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INTERVIEW
CINéMA

L'égalité des sexes, son combat

Dans le biopic «Une femme d’exception», la Britannique Felicity Jones incarne Ruth Bader Ginsburg, une indémontable avocate luttant pour l’égalité des sexes. L’actrice nous explique pourquoi cette grande figure du féminisme la passionne.

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Storyteller Distribution Co., LLC., Keystone
30 décembre 2018

«Une femme d'exception», c'est elle: l'actrice Felicity Jones (35 ans) incarnant la fameuse avocate Ruth Bader Ginsburg.

Felicity Jones a construit sa carrière sur des rôles de femmes fortes. Epouse batailleuse dans «Une merveilleuse histoire du temps» et rebelle téméraire de «Rogue One: A Star Wars Story», la talentueuse actrice anglaise de 35 ans se glisse à présent dans la peau d’une figure de la cause féminine. Dans le biopic «Une femme d’exception», au cinéma le 2 janvier, elle campe Ruth Bader Ginsburg, une jeune avocate idéaliste et indéfectible luttant contre la discrimination entre les sexes dans l’Amérique sexiste des années 1970. Avec le soutien de son mari (Armie Hammer), homme de loi lui aussi, cette pionnière dans la lutte pour l’égalité des sexes parviendra à transformer le système juridique américain et devenir juge à la Cour suprême des Etats-Unis où elle siège encore aujourd’hui.

Avez-vous pu regarder «RBG», le documentaire consacré à Ruth Bader Ginsburg pour vous préparer à jouer ce rôle?

Oui, il est formidable. Les réalisateurs nous ont montré en avance des archives de Ruth et de son mari jeunes. Une immense ressource pour moi parce que j’ai pu voir que Ruth avait le charisme d’une star de cinéma des années 1940 dans sa manière de se tenir et de bouger. J’ai aussi pu écouter tous ses enregistrements au tribunal, de son premier procès à ses plaidoiries vingt ans plus tard. J’ai découvert comment sa voix a changé au fil du temps. Aujourd’hui, elle parle avec un accent de Brooklyn (ndlr: une banlieue de New York) alors qu’au début, son accent était beaucoup plus trans- atlantique. A l’époque, elle était victime de discriminations non seulement parce qu’elle était une femme et juive mais aussi parce qu’elle venait de Brooklyn. Elle masquait donc son accent pour se faire respecter.

Qu’est-ce qui vous a plu chez cette femme hors du commun?

Sa persévérance face à une opposition constante et aux portes qu’on lui a claquées à la figure. Lorsqu’on a montré le film au public, j’ai adoré que les spectateurs ressortent de la salle remplis d’espoir. Je continue à recevoir des courriels de gens qui disent: «Je suis tellement plus optimiste par rapport au monde!» Ruth vient d’un milieu très modeste et n’avait aucun contact dans le secteur du droit. Pourtant, elle a réussi à complètement transformer le système juridique américain. Cela prouve qu’on peut faire changer les choses d’où qu’on vienne et qui qu’on soit.

Etiez-vous nerveuse à l’idée de jouer ce rôle?

Terriblement. Je suis tellement déterminée que parfois, je ne réalise pas les choses tout de suite. Et soudain, je me rends compte de l’immensité du défi. Je suis partie à sa rencontre à Washington avec les producteurs du film et Armie. On avait tous un peu les mains moites en attendant notre rendez-vous parce qu’on ne prenait pas ça à la légère. En même temps, je ne voulais pas être trop révérencieuse, me contenter de faire une imitation de Ruth. J’avais envie de trouver ses défauts, son humanité et ses problèmes. Nous avons été toutes deux timides lors de notre rencontre donc il a fallu du temps pour s’apprivoiser et établir un rapport de confiance.

Son mariage semble parfait et presque trop beau pour être vrai. Reflète-t-il la réalité de son couple?

C’est tellement triste quand les gens disent qu’il a l’air trop beau pour être vrai! Ruth et Martin s’aimaient sincèrement et n’étaient pas en compétition l’un avec l’autre. Ils ne se sentaient pas menacés par le succès de l’autre. Je crois que ce qui rend cette histoire si unique, c’est qu’elle montre ce que les hommes et les femmes peuvent accomplir quand ils travaillent ensemble.

Qu’est-ce qui a changé la donne pour les femmes d’après vous?

La technologie a donné une voix à beaucoup de gens et créé une certaine transparence. Avant, mon industrie était très fermée. Je ne pense pas que les gens savaient ce qui s’y passait entre les hommes et les femmes. C’était un habitat pour les harceleurs. Manifestement, #MeToo n’aurait pas pu surgir sans Twitter, sans qu’une personne perçue comme ayant un statut inférieur dans cette industrie puisse se faire entendre grâce à cet outil technologique. C’était une industrie très hiérarchisée qui a été exploitée par certaines personnes.

Cela prouve qu’on peut faire changer les choses d’où qu’on vienne et qui que l’on soit.

Felicity Jones

En quelques années, Felicity Jones est devenue une actrice très prisée et a su faire son chemin à Hollywood.

Les réseaux sociaux sont aussi une plateforme employée par certains pour formuler des propos haineux à l’encontre des femmes…

C’est comme dans tout. Rien n’est totalement bon ou mauvais, non? C’est la nature humaine! Il est vrai que la peur est très présente dans notre culture et elle mène à la haine et l’intolérance.

Peur de quoi, au fond?

Les gens ont peur de la révolution technologique. Elle isole les différentes générations. C’est cela qui a entraîné le Brexit et la situation actuelle en Amérique, d’un point de vue politique mais aussi géographique. Les gens qui ne vivent pas dans des centres d’activités sociales se demandent pourquoi soudainement ils se sentent oubliés. Et parfois, cette peur conduit les gens à pencher plus à droite.

Ruth a été une héroïne pour beaucoup de femmes. Qui ont été vos modèles?

En termes d’actrices, j’ai toujours aimé Meryl Streep et Helena Bonham Carter. J’adore en particulier voir Helena quand elle est invitée dans des talk-shows parce qu’elle ne suit pas les règles de ce type d’émission et n’en fait qu’à sa tête. Et puis mes parents ont été énormément inspirants. Mon père et ma mère m’ont tous deux encouragée à faire des études et appris que nourrir mon esprit était plus important que de me marier.

Vous n’avez pas envisagé de devenir avocate, ou bien?

Si! J’allais faire des études de droit à un moment donné et puis finalement je me suis tournée vers la littérature anglaise.

C’est un sacré saut…

J’ai eu un prof qui a joué un grand rôle dans cette décision en me disant que la littérature anglaise me conviendrait peut-être mieux. Je m’étais rendue à l’université de Cambridge pour suivre un cours d’introduction au droit et j’avais trouvé que ce n’était pas ce que j’avais imaginé. Et avec la littérature anglaise, je pouvais continuer à explorer la comédie.

Voyez-vous un rapport entre le métier d’acteur et celui d’avocat?

Absolument, les avocats sont de vrais comédiens! Mes amis qui sont au barreau font tout un show!

Le problème, c’est que parfois les avocats ne croient pas à ce qu’ils défendent…

C’est là toute la force de Ruth. Quand on écoute ses enregistrements, la vérité est si claire et l’intégrité de ses arguments si évidente qu’on ne peut pas s’y opposer. Elle passe des heures à construire ses arguments. C’est vraiment une grande rhétoricienne.

Il est peu probable qu’une femme soit élue à la Cour suprême des Etats-Unis aujourd’hui…

Je sais, mais j’espère qu’on n’a pas trop reculé. Ruth a dit qu’elle sera satisfaite le jour où neuf femmes siégeront à la Cour suprême. Comme on a pu le voir dernièrement avec l’affaire du juge Kavanaugh (ndlr: accusé d’abus sexuel), c’est une période difficile dans la lutte pour l’égalité des sexes. Ça montre l’importance du message de Ruth et pourquoi je suis aussi passionnée par ce film.