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À fond la forme

Aimee Mullins Elle est née sans péroné et a été amputée. Qu'à cela ne tienne, elle deviendra sportive, top-modèle, et son rêve d'être actrice se réalise.

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L'Oréal Paris, Darrin Vanselow
08 janvier 2018

Elle a fait de son handicap un atout: Aimee Mullins en top-modèle pour LOréal Paris.

Interview

Pourquoi vous êtes-vous levée ce matin?
Je voulais voir le lever du soleil sur le lac. J'étais excitée à l'idée de donner ma conférence, et particulièrement parce que ma cousine vit ici avec son mari et ses deux garçons depuis deux ans et que je vais les voir. Je vais passer un vrai week-end suisse!

La compréhension vient de la curiosité pour différentes expériences de vie»

Aimee Mullins

Vous êtes devenue actrice. Est-ce que ça se passe comme vous l'imaginiez?
Quand vous jouez, vous devez vraiment imaginer que vous êtes quelqu'un d'autre. Quand j'ai commencé, je ne voulais pas devoir jouer des gens qui n'ont pas de jambes. Dans tout ce que j'avais entrepris auparavant, j'étais arrivée très vite au sommet: la compétition sportive, le mannequinat. Être acteur, c'est beaucoup plus dur, notamment pour les femmes, comme on l'a vu ces derniers mois. Il y a vraiment des idées préconçues sur les rôles que quelqu'un doit jouer. J'ai dû en refuser plusieurs. Quand j'ai joué dans la série «Stranger Things», la seule crainte des professionnels, c'était que je ne sois pas assez laide pour mon rôle! Alors, je leur ai dit: «Laissez-moi vous montrer de quoi j'ai l'air le matin…»

Et finalement?
Ils ont mis de la saleté dans mes cheveux et ils m'ont même mis un vernis à ongles qui s'appelle nicotine! J'ai été complètement transformée. C'est une série divertissante, les enfants sont les héros. Bientôt, on pourra me voir dans le film «Unsane» de Steven Soderbergh. Mon rêve se réalise enfin!

Quel est votre regard sur la technologie prothétique?
On entre dans «Le Meilleur des mondes». Des objets qui étaient l'emblème du handicap sont maintenant utilisés pour augmenter les capacités humaines.Par exemple, j'ai vu une nouvelle publicité pour un appareil auditif. On y voyait un homme sur son porche, qui pouvait entendre une conversation qui se passait à 200 mètres. Je me suis dit, cette publicité n'est pas faite pour les malentendants, elle est faite pour les gens qui souhaitent espionner ou qui veulent entendre mieux que la nature ne le permet! Aujourd'hui, on voit ça avec tout. Et, bien sûr, il y a des enjeux éthiques dont il faut parler, comme les questions que soulève la possibilité de choisir le physique de son enfant.

J'ai vu votre conférence TED où vous parliez de vos 12 paires de jambes.
Oui, j'ai notamment une paire de prothèses que j'appelle cosmétiques. Elles sont faites en Angleterre au centre orthopédique Dorset Orthopaedic. En général, les États-Unis font beaucoup d'avancées dans ce domaine, mais pour les prothèses, le rôle esthétique n'entrait pas en compte. Jusqu'à mes 19 ans, je portais des prothèses unisexes, avec une forme de pied très grossière et une couleur affreuse. Je me souviens qu'à l'époque, on apprenait les couleurs au fils de ma cousine, qui est presque un neveu pour moi. Il parle espagnol, et «tia» veut dire tante. On lui disait: «Regarde, le camion rouge!» Un jour, il a vu un oiseau jaune, et a dit: «Il est de la couleur des jambes de tia Aimee.»

Et ces nouvelles jambes?
Bob Watts, qui venait d'une famille de bijoutiers, comprend la patience nécessaire pour faire une œuvre d'art, et fait des prothèses en silicone où on voit tous les détails, les capillaires, les veines, les follicules des poils.
Quand j'étais adolescente, j'en avais vraiment besoin, pas parce que j'avais une mauvaise estime de moi-même, mais parce que je voulais avoir les mêmes opportunités que les autres, et choisir de
jolies paires de chaussures.

Tout a commencé avec le sport?
Ma carrière publique? J'ai toujours su que je voulais être une actrice. Mais j'ai aussi toujours su que je ferais des études. Mon père était un immigré irlandais et n'avait pas eu l'opportunité de faire des études. Et j'ai été l'une des trois personnes à recevoir une bourse pour faire des études de diplomatie et d'histoire à l'université. Je n'imaginais pas devenir une athlète professionnelle. Mais défiler en tant que mannequin m'a aussi surprise!

Vous pensez donc que vos jambes ont permis votre carrière?
La carrière de mannequin a aussi été possible parce que mes prothèses m'ont rendue plus grande. C'est comme ça que l'idée a germé que je ne faisais pas les choses malgré mes jambes, mais grâce à elles. Les femmes se transforment tout le temps pour se sentir plus fortes dans leur corps. Avec une couleur de cheveux différente, on se sent différente. Ou avec la bonne couleur de rouge à lèvres, ou des yeux charbonneux. Des jambes différentes changent mon humeur et la façon dont les gens me voient, ils deviennent curieux et peuvent se reconnaître en moi. La compréhension de l'autre vient de cette possibilité. Tout le monde a quelque chose de spécial dans son armoire quand il veut demander une promotion, ou aller à un rendez-vous galant. 

Que souhaitez-vous pour la nouvelle année?
Je pense que nous vivons une période très intense. Je souhaite plus de gentillesse. Je sens tellement de tension dans le monde, en tout cas aux États-Unis, à cause de la politique. Il faut que certaines discussions aient lieu. La compréhension vient de la curiosité pour différentes expériences de vie.
J'ai lu un article dans le «New York Times» qui m'a inspirée. Un jeune homme qui vient de East Harlem, un rappeur de 22 ans, a joué au scrabble en ligne avec une femme de 81 ans. Et ils sont devenus amis comme ça, alors qu'ils n'avaient rien en commun. Il a même pris l'avion pour aller la voir en Floride. Cet article a eu un énorme succès, je pense que ça montre que les gens ont vraiment besoin de bonnes nouvelles.


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Lors de notre interview à Genève: «Je ne faisais pas les choses malgré mes jambes, mais grâce à elles.»

Aimee Mullins est née en 1976 à Allentown, en Pennsylvanie. Durant ses études à Georgetown, elle a battu plusieurs records mondiaux et a été la première personne amputée à participer à la National Collegiate Athletic Association. En 2003, elle joue dans le film «Cremaster 3» de Matthew Barney. Elle a été présidente de la Women's Sports Foundation et vice-présidente de la J.O.B., la plus ancienne association pour l'emploi des personnes avec handicap. En 2017, elle entre dans le National Women's Hall of Fame. Même si «le terminal 14 de l'aéroport» est une seconde maison, Aimee Mullins vit principalement à New York.

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