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«Si je suis zen? J'espère bien que non!»

Fabrice Midal La proposition du philosophe contre la déshumanisation? Devenir narcissique. C'est ce qu'il développe dans son dernier livre et qu'il évoquera lors d'une conférence à Genève.

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Dukas, Francine Bajande
19 février 2018

Philosophe et fondateur de lÉcole occidentale de méditation, Fabrice Midal (50 ans) estime que nous ne nous aimons pas!

Pour faire la rencontre de cet homme toujours vêtu de jaune,  il faut commencer par s'élever. Au sens propre! À Paris, Fabrice Midal travaille au 17e étage d'une tour de la Défense. Et vit encore plus haut dans le même immeuble. Pour autant, le fondateur de l'École occidentale de méditation n'est pas inaccessible. De plus, il ne se prend pas pour un maître. Il répond au premier coup de sonnette et ne se vexe pas que la vue imprenable sur le quartier d'affaires, plus loin sur
le bois de Boulogne, la tour Eiffel, distraie ses visiteurs. Il propose même une boisson en guise de préambule. Ce sera du thé servi dans une jolie porcelaine orientale. La position décontractée qu'il prend spontanément, jambes repliées et pieds libérés des chaussures, n'est pas obligatoire. «Installez-vous comme vous vous sentez bien», me lance-t-il, tandis que des fossettes creusent ses joues et lui donnent un air espiègle contrastant avec son regard noir. Au cours de la conversation, Fabrice Midal se lève pour aller chercher des documents personnels ou faire observer le détail de l'une des toiles qui ornent ses murs. Le tout avec beaucoup de naturel et de spontanéité, prouvant qu'il a trouvé ce qu'il préconise pour tous: un bon ancrage en lui-même. 

Trop narcissiques? Le problème est que nous ne le soyons pas assez »

Lors de l'interview chez lui à Paris: «J'ai appris à pactiser avec mes fragilités.»

Êtes-vous zen aujourd'hui, Fabrice Midal?
Zen? J'espère bien que non! Il n'y a rien de plus néfaste pour l'équilibre que de chercher à être zen, autrement dit, calme, sans émotions apparentes. Cela voudrait dire que je tiens mes affects à distance, que je ne les considère pas ou alors que comme des agents perturbateurs. Or c'est très important pour entrer en relation avec les autres, que je sois ouvert à ce que je ressens. L'autre jour, en allant chercher mon filleul à l'école, c'est parce que j'étais ouvert et non pas enfermé dans ma bulle que j'ai perçu qu'il n'allait pas aussi bien qu'il le prétendait et que j'ai pu insister pour qu'il me dise la vérité: des garçons l'avaient embêté.

Le mot «néfaste» n'est-il pas trop fort pour parler de «zénitude»?
Regardez autour de vous. Pourquoi croyez-vous qu'il y ait une telle flambée de burn-out dans nos sociétés occidentales? Pourquoi la raison principale qui empêche les gens de travailler, c'est la dépression? C'est parce que les gens sont plus préoccupés de répondre à l'injonction d'efficacité et de rentabilité qui leur est faite plutôt qu'à respecter leurs limites physiques ou psychiques. Or, pour être efficaces, on entend partout qu'il faudrait rester zen, quoi que l'on soit obligés de faire. C'est parce qu'ils restent zen que les professionnels de la santé, évalués au nombre d'actes, sans égards pour l'empathie ou le respect du patient qu'ils ont pu déployer, ne se rebellent pas contre la déshumani­sation à laquelle ils sont contraints. Ils souffrent intérieurement et finissent par craquer. Voilà pourquoi je ne suis pas zen et plutôt en colère: je ne veux pas lâcher la souffrance de notre monde.

Du coup, vous nous enjoignez à devenir narcissiques. Ne le sommes-nous pas déjà trop?
Trop narcissiques? Le problème est plutôt que nous ne le soyons pas assez. Oui, les jeunes se prennent beaucoup en photo. Et alors? N'est-ce pas le signe qu'ils cherchent à se connaître eux-mêmes, à faire connaissance avec leur part d'humanité, comme Rembrandt quand il réalisait ses autoportraits? Narcisse, dans la mythologie, ne se regardait pas pour s'admirer mais pour comprendre qui il était. Il était dans le «connais-toi toi-même» de Socrate. À force de ne pas nous connaître et à nous entendre être condamnés à essayer d'y parvenir, nous ne nous aimons pas. Nous ne nous respectons pas. Pire: nous nous auto-exploitons. À nos yeux, nous n'en faisons jamais assez. Et nous nous culpabilisons de ne pas en faire assez. Je suis convaincu que la condamnation du narcissisme actuel participe d'une négation profonde de l'être humain qui peut ainsi être réduit au rouage d'une machine.

Devenir narcissique serait donc un remède contre la violence qu'on se fait et contre le surmenage?
J'en suis certain. On s'épuise parce qu'on veut trop en faire, trop bien, et non parce qu'on serait fragiles ou trop sensibles comme le laissent entendre certains discours psychologisants. Mon dernier livre est un plaidoyer pour oser être davantage en phase avec soi et pouvoir dire non le moment venu. Quand on a une assise forte, on perçoit mieux ce qui est injuste et violent, alors on est capable de dire non. Et ce, y compris à la violence qu'on se fait à soi-même en se traitant, par exemple, de «gros dégueulasse» pour avoir pris deux kilos ou en se reprochant de n'être pas aussi parfait qu'on le voudrait.

Fabrice Midal, une conférence en vidéo : «Foutez-vous la paix»:

Qu'est-ce qu'apporte la méditation telle que vous l'entendez?
À sentir qu'on est vivant et autorisé à être sans rien faire. Quand je l'ai découverte vers 21 ans, j'ai éprouvé un grand choc. Jusqu'alors, il m'avait toujours semblé devoir en faire plus que les autres pour être autorisé à être. J'ai longtemps douté de moi. Puis soudain, en prenant conscience de ma corporalité et en faisant l'expérience de l'écoute désintéressée de ce qui se passait à l'intérieur de moi, j'ai réalisé combien je m'étais maltraité. J'ai appris à pactiser avec mes fragilités – notamment avec mon hypersensibilité.

Cette méditation, vous l'enseignez dans deux écoles, à Paris et à Genève. Pourquoi vous développer en Suisse?
Ça n'est pas un hasard! J'aurais pu ouvrir une seconde école ailleurs en France. Il se trouve que j'ai un lien très fort avec la Suisse. Sans la Suisse, je ne serais pas là.

Comment ça?
Mes quatre grands-parents, qui étaient des juifs polonais, ont trouvé refuge en Suisse en fuyant la Shoah. Ils ont pu y entrer car mes deux grands-mères – qui ne se connaissaient pas – étaient toutes les deux enceintes. L'une de mon père, l'autre de ma mère.
C'est très impressionnant, cette similitude de trajectoire! Grâce à la commission Bergier, j'ai pu demander des documents à la Confédération helvétique qui m'ont permis de retracer le parcours de mes grands-parents. Vous voyez? C'est le rapport d'arrestation de mon grand-père paternel. Il a été arrêté le 3 septembre 1943 à 3 heures du matin à la frontière genevoise et conduit au camp des Cropettes. Je pense que mon engagement humaniste radical trouve ses origines dans cette histoire familiale.

Qu'est-ce qui vous rend fort et bien ancré en vous, en dehors de la méditation?
J'éprouve un grand réconfort à être entouré d'œuvres d'art. Cela me ressource. Ce qui est important aussi, c'est la nourriture, la bonne nourriture. Celle qui respecte ceux qui la produisent, les paysans, et celle qui ne met pas en faillite l'environnement. Bien choisir ses aliments, bien connaître les filières alimentaires me paraît être un acte civique. Je pense que si tout le monde mangeait un peu moins de viande et de produits industrialisés, on abîmerait moins le monde que l'on va laisser aux futures générations.

Et la couleur jaune, dominante de vos tenues et même de votre intérieur? C'est un rempart contre quoi?
Ça, c'est le hasard!

Biographie

Le parcours de Fabrice Midal, 50 ans, se conjugue depuis trente ans avec philosophie et méditation. Docteur en philosophie, il l'a enseignée tout en s'initiant à la méditation avec plusieurs «maîtres». Il œuvre, depuis, à la transmission d'une pratique méditative simple et laïque, à travers l'École occidentale de méditation qu'il a fondée en 2005, et une trentaine d'ouvrages. Il vient de publier «Sauvez votre peau! Devenez narcissique» (Flammarion/Versilio), après le best-seller «Foutez-vous la paix et commencez à vivre».

Concours: gagnez 5 x 2 places pour sa conférence-atelier le 14 mars à Genève