privilégiés?

Si les enseignants formaient vraiment une caste de privilégiés, on ne déplorerait pas une pénurie de collaboratrices et de collaborateurs dans la majorité des pays européens.

Finalement, que représente pour vous l’école?

A mes yeux, l’école doit assurer une mission essentielle envers la société, celle de former tout le monde, de permettre à quiconque d’acquérir des connaissances, des compétences à la fois humaines et sociales, afin d’affronter au mieux la vie.