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INTERVIEW
BERNARD COMMENT

«L'histoire, on peut la faire»

Dense année 2019 pour l’écrivain et éditeur Bernard Comment: un nouveau roman, «Neptune Avenue» et l’édition d’un grand livre consacré à son père, le peintre Jean-François Comment. Il nous raconte ses parents, le Jura où il est né, ses passions.

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Serge Verglas
28 juillet 2019

L'écrivain et éditeur Bernard Comment, né à Porrentruy, a passé sa vie à Paris et fêtera l'an prochain ses 60 ans. «Je vais profiter des 30 ans qu'il me reste!»

Qui se souvient qu’il est Suisse, Bernard Comment? Natif de Porrentruy exactement? Il a publié l’essentiel de ses 15 essais, romans et nouvelles chez des éditeurs français. En 2011, son recueil Tout passe a obtenu le Goncourt de la nouvelle. Par ailleurs, le Jurassien mène à Paris une prestigieuse carrière d’éditeur: directeur de la collection Fiction et Cie aux Editions du Seuil, il a obtenu qu’Anna Strasberg lui cède les droits mondiaux des écrits intimes et poétiques de Marilyn Monroe!

Lui-même s’est peu intéressé à ses origines helvétiques pendant plusieurs années. Mais à bientôt 60 ans (l’année prochaine), Bernard Comment se met à regarder dans le rétroviseur. L’histoire de sa mère lui a inspiré un personnage très touchant dans son dernier roman, Neptune Avenue (chez Grasset).

Quant à son père, le peintre Jean-François Comment, qui aurait eu 100 ans cette année, il lui a donné envie de publier un splendide livre monographique de 400 pages dont la qualité du papier et des encres rendent magnifiquement hommage à 300 de ses toiles. C’est d’ailleurs devant un tableau paternel à dominante verte, accroché dans son appartement parisien, que Bernard Comment se raconte.

Etes-vous devenu Parisien, Bernard Comment?

Je dois beaucoup à cette ville, qui m’a fait de la place, où j’ai rencontré des personnes qui m’ont donné la chance de me réaliser. Je pense à Roland Barthes, auprès de qui je me suis formé et à qui je dois de m’y être installé. Je pense à l’éditeur Christian Bourgois, qui a publié mon premier roman. J’ai parfois fait l’erreur de vouloir être trop français. D’oublier ma petite valise fondamentale, avec mes lieux d’enfance, mes repères, mes rêves. Mais je sais que je suis un Suisse du Jura. Je n’ai pas oublié ma valise des fondamentaux.

Dans cette valise, il y a votre mère…

J’ai une relation très forte avec ma mère. Elle est née en France; elle a fui les bombardements de Montbéliard pendant la guerre. Elle a passé la frontière suisse à vélo, en 1943, pour se réfugier à Porrentruy. Elle y a rencontré mon père et y est restée. Ces dernières années, il m’est arrivé souvent d’enregistrer ses souvenirs sur son enfance, sa jeunesse, sa propre mère. A la fois pour conserver une trace de son histoire et aussi de sa voix. Quand je me suis mis à écrire Neptune Avenue, j’ai emprunté beaucoup de ce qu’elle m’avait raconté pour nourrir le personnage de la mère.

Ça s’est produit comme à mon insu. Des connexions se sont établies.

Qu’avez-vous pillé?

Oui, c’est vrai que les écrivains sont des pilleurs! L’histoire de ma grand-mère, aînée de dix enfants, qui est partie au Havre et s’est fait embaucher sur le port par un couple de riches New-Yorkais pour garder leurs enfants durant la traversée puis au-delà, m’a inspiré. J’ai vécu une expérience étrange avec ce roman qui évoque la mort d’une mère. J’ai réalisé en le faisant lire à ma mère qui me le réclamait – oui, à 95 ans, elle reste une mère attentive qui s’intéresse à ce que je fais – que j’avais écrit par anticipation sur sa mort et le travail de deuil qu’il me faudrait entreprendre le jour où elle partira.

Qu’en a pensé votre mère?

Elle l’a lu avec beaucoup d’enthousiasme, mais elle n’a pas du tout parlé de cet aspect du roman!

Bernard Comment devant une toile de son père Jean-François, dans son appartement parisien lors de notre interview.

Dans cette valise de fondamentaux, il y a votre père, aussi. Quels liens aviez-vous avec lui?

Quand j’étais enfant, mon père était un personnage inapprochable. Il incarnait la figure de l’autorité et pouvait se montrer sévère. Mon frère et moi craignions d’ailleurs le moment où il s’énervait. Son atelier se situait au-dessus de la partie habitation et nous n’avions pas le droit d’y pénétrer. Il avait besoin de son espace pour travailler. Il se protégeait beaucoup. Après l’adolescence, ma relation avec lui s’est transformée. Je m’intéressais à la peinture, il l’a senti et on a noué une relation d’amitié qui a duré jusqu’à la fin de sa vie.

Vous étiez autorisé alors à entrer dans son atelier?

Je me souviens que lorsque je revenais à la maison – j’ai fait mes études à Genève puis en Italie avant de partir à Paris – on partageait toujours le même cérémonial. Je montais dans son atelier, on discutait, on prenait l’apéritif, puis il me présentait ses nouvelles toiles. Il attendait souvent ma venue pour réorganiser son atelier et transporter les tableaux d’un endroit à l’autre.

Se doutait-il que vous l’aideriez à perpétuer son œuvre?

Un jour, vers la fin de sa vie, mon père s’est exclamé: la postérité est un combat! Sous-entendu, vous aurez à vous battre pour que mon œuvre reste. Ça m’a marqué. J’ai donc eu l’idée de créer la fondation Jean-François Comment pour faire vivre son œuvre: on a fait un site, on organise régulièrement des expositions, on publie des livres. Dès 2014, j’ai inscrit le centenaire de sa naissance à l’horizon et on a travaillé pour marquer le coup. D’où la publication cette année de ce livre, Jean-François Comment, 100 ans, ainsi que les trois expositions au Musée de l’Hôtel-Dieu à Porrentruy, à la Halle des expositions à Delémont et au Musée de Moutier.

Dans cette valise des fondamentaux, y a-t-il le Jura?

Bien sûr. J’avais 14 ans en 1974, au moment du référendum sur la création du canton du Jura. La question jurassienne m’a permis de prendre conscience que l’histoire n’était pas une donnée brute mais qu’on pouvait la faire. Mon père était un séparatiste engagé. J’ai donc baigné dans les débats politiques.

Dans votre valise, il y a la passion de la littérature. D’où vient-elle?

D’un professeur de français au lycée. Je me souviens très bien: je suis rentré dans la salle D2 un lundi à 15 h 20 en traînant les pieds. Convaincu que j’allais m’ennuyer, car j’étais peu porté sur la littérature. Et après 45 minutes de cours, je suis sorti passionné. Ce professeur, qui s’appelait François Calame, m’a fait découvrir la littérature qui véhicule des idées, notamment celles de Sartre. Un jour, il m’a recommandé de lire Le degré zéro de l’écriture de Roland Barthes. J’ai été ébloui. J’ai lu tous les livres de Barthes dans la foulée, puis je lui ai écrit pour lui dire mon admiration. Il m’a répondu et je suis venu à Paris pour le rencontrer. Il m’a conseillé et tout s’est enchaîné. Les études de lettres, la recherche, l’écriture, l’édition…

Que représente Marilyn Monroe dans tout ça?

Une chance! J’ai eu cette chance incroyable de me voir confier tout ce qu’elle a écrit – parfois sur des petits bouts de papier – et de vivre cette expérience émouvante de partager l’intimité de son âme. Car j’ai passé des heures et des heures seul, souvent la nuit, à déchiffrer ses mots, elle était dyslexique, à les traduire, à les organiser pour composer Fragments. Ce livre, qui a montré une autre facette de Marilyn et a mis en évidence sa dimension poétique, a été un best-seller mondial. J’en suis très heureux. J’en projette d’ailleurs un autre. Car elle a beaucoup, beaucoup écrit.

Vous aurez 60 ans l’année prochaine, vous ferez la fête?

Je ne sais pas encore. Ce dont je suis sûr c’est que je vais profiter des trente ans qu’il me reste. Oui, je suis un optimiste! J’ai plein de projets.

Ce livre monographique sur votre père, le peintre Jean-François Comment, reproduit 300 de ses toiles d’une manière extraordinaire...

J’ai voulu éditer ce que l’on pouvait produire de mieux à tous les niveaux pour rendre hommage au travail de mon père. On a choisi un spécialiste des photos d’art,  un papier difficile à imprimer mais qui offrait le meilleur rendu, le meilleur imprimeur possible, un Genevois... On est allé jusqu’au Japon pour faire créer une encre spéciale permettant de restituer toute la palette des bleus de mon père. Bref, on a fait le plus beau livre qu’on puisse produire techniquement. L’éditeur que je suis est très satisfait de la réalisation! 

 


A voir

Les expos du centième anniversaire de Jean-François Comment

  • Halle des Expositions à Delémont, du mercredi au vendredi de 16h à 20h, le samedi et dimanche de 10h à 19h,  jusqu’au 11 août
  • Musée jurassien des Arts,  Moutier, du jeudi au dimanche, de 14h à 18h, jusqu’au 10 novembre 
  • Musée de l'Hôtel-Dieu, Porrentruy, ouvert du mardi au dimanche de 14h à 17h, jusqu’au 24 novembre

A lire

Le livre: «Jean-François Comment, 100 ans», Fondation Jean-François Comment, 2019.