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Interview
Météo d'hiver

«Une saison magique»

Spécialiste de la neige et des avalanches, directeur de Meteorisk, Robert Bolognesi est fasciné par le manteau blanc qu’il aborde sous un angle tant scientifique qu’artistique. Rencontre au seuil de l’hiver.

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Sedrik Nemeth
10 décembre 2018

Robert Bolognesi (58 ans) au-dessus des Haudères (VS), dans le val d’Hérens, devant la Dent-Blanche, appelée «la Grande Coquette».

Sur les flancs du val d’Hérens, Robert Bolognesi observe les montagnes saupoudrées des premiers flocons. Il pense déjà aux itinéraires de randonnée à skis qui l’attendent dans cette vallée sauvage et enregistre les premières données relatives aux chutes de neige. Amoureux de l’or blanc depuis son enfance, il consacre sa vie à l’étude de cet élément qui le fascine par sa beauté et sa complexité. Son exposition de photos «Neige, beauté fatale» est à découvrir à la Média­thèque de Sion jusqu’au 5 janvier 2019. Elle migrera à la Médiathèque de Saint-Maurice (VS) dès le 7 janvier. 

Nous voilà aux portes de l’hiver, les sommets ont blanchi. Comment vous sentez-vous?

Je suis tout content que les premières neiges soient là. J’éprouve ce même sentiment chaque année depuis toujours. Ces sommets blancs marquent le point de départ de l’hiver. C’est une période agréable, je me réjouis déjà de la saison à venir avec une pointe d’excitation.

L’été et l’automne ont été très secs et chauds. A quoi faut-il s’attendre pour l’hiver?

On ne peut pas faire de lien direct entre la météo de cet été et l’hiver à venir. D’une année à l’autre, il y a une grande variabilité. L’hiver dernier a été très enneigé alors que celui d’avant était sec. Chaque hiver est nouveau et il faut l’aborder ainsi.

D’où vous est venue cette passion pour la neige?

Je me souviens qu’enfant déjà j’étais émerveillé par ce manteau blanc étincelant, froid et pur. J’ai gardé cette même fascination pour l’ambiance hivernale. L’hiver, tout se conjugue pour faire un monde assez merveilleux. Les rayons du soleil sont plus bas et doux, l’air froid est transparent et pur, les couleurs s’accordent bien. Tout cela rend cette saison magique.

Vous dites que la neige embellit non seulement les paysages mais aussi les gens?

Exactement. Dès que le climat est un peu plus rude, les gens ont tendance à s’entraider davantage et à être plus vrais. Le côté imprévisible et dangereux de la neige les rend plus humbles…

Justement, votre rôle est de prévoir le comportement de la neige. Comment gérez-vous la pression en sachant que des vies en dépendent?

Mon travail en tant que scientifique est de décrire le mieux possible les phénomènes physiques. Quand je dois communiquer, je garde en tête que je m’adresse aussi bien à des professionnels qu’à des débutants. Il s’agit de faire le grand écart pour rendre la situation compréhensible par tous. Je m’efforce donc de transmettre une information vérifiable, observée, avérée et de décrire des phénomènes qui se sont déroulés ou peuvent se dérouler. A partir de là, je laisse à chacun la liberté d’agir. C’est ma ligne de conduite.

Est-ce que ces prévisions vous stressent parfois?

Bien sûr. Il y a deux situations assez faciles à gérer. Soit le danger d’avalanche est très grand, soit très faible. Entre deux, par danger 3 par exemple, les situations sont délicates. Une personne expérimentée pourra aller en montagne avec une certaine sécurité. Un novice se mettra par contre tout de suite en grand danger. Il s’agit donc de décrire au mieux la nature du danger et parfois même de communiquer nos incertitudes. 

«Le côté imprévisible de la neige rend les gens plus humbles»

 

Personnellement, comment est-ce que vous abordez la montagne quand vous faites du ski de randonnée?

Je l’aborde toujours en mixant l’intérêt professionnel et le plaisir. Je garde en tête que la montagne ne va pas disparaître si je dois renoncer au sommet. On a suffisamment de possibilités pour aller en montagne presque tous les jours sans se mettre en danger. Je suis assez serein quand j’y suis pour le plaisir, parce que je n’ai rien à accomplir impérativement. Par contre, je suis sur le qui-vive quand je m’y rends pour faire des mesures en vue de prévisions en sachant que la situation est délicate. Je prends alors le maximum de précautions.

Avez-vous déjà été victime d’une avalanche?

Jamais personnellement. Mais j’ai souvent été témoin d’avalanches et ai participé aux secours. Je sais donc comment ça se passe. D’un coup, on passe de la joie à la pire détresse.

Quelle place acceptez-vous de laisser à l’imprévu?

J’essaie de le limiter le plus possible, mais je sais que ce n’est jamais possible à 100%. Par mon métier, quand je pars en randonnée, j’ai tout l’historique des chutes de neige en tête et sur place, je continue d’observer. Ce sont des réflexes que tous les professionnels de la montagne acquièrent. L’autre jour, quelqu’un m’a dit: «En montagne, il ne faut avoir peur de rien, mais se méfier de tout» et je trouve cette maxime assez juste.

A quoi ressemble une journée type de nivologue?

Je me lève souvent à 5 heures du matin et je relève les données de la nuit: en particulier neige fraîche, vent et températures. Puis, dès que le jour se lève, je pars sur le terrain. Sur mes skis, j’observe la neige, autour de moi et plus loin aux jumelles. Je fais aussi des profils nivologiques si besoin. Après cela, aux alentours des 9-10 h, je vais à mon bureau à Sion pour effectuer les prévisions météorologiques et nivologiques. Peu avant midi, nous sommes prêts à communiquer nos prévisions pour le lendemain. Généralement, une grande partie du travail de prévision se fait le matin. En après-midi, je peux me consacrer à la recherche et
à l’édition de mes livres.

Robert Bolognesi lors de notre interview dans le val d’Hérens (VS).

C’est quoi pour vous une belle journée d’hiver?

Une journée froide, sans vent, avec du soleil et avec un manteau neigeux bien stable. Le petit plus, une vingtaine de centimètres de neige fraîche tombée pendant la nuit sans vent. En gros: une journée où les gens peuvent se faire plaisir en montagne, sans craindre le drame.  

En tant que scientifique, vous ne préférez pas les situations compliquées justement?

Sur le plan scientifique, ces situations peuvent être passionnantes mais on sait qu’elles peuvent être tragiques. Certains week-ends, je me lève en sachant que, malgré la mise en garde, des personnes vont perdre la vie en montagne. Et cela m’affecte beaucoup, et de plus en plus… 

Il y a aussi toutes ces vies que vous sauvez grâce à vos prévisions…

Oui (peut-être) et c’est ça qui motive mon travail. Et j’ai le sentiment que les randonneurs sont de plus en plus conscients du danger, informés et équipés. Toutefois, il y a encore une vingtaine de morts par hiver en montagne, et on sait que les accidents n’épargnent personne… 

La nature, vous l’abordez également avec un œil artistique en peignant et photographiant. Qu’est-ce que cela vous apporte? 

C’est dur de répondre… La nature est tellement belle que j’essaie de la capturer un peu. Derrière mon appareil photo, je ressens beaucoup de sérénité et de calme. Je laisse l’aspect cartésien de côté et me concentre sur l’émotion que cela me procure. 

J’aime aussi partager. Mes photos, je les fais pour les montrer aux autres, pas pour les cacher dans un album. Et réciproquement, j’adore admirer le travail d’amis photographes. 

Pour partager, vous avez créé votre maison d’édition Le Vent des Cimes…

Je pense qu’une vie professionnelle est rythmée par des phases. Il y a eu l’apprentissage, puis la période de création dans laquelle j’ai développé des méthodes de calcul de risque, des applications et des systèmes de prévision. Maintenant, je sens que toutes les connaissances accumulées méritent d’être transmises. D’où la création de la maison d’édition pour publier des livres à destination des spécialistes et du grand public.

L’Unesco vient d’inscrire la gestion du danger d’avalanches sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

NivoTest: son application gratuite pour mieux gérer le risque avalanche

L’application NivoTest s’adresse aux amateurs de la randonnée à ski. Elle aide à prévoir le danger d’avalanche localement. Elle s’utilise en complément du bulletin d’avalanche édité deux fois par jour par le SLF. Grâce à un questionnaire à remplir une fois sur le terrain, le randonneur peut avoir une appréciation plus fine du danger d’avalanche, car l’application prend en compte des paramètres observés sur place. Elle couvre tout le périmètre des Alpes. 

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