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INTERVIEW
MUSIQUE

«A présent, je reconnais la ruse»

Elle a rompu avec son compagnon. Et maintenant, à Berlin, dans sa ville d’adoption, Sophie Hunger (35 ans) s’est prise de passion pour la musique électronique. Elle nous dit pourquoi. Et nous parle de la femme du futur. Rencontre.

TEXTE
PHOTO
Marikel Lahana
08 octobre 2018

Sophie Hunger nous ouvre la porte de son nouvel opus «folk électronique minimal» ? Elle sera à Lausanne le 19 octobre.

Sophie Hunger, comment vous sentez-vous dans votre nouvelle identité?

(Elle hésite) Vous voulez parler de ma nouvelle musique?

Exactement… votre nouvelle identité musicale.

Très bien! Lorsque j’ai commencé à travailler avec les synthétiseurs et batteries électroniques, j’ai constaté avec surprise que cette musique me convenait, parce que ses fréquences laissent une large place à la voix. Avec très peu d’éléments, je peux exprimer beaucoup de choses.

Attendez-vous patiemment l’inspiration ou la recherchez-vous activement?

Je n’attends pas. Quand j’entends dire (elle adopte un ton sentencieux et répète): «J’dois attendre que ça m’vienne!», je crois entendre une profession de foi ésotérique. Je me dis: «Ah oui, et d’où ça vient? Du bon Dieu, du ciel qui envoie une graine de chanson?»

Comment cet album a-t-il modifié votre relation à la musique électronique?

Je l’aborde avec plus de respect. Je suis encore novice dans ce domaine et j’admire ceux qui ont de l’expérience et des connaissances. Je réussis à réaliser certaines choses, mais la route est encore longue.

On pense souvent qu’il est plus facile de composer de la musique électronique qu’à partir d’instruments classiques. C’est vrai?

Non. J’irais même jusqu’à prétendre le contraire. Lorsqu’un enfant de cinq ans frappe une touche sur un piano à queue, la note possède une tonalité majestueuse, éternelle. Ce n’est pas le cas avec un synthétiseur. Il faut bien le connaître pour parvenir à en sortir un bon son.

«Dans notre société, la vraie grandeur est invisible»

Sophie Hunger

Votre rupture dans votre vie privée vous a-t-elle poussée à vous retirer dans une tour d’ivoire musicale?

Confrontée à une douleur de cette nature, chaque personne réagit différemment. Certaines sortent tous les soirs pour oublier et s’étourdir avec des inconnus, d’autres se cloîtrent. J’appartiens plutôt à cette catégorie. M’être ainsi retirée pour travailler à l’ordinateur constitue un réflexe caractéristique pour moi.

Dans «That Man», vous décrivez un homme fictif, «strong and soft, cool and warm». Y a-t-il une personnalité connue qui lui corresponde?

(Elle rit) Oui, peut-être. Laissez-moi réfléchir…

Non, je ne crois pas. Les personnalités publiques sont le plus souvent un peu superficielles et ennuyeuses. Dans notre société, la vraie grandeur est invisible.

Et vous? Vous suscitez également l’intérêt du public…

Vraiment? J’ai peine à me faire une image de moi-même. Il est toujours dangereux de se décrire. Il faudrait poser la question à mes collaborateurs.

Comment l’idée d’adapter les textes de vos chansons à la musique électronique vous est-elle venue?

Je trouve depuis un certain temps que les textes des auteurs- compositeurs et la musique pop ont quelque chose de désuet. Evoquer métaphoriquement la mer, le ciel, les oiseaux, le bois ou les pierres renvoie plutôt au romantisme du XIXe siècle. Nous vivons aujourd’hui dans un univers de kérosène, de plastique et de plutonium. Notre réalité tout entière est toujours davantage constituée de matériaux synthétiques et je tenais à utiliser pour l’écriture de mes chansons un vocabulaire qui les situe à notre époque.

Pourquoi des textes uniquement en anglais?

J’avais à cœur de réaliser un album moins dispersé linguistiquement, un album unilingue.

Sophie Hunger est née à Berne, est quadrilingue et ne capitule pas: «Je chanterai à nouveau en français et en schwyzerdütsch.»

Ça n’a rien de révolutionnaire!

Pour moi si. Je suis actuellement sous contrat avec une maison de disques anglaise et je voulais travailler avec Dan Carey. Les producteurs anglais ne savent que l’anglais. C’est ainsi, les Anglo- Saxons sont un peu limités en matière de langues. Je n’ai cependant pas capitulé devant l’impérialisme anglo-saxon: je chanterai certainement à nouveau en schwyzerdütsch et en français.

Qu’exprimez-vous dans «She Makes President»?

A l’origine, ce devait être le portrait d’une femme moderne. Ma grande ode aux femmes. Dans un reportage sur les élections américaines, j’ai entendu la phrase «She makes president», qui m’a plu et m’a inspiré une sorte d’autoréflexion féminine, dans le genre de «Männer» de Grönemeyer. Mais lorsque c’est Trump et non pas Hillary Clinton qui a été élu, ce morceau a perdu sa joyeuse insouciance, la tonalité s’est modifiée. J’ai senti que désormais, le texte parlait plutôt d’une femme du futur.

Hillary Clinton n’a pas reçu suffisamment de votes féminins. La jalousie joue-t-elle un rôle dans le fait que les femmes n’aient pas plus de responsabilités en politique et dans la société?

Cet argument est totalement faux. C’est une stratégie typique des hommes pour nous diviser, nous les femmes, et nous faire endosser la responsabilité de l’inégalité des droits. Hélas, nous avons intériorisé cela…

… vous aviez donc admis cette idée et l’aviez faite vôtre…

… mais à présent, j’y vois clair, je reconnais la ruse. A mon sens, les femmes ne sont pas du tout envieuses. Entre musiciennes, par exemple, il règne une grande loyauté et nous nous entraidons volontiers.

L’autre jour, j’ai interviewé l’astrophysicien Ben Moore, professeur à l’Université de Zurich et écrivain, mais également DJ et auteur d’un CD d’électro-rock. Après «Molecules», quelle question souhaiteriez-vous lui poser?

Celle-ci peut-être: quelle est l’origine de l’univers?

La tournée européenne de Sophie Hunger passe par la Suisse

«Molecules»

Sophie Hunger a grandi à Berne, Londres, Bonn et Zurich. Deux ans après son premier album «Sketches On Sea», elle a conquis le hit-parade suisse avec «Monday’s Ghost» en 2008. Avec ses chansons lancinantes et un mélange de pop, folk, chanson et jazz, un plurilinguisme et des textes souvent hermétiques, Sophie Hunger est tout sauf mainstream. Or la voici qui, à 35 ans, élargit encore son horizon, non seulement en signant avec un label anglais, mais aussi parce que son dernier opus «Molecules», tout en conservant la guitare, fait la part belle à la musique électronique. Sa tournée européenne passe par Lausanne, aux Docks, le 19 octobre, Bâle et Berne les 13 et 15 décembre.