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INTERVIEW
SOPHIE LAVAUD

«Il faut rester sereine et patiente»

A ce jour, seules trois femmes ont atteint les 14 sommets les plus hauts de la Terre. L’alpiniste Sophie Lavaud vient d’atteindre son onzième 8000 mètres, un exploit qui passe quasiment inaperçu. A quoi ressemble son quotidien dans une situation extrême?

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Patrick GilliÉron Lopreno  
19 août 2019

La Genevoise Sophie Lavaud vient se ressourcer au bord du lac Léman entre deux expéditions.

La Franco-Suisse Sophie Lavaud (51 ans) possédait avec son frère une entreprise dans le domaine de la finance, avant de se lancer dans l’himalayisme. En 2012, à sa première tentative, elle gravit coup sur coup le Shishapangma (8027 mètres, 14e sommet le plus haut) et le Cho Oyu (8201 mètres, 6e sommet).

Dans son livre «Une femme, sept sommets, dix secrets» (Ed. Favre), elle raconte combien ses succès doivent à sa qualité de suiveuse. Elle est la première Suissesse à avoir atteint onze sommets de plus de 8000 mètres, dont le dernier, le Gasherbrum I (8068 mètres), le 12 juillet.

Comment est venue l’idée de tenter l’ascension des 14 sommets de plus de 8000 mètres?

C’est plus une longue progression qu’un objectif en soi. Après le Mont-Blanc en 2004, les Alpes ne m’ont vite plus suffi. J’ai commencé à organiser mon temps, mes vacances, pour la montagne. J’ai passé des sommets de 4000 mètres d’altitude aux 5000, 6000…

«Quand le jour se lève, c’est d’une beauté extraordinaire»

Sophie Lavaud, himalayiste

Et un jour, vous vous dites «Allez hop, un 8000»...

Au début, je ne m’en sentais pas capable. Pour gravir un 8000, il faut deux mois. Quand on travaille, c’est dur à organiser. Suite à la crise financière de 2008, notre entreprise a fermé en 2011. «Grâce» à ça, j’ai pu me consacrer à la montagne.

Mais la crise, ça touche aussi les activités de sponsoring des entreprises, donc votre financement.

En effet, chaque année, c’est un challenge de trouver le financement pour repartir, d’autant plus avec un budget conséquent. L’himalayisme n’est pas une discipline fédératrice tels le trail ou le ski alpinisme. Mais j’y arrive grâce à mes sponsors que je remercie vivement.

Si vous n’êtes pas un exemple pour la relève, vous en êtes un pour les causes humanitaires…

Je suis ambassadrice pour Terre des hommes pour le Népal et le Pakistan. Je soutiens un projet au Népal nommé Prayaas pour améliorer les chances de survie des femmes enceintes et des nouveau-nés grâce à une meilleure formation des accoucheuses en milieu rural. J’organise aussi des formations RECCO pour sensibiliser les sherpas et porteurs aux risques d’avalanches.

Il est parfois difficile pour Sophie Lavaud d'expliquer sa passion pour l'himalayisme, moins fédérateur que d'autres disciplines sportives.

Qu’est-ce qui explique votre réussite, là où beaucoup échouent?

(Rires) Ma grande force mentale, l’adaptabilité de mon corps à la très haute altitude – on n’est pas tous égaux face à ça –, ma patience, mon humilité, le professionnalisme. Il y a aussi le facteur de temps. Avant, les grandes expéditions en Himalaya partaient pour six mois. Aujourd’hui, une expédition dure au maximum deux mois. Certaines personnes n’ont pas le temps de bien s’acclimater.

A quoi pensez-vous quand vous montez?

A rien, à mettre un pied devant l’autre (rires). Quand je me mets en mode montagne, je ne réfléchis pas, je reste focalisée, pour minimiser le doute.

Vous ne profitez pas du paysage?

Quand le jour se lève oui, c’est d’une beauté extraordinaire, je prends des photos (si l’appareil n’a pas gelé). Mais pendant la progression de nuit, on ne sait pas réellement où on va, c’est long et difficile.

Quel était votre sommet préféré?

Dur de répondre. Le K2, réputé entre alpinistes pour être le plus difficile, est mythique, je suis fière d’y être arrivée! L’Everest, le toit du monde, reste très émotionnel. Il m’a fallu trois ten­tatives pour le Kangchenjunga, un monstre. A chaque fois, ce qui me plaît, c’est l’aventure, des itinéraires, des configurations, des équipes différentes.

Que vous inspirent les photos de gens en file indienne à l’Everest?

Rien de plus que les années d’avant. La surfréquentation de l’Everest concerne uniquement la face sud. Cela donne une image complètement faussée de ce qui se passe ailleurs en Himalaya. En face nord, on n’a pas eu ce genre de soucis.

Un durcissement des conditions pour y accéder est en discussion.

C’est aux gens de se responsabiliser, qu’ils soient mieux préparés ou qu’ils y renoncent d’eux-mêmes. Il y a pas mal de testostérone dans ce monde (rires).

Y a-t-il une hiérarchie sur un camp de base surpeuplé?

(Elle coupe) Il n’y a pas d’autre camp de base surpeuplé! Au Kangchenjunga, troisième plus haut sommet de la Terre, nous étions 37 grimpeurs, le double avec les sherpas, c’est rien!

Comment se passe la vie en communauté, dans cette promiscuité et ce stress?

Il faut rester serein, patient, trouver des occupations en cas de mauvaise météo. Je retrouve des alpinistes et des sherpas des expéditions précédentes. On est peu de femmes, donc on est très respectées. Au Népal, les sherpas m’appellent Sophie-Didi («grande sœur»). Après, sur la montagne, il n’y a pas de traitement de faveur, chacun porte son sac.

Comment vous alimentez-vous durant ces expéditions?

Au camp de base, on mange tout à fait normalement. Au Pakistan, ils avaient même monté un petit yak qu’ils ont bouchoyé sur place. Ça se complique dans les camps d’altitude, on perd l’appétit. C’est important de se faire plaisir donc j’emmène de la viande séchée des Grisons, du fromage…

Vous les laissez au camp de base?

Non, non, je les prends avec. J’emballe la viande par petits paquets sous vide, ça me fait des protéines. J’ai de la peine avec les compléments protéinés, les barres et le lyophilisé, ça m’écœure.

Comment redescend-on sur terre après un sommet?

C’est important de rentrer, parce que cela me donne un équilibre, même juste pour deux semaines. Voir les amis, la famille, retrouver le confort de la maison, avoir ma couette, ma salle de bains. L’inconfort s’avère difficile sur la durée.

Qu’emportez-vous qui n’est pas nécessaire sur ces expéditions?

Pas grand-chose. J’apprécie ce côté retour au fondamental. Dans ma tente au camp de base, je fais une petite déco avec des photos, un thermomètre, des katas (ndlr: écharpes en soie tibétaines)…

Qu’est-ce que vous écoutez quand vous devez rester toute une journée sous tente?

Mon père jouait du piano et de la guitare, j’ai grandi avec du jazz. Du coup, j’en écoute beaucoup. Et je me suis mise aux podcasts d’émissions. Ça évade, ça fait écouter du français. Au bout d’un moment, avec la fatigue, je n’arrive pas à lire.

Vos amis, votre famille ne vous manquent-ils pas là-haut?

Non. Pour se dédier à l’ascension, il ne faut pas avoir quelque chose qui nous attire en bas. Je rate des événements, tant pis. Cela ne durera pas des années.

Qu’allez-vous faire le jour où vous aurez atteint tous les 8000?

Je vais déjà essayer d’y parvenir, on verra après. J’ai fait tellement de métiers que cela ne m’inquiète pas. Je peux partager les enseignements que la montagne m’a appris.