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INTERVIEW
STEPHAN EICHER

Interview de Stephan Eicher: «Je suis prêt à reprendre la route»

Après six ans de silence discographique, Stephan Eicher publie «Hüh!», quatorzième album enregistré avec une fanfare bernoise. Tendre et racé, le chanteur nous parle de son impérieux besoin de «créer pour créer».

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David Marchon
18 février 2019

Stephan Eicher durant notre interview, parlant de Berne, «ville étrange, belle et mélancolique, ennuyeuse et puissante».

Depuis «L’Envolée», en 2012, le plus célèbre rocker suisse n’avait sorti aucun album. Pourtant, jamais il n’avait autant tourné. Engagé dans un long bras de fer judiciaire avec son label, Stephan Eicher créait comme en réaction à ses tracas une suite de spectacles mémorables: seul en scène entouré d’automates ou apparaissant en capitaine timbré de la fanfare Traktorkestar. Avec elle, l’auteur de «Déjeuner en paix», âgé de 58 ans, propose «Hüh!» (sortie cette semaine). Une collection de douze titres piochés dans son vaste répertoire et rénovés à coups de cuivres balkaniques. Inauguré à Neuchâtel où l’on rencontre l’élégant Bernois, ce disque enthousiasmant s’apprécie comme un hymne à la vie, lancé par un artiste raffiné et déterminé à poursuivre sa folle épopée.

Stephan Eicher, pourquoi avoir attendu six ans avant de publier un nouvel album?

Parce que j’étais en procès avec ma maison de disques! Ce fut une période cruelle durant laquelle je n’avais simplement pas le droit de sortir quoi que ce soit.

Pour quelle raison?

Autour de 2012, suite à la «crise du disque», les moyens humains et financiers alloués par les labels à la production des œuvres de leurs artistes ont diminué jusqu’à ne plus représenter qu’un tiers de ce qu’ils étaient quelques années plus tôt.

Poursuivre des projets originaux devenait donc impossible?

Exactement. Avant, je pouvais lancer: «Enregistrons un album dans ce palace désaffecté à Engelberg!» Soudain, soutenir ce type de projet innovant était exclu.

Qu’avez-vous fait?

J’ai protesté et demandé aux dirigeants du label avec qui j’étais en contrat: «Comment assurer la même qualité de maturation, d’enregistrement ou de promotion d’un album avec trois fois moins de moyen?» Insatisfait des réponses, j’ai attaqué ma maison de disques en justice.

Le procès s’est donc éternisé…

Et m’a coûté financièrement cher! Mais aujourd’hui, je vois cette période difficile comme une chance qui m’a finalement été accordée.

Pourquoi cela?

Parce que cette épreuve m’a forcé à me poser la bonne question: qu’est-ce qu’il me reste si je n’enregistre plus de disque? Réponse: mon répertoire et mon public! Et comment puis-je faire le lien direct entre l’un et l’autre? En tournant partout où il m’est possible!

«J’avais besoin de communion, d’un gros chahut démocratique»

 

C’est donc ce que vous avez fait durant six ans…

Oui, sans pause et avec une liberté de création que je n’avais pas connue auparavant. Comme au cours du spectacle «Stephan Eicher und die Automaten» où, plutôt que de me présenter accompagné d’un piano et d’une guitare, je me produisais entouré d’automates.

Les mises en scène de vos derniers concerts ont une approche très théâtrale. Pourquoi?

Parce que le théâtre est l’un des lieux d’expression les plus libres qui soient. Durant les années 1980 et 1990, de jeunes metteurs en scène y ont trouvé les moyens et la technologie pour créer des choses féroces, radicales, jouissives. Je m’en inspire pour canaliser ma colère et retrouver la joie de mettre le bazar!

Stephan Eicher et Berne

Pourquoi avoir dernièrement renoué avec la ville de Berne où vous avez grandi?

J’y suis retourné en 2016 pour m’occuper de mes parents. Ils vendaient l’appar­tement familial et devaient entrer en maison de soins. Je me suis retrouvé à réapprendre à être un fils dans cette ville étrange, belle et mélancolique, ennuyeuse et puissante.

A quel âge l’aviez-vous quittée?

A 17 ans. J’avais embarqué à bord d’un train de nuit pour Paris.

Que vous évoque Berne aujourd’hui?

Un mélange entre Bologne et Arles: une cité à la fois froide et majestueuse, riche et secrète comme aucune autre ville en Suisse. Mais Berne, c’est aussi le lieu de ma rencontre avec le Traktorkestar!

Pourquoi avoir choisi de collaborer avec cette fanfare?

J’avais envie de renouer avec ces cuivres que j’avais tant aimés durant ma colla­boration avec Goran Bregović («Champagne for Gypsies», 2012).

Cette expérience m’avait fait comprendre que parvenu à mon âge, les cordes sonnent «fin de carrière». Alors, rejoindre le Traktorkestar, c’était créer un projet 100% bernois qui me relie à mon histoire et m’éloigne de mes emmerdes (rires).

Etiez-vous si las de travailler seul?

Votre corps n’est pas fait pour entreprendre un combat solitaire comme celui dans lequel je m’étais lancé.

J’avais besoin de communion, d’un gros chahut démocratique. Et de devenir le «simple» chanteur d’un orchestre comme celui-ci, avec ses trois batteurs-­percussionnistes et ses neuf souffleurs, sa chorale et ses chanteuses.

Qu’offrez-vous à cette fanfare en échange?

Mon public, mon expérience et mon répertoire!

Justement, comment avez-vous choisi les titres de «Hüh!»?

Avec le Traktorkestar, chaque choix est le fruit d’une longue discussion. Si quelqu’un n’est pas d’accord, on doit prendre sa remarque en compte. Tous les membres du groupe ont sélectionné dans mon catalogue leurs titres préférés. On en a retenu vingt qu’on a entièrement réarrangés, se posant à chaque fois la question: «Le résultat est-il bon? Si c’est non, dehors!» L’exigence demeure mon moteur.

Ce disque marque la fin du procès intenté à votre label. Quelle en fut l’issue?

Quand j’ai monté ce projet, puis créé le spectacle qui l’accompagne au Forum Meyrin, en janvier 2018, mon équipe m’a expliqué: «Tu ne peux plus te contenter de tourner sans actualité, il te faut un disque.» Il me restait encore trois ans de procès avant de parvenir à un jugement. J’ai rencontré les nouveaux dirigeants du label et découvert des gens passionnés.

C’est là qu’une solution a été trouvée?

Oui, une semaine après nos échanges, j’entrais au studio Pigalle à Paris pour enregistrer «Hüh!». Puis, peu avant l’été, mon corps lâchait.

Un épuisement physique et psychologique pour le chanteur

Que s’est-il passé?

Je suis sorti de ces années à tourner intensément fou de bonheur, mais également épuisé physiquement et psychologiquement. En juin 2018, j’ai eu un accident de voiture durant lequel mon dos a été touché. Je n’ai pas voulu y prêter trop d’importance, ne pensant qu’aux prochains concerts. Puis d’un coup, mon corps a dit: «Stop!»

Comment avez-vous vécu ces mois de convalescence?

Tous mes spectacles étaient annulés: je me voyais comme un boxeur mis au tapis. Maintenant, je suis à nouveau prêt à reprendre la route.

Quel est le projet le plus étrange que vous ayez poursuivi durant ces dernières années?

Probablement un album constitué d’haïkus musicaux. En décembre 2017, ma maison de disques m’a rappelé que selon notre contrat je leur devais encore deux albums. Ils me priaient instamment de livrer les maquettes de dix chansons, sans préciser leur durée. J’ai alors composé et produit à mes frais douze chansons de cinquante secondes comportant chacune un couplet et un refrain, puis j’ai envoyé cet enregistrement. Je n’ai jamais reçu de réponse.