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INTERVIEW
VALENTIN GAUTIER

«En mer, le danger, c'est la terre»

Le Genevois Valentin Gautier sera au départ de la célèbre course en double la Transat Jacques Vabre, le 27 octobre. Rencontre au bord du lac Léman pour en savoir plus sur ce nouveau talent dans le monde de la voile et sur son métier hors norme.

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Patrick Gilliéron Lopreno
14 octobre 2019

Valentin Gautier devant le lac Léman, avant la Transat Jacques Vabre qui reliera Le Havre (F) à Salvador de Bahia, au Brésil.

Valentin Gautier (32 ans) et son coéquipier, le Zurichois Simon Koster (31 ans), comptent bien imiter leurs compatriotes qui ont bravé les océans avec brio: Bernard Stamm, Alan Roura, Stève Ravussin ou Dominique Wavre. Les deux navigateurs suisses, installés à Lorient (France), se sont illustrés sur le circuit Mini. Ils passent à un plus gros bateau et à une des plus célèbres courses qui soient, la Transat Jacques Vabre, allant du Havre à Salvador de Bahia. Valentin Gautier nous raconte ce nouveau défi.

Vous allez entrer dans la cour des grands!

C’est en effet comme si on commençait à jouer en Grand Chelem!

Comment se passe votre préparation à cette course transatlantique?

On vient de nous livrer le bateau. Avec Simon, on s’est réparti le travail. Il est ingénieur et s’est beaucoup occupé du suivi de la construction. Moi, je me suis plus focalisé sur la communication et le démarchage des partenaires. On est en train de tester ce nouveau bateau.

Vous espérez être bien classés?

On débute dans la catégorie Class40, il y a des outils qu’on ne maîtrise pas tout à fait sur ce type de bateau. Et on a peu de temps pour prendre en main notre monocoque. Mais nos objectifs sont assez élevés, on est des compétiteurs. Et on visera encore plus haut pour 2021.

Comment vous êtes-vous associé à Simon Koster?

Il avait pris part à trois Mini-Transat. Après celle de 2017, on se demandait ce qu’on allait faire. On discutait et on s’est rendu compte qu’on avait envie de participer aux mêmes compétitions. On a décidé de lancer un projet avec un équipage 100% suisse. Ce qui est rare: on sera d’ailleurs le seul de cette édition de la Transat Jacques Vabre. Le fait que Simon soit Zurichois et moi Genevois amène une dimension intéressante.

C’est mieux de faire des courses seul ou à deux?

Si on trouve la bonne personne, c’est mieux à deux, notamment parce qu’on se relaie. On a des caractères assez différents, Simon et moi: sur l’eau, il est plutôt cartésien, moi assez intuitif, il est calme, je suis assez nerveux. Je pense qu’on va se compléter et que ça va bien se passer. Simon Koster, qui est à côté, ajoute: «On n’a pas eu l’occasion de faire de longues courses ensemble, mais on a eu un peu la même formation, donc notre manière de fonctionner à bord est assez similaire.»

«En course? C’est ma femme qui me manque le plus»

 

Vous avez baptisé votre équipe la Rösti Sailing Team. On ne pouvait pas faire plus suisse!

On a construit notre projet autour de notre duo romand et alémanique, autant y aller à fond!

Votre logo est très suisse aussi: un caquelon rouge!

Il est inspiré du drapeau des pirates. A la place des deux os croisés sous la tête de mort, on a mis des fourchettes à fondue sous le caquelon!

Vous visez également la Route du Rhum en 2022.

C’est une course en solitaire et on n’a qu’un bateau. L’idéal, c’est qu’on réussisse bien la Transat Jacques Vabre afin de trouver d’autres partenaires et de pouvoir construire un second bateau pour nous aligner, Simon et moi, sur la Route du Rhum en tant que concurrents.

Votre métier paraît extrême et plutôt dangereux.

En mer, le danger, c’est la terre et tout ce qui en vient. Mais il ne peut pas arriver grand-chose, à part s’échouer sur une plage ou entrer en collision avec un bateau. Un marin professionnel qui ne fait pas d’erreur grave, normalement, ne meurt pas. Il peut y avoir de grosses tempêtes, mais on est prévenus, on a peu de risques d’être piégés par la météo. Les montagnards nous disent qu’on est fous, alors que la montagne est beaucoup plus dangereuse que la mer, avec des paramètres complètement aléatoires qu’il n’y a pas sur l’eau.

Vous n’avez donc jamais craint pour votre vie?

Non. Le problème, c’est le stress constant et élevé sur les bateaux de course, qui naviguent très vite, sur une mer qui peut être déformée, sur laquelle ils rebondissent. Il faut arriver à dormir dans ces conditions, sur pilote automatique.

Valentin Gautier (32 ans), 5e à la Mini-Transat 2017, se prépare à partir pour sa plus grande course: «On doit dépasser nos limites jusqu'à l'arrivée.»

Il faut être très fort dans sa tête pour faire ce métier?

Oui, car le mental compte énormément dans les résultats. On se bat, on dort le moins possible, on est dans un environnement assez hostile, on est trempés, et les courses peuvent durer plusieurs semaines. On doit dépasser nos limites jusqu’à l’arrivée. Il faut être sacrément fort pour y parvenir. Quand j’ai eu de mauvais résultats, c’était surtout parce que ça avait lâché dans ma tête.

Vous avez fait un apprentissage de constructeur de bateaux, vous avez été préparateur technique et entraîneur. Quand avez-vous eu envie de devenir navigateur?

J’ai toujours voulu l’être, mais ce n’est pas ce que des parents ont envie que leur fils leur dise à 16 ans! Ma formation a été un compromis avec mon père et ma mère pour avoir un vrai métier. Après l’apprentissage, je me suis vite orienté vers l’entraînement à la régate.

Vos parents ont été profs de voile, ça vous a quand même influencé…

Un peu, oui. C’était un job d’été dans leur jeunesse, ils sont biologistes. Par contre, je ne sais pas d’où vient ma passion pour la compétition. Ce n’était pas leur truc, alors que j’adore ça depuis tout petit.

Comment votre épouse vit-elle votre métier?

Ça n’a pas toujours été facile pour elle, surtout quand je suis parti en Bretagne. Mais il y a de bons côtés, elle peut, par exemple, voyager grâce à mon activité. Elle se fait du souci quand je suis en mer, mais je m’en fais aussi pour elle si elle prend la route le soir par mauvais temps.

Votre idole dans la voile?

Bernard Stamm. C’est l’un des marins qui m’a donné envie de faire ce métier.

Votre expérience la plus mémorable sur l’eau?

Il y en a tellement, comme les rencontres avec des mammifères marins, les magnifiques couchers et levers de soleil dans les alizés. Ou l’adrénaline quand on navigue de nuit à toute vitesse en n’ayant pas dormi depuis presque un jour.

Qu’est-ce qui vous manque le plus dans une course?

Ma femme! Egalement la nourriture et le confort terrien, comme passer une nuit complète, être au sec et au chaud. En mer, on se lave avec un litre d’eau douce. Quand on revient à terre, on se rend compte qu’avoir de l’eau courante est une chance, et on ne passe pas une demi-heure sous la douche.

Votre plat préféré?

Le rösti. Que dire d’autre! (rires)

Vous avez un coach mental?

Cette force se travaille de plein de manières, mais, oui, on en a un. Simon Koster précise : «Il nous apprend des trucs, parfois très simples, et nous aide à mieux structurer les choses à bord. Suivre une routine permet de moins s’inquiéter.»

Depuis votre 5e place à la Mini-Transat 2017, vous êtes pas mal médiatisé. Vous vous y habituez?

Ne pratiquant pas un sport classique, ce n’était pas facile de partager ma passion avec mes copains d’école, ce qui me frustrait. Maintenant, je communique là-dessus, ça m’est assez naturel, car j’ai toujours voulu expliquer mon activité.

Vous avez d’autres centres d’intérêt, à part la voile?

J’aime la montagne, qui me manque en Bretagne. Je faisais pas mal de peaux de phoque et de randonnées. J’apprécie aussi le vélo, le VTT. J’aime les grands espaces, la nature.

Est-il difficile de passer du lac Léman aux courses sur mers et océans?

Quelques ajustements sont nécessaires. Les courants et les marées sont des éléments à intégrer, mais ça se fait assez vite. Le Léman est tellement changeant que si on y fait de la régate, on progresse rapidement.

Le Léman est quand même moins dangereux?

Oui et non. Sur le lac, il y a beaucoup plus de bateaux et de terre autour, donc de dangers.

Les hallucinations en mer, c’est une légende ou ça arrive?

Ça ne devrait pas arriver. Il y a dix ou quinze ans, on disait aux marins que s’ils n’en avaient pas eues, c’est qu’ils n’avaient pas dépassé leurs limites. Mais aujourd’hui, pour les spécialistes, si ça arrive, c’est qu’on ne sait plus ce qu’on fait depuis un bon moment. J’ai eu plusieurs fois des hallucinations sonores, c’est la première étape dans la chronologie du manque de sommeil. J’ai entendu mon pilote automatique parler. Je fais très attention à ce signal d’alarme, car si je continue dans cet état, je sais que j’aurai des hallucinations visuelles, ce qui m’est arrivé une fois. En solitaire, on ne se rend pas toujours compte qu’on est allé trop loin.

Après Alan Roura, vous êtes un nouveau jeune skipper romand qui fait parler de lui.

Si je peux avoir le même succès que lui, je signe tout de suite! Alan est un ami, mais il sera un concurrent sur la Transat Jacques-Vabre avec son co-équipier, le Français Sébastien Audigane.

Il vous arrive de naviguer pour le plaisir?

Parfois, mais pas en solitaire et jamais très longtemps. Mon métier me permet de faire ce que je ne ferais pas normalement.